Le travail en poussière (2)

par Adrien Levrat, Franck Dépretz 30/05/2012

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Dans Les Pages Jaunes, à la rubrique « Nettoyage (entreprises) », on dénombre :
en 1977 : 9 sociétés de nettoyage
en 1987 : 26
en 1991 : 49
en 1997 : 67
en 2003 : 53
en 2012 : 69

Qu’est-ce qui a permis cette floraison ? Qui a détricoté la loi ?

Pourquoi, dans les années 70, et même jusqu’à il n’y pas si longtemps que ça, les facs, mais aussi Whirlpool, ou France Inter, avaient leurs propres femmes de ménage, en CDI, à plein temps, avec les avantages du comité d’entreprise, etc. ? Pourquoi ils ne recouraient pas à des employés, corvéables, deux heures par-ci deux heures par-là ? Parce que les boîtes étaient gentilles et qu’elles sont devenues méchantes ? Ou parce que, auparavant, la loi ne le permettait pas ? Et si c’est ça, alors, quand est-ce qu’ils ont modifié le Code du Travail ?

Cette question – pas compliquée, on dirait – Franck a tenté de la résoudre deux jours durant, appelant des inspecteurs du travail, des syndicalistes, des DRH. Adrien, titulaire d’une licence de droit, a pris la relève. C’est la promotion du temps partiel, notamment, qui a permis la déréglementation de ce secteur :

« Cette noble tâche qui est celle d’élever des enfants »

« Il reste à mes yeux inadmissible que notre pays ait un taux d’activité féminine plus fort que celui des autres pays de la Communauté européenne, inadmissible que les mères de famille en arrivent à l’obligation de participer à l’équilibre de notre PNB plutôt que de se consacrer à cette plus noble tâche qui est celle d’élever leurs enfants. »

En 1973, le sénateur conservateur Jacques Henriet n’est pas content : les femmes françaises travaillent trop. Pour résoudre ce « problème », lui et ses collègues facilitent, par une première loi, dite d’amélioration des conditions de travail, le « temps partiel » - qui est là, au fond, pour diminuer l’activité féminine…

Et ça marche ! Dès 1980, la député communiste Colette Goeuriot relève : « les femmes constituent déjà l’immense majorité des temps partiels – 82%. Faute d’avoir pu réduire l’entrée des femmes dans la vie professionnelle, vous tentez de précariser encore plus leur situation, de les réduire au rôle de sous-salariées. »

L’emploi en miette

C’est grâce à la gauche, pourtant, ou à cause d’elle, que le temps partiel va bondir dans les années 90. Martine Aubry, ministre du Travail socialiste, fait voter, en 1992, une loi qui l’encourage : pour ce type d’embauches, les cotisations patronales sont exonérées à hauteur de 30 %. L’emploi en miettes est favorisé ! Il s’agit surtout, alors que le chômage croît et que les comptes de l’UNEDIC sont dans le rouge, de produire du « chômage à temps partiel » non indemnisé et non comptabilisé. L’année suivante, c’est au tour de la droite, avec Edouard Balladur, de poursuivre le mouvement : le temps de travail devient malléable avec l’annualisation, et l’abattement passe à 50 %.

C’est sous ces gouvernements que se produit la bascule : le pourcentage de salariés à temps réduit explose, passant de 12,3 % en 1991 à 18,1 % en 1998, son plus haut niveau. Surtout, la proportion de femmes en temps partiel subi – qui souhaiteraient donc travailler à temps plein – durant ces sept années : de 5,3 % à 10,3 %.

A partir de 2001, et par la même Martine Aubry, l’abattement sera progressivement supprimé, l’annualisation également. Mais la proportion de travailleurs à temps partiel, quant à elle, ne baissera jamais vraiment : 17,6% en 2008. Aujourd’hui encore, sur les 1,8 millions de travailleurs pauvres – travailleuses, surtout – que compte notre pays, 1,3 millions le sont à temps partiel…

Et c’est logique : depuis le début, le temps partiel n’était pas conçu pour assurer l’indépendance des salariées. Au contraire : il s’agissait simplement – dixit Jacques Henriet – que les femmes « apportent au foyer un supplément de confort ». Un « supplément de confort » qui tient aujourd’hui lieu d’unique revenu pour bon nombre d’entre elles.

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Vos commentaires

  • Le 9 juin 2012 à 11:24, par syndiqué_cgt En réponse à : Le travail en poussière 2/2

    Le site d’EDF de Chatou.

    2 km de long.

    Une quizaine de bâtiments.

    Des centaines de bureaux.

    Limpa Nettoyage y envoie travailler ses salariées.

    Seulement six femmes de ménage pour un site de 2km de long.

    Le sous-effectif a des conséquences sur la santé physique et mentale de ces femmes.

    La sous-traitance permet de multiplier les temps partiels, et d’épuiser les femmes de ménage dans les transports en commun.

    Les travailleuses de Limpa Nettoyage, finissent leurs journées sur les genoux.

    EDF massacre la santé des salariées de Limpa Nettoyage.

  • Le 30 mai 2012 à 14:03, par atm En réponse à : Le travail en poussière 2/2

    Intéressant, mais je ne vois pas vraiment le rapport de cause à effet entre temps partiel et sous-traitance...