Le socle de sa puissance (4)

par François Ruffin 03/04/2013 paru dans le Fakir n°(58) novembre - décembre 2012

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Notre Section Spéciale a enquêté sur la personnalité du suspect. Pour découvrir ce paradoxe : M. Bernard Arnault serait un pleutre, habité d’un sentiment de toute-puissance. Grâce, de son propre aveu, à la « mondialisation ». À l’ « eu-ro-pé-a-ni-sa-tion ».

Alors aujourd’hui, nous allons au Palais du Louvre.
-Aaaah
 », s’exclament les ouvrières.
Dans le car en partance de Poix-du-Nord (59) pour Paris, notre Section Spéciale accompagne Marie-Hélène Bourlard. Déléguée CGT d’ECCE, Entreprise de Confection et Commercialisation Européenne, elle emprunte son micro au chauffeur :
« C’est-à-dire qu’aujourd’hui, c’est une journée exceptionnelle chez LVMH : c’est la journée des actionnaires, donc ils se rassemblent dans une salle, donc y aura sûrement Bernard Arnault.
-Aaaah.
-Donc nous allons manifester sans nous bagarrer, nous allons démontrer à LVMH que nous on veut que la société elle continue. Nous, on ne veut pas aller en Roumanie…
-Naaaan !
-Ni en Pologne…
-Naaaan !
-Nous on a travaillé là des années, donc on veut rester là. Il faut absolument qu’on se fasse entendre.
 »
Des applaudissements, des «  bravo Marie Hélène ! » accueillent le mini-discours. Avec des couacs, les salariées entonnent ensuite «  le chiffon rouge » :
« Compagnon de colère,
compagnon de combat,
toi que l’on faisait taire…
 »
Un costume Kenzo, fabriqué à Poix-du-Nord, revient, matière première et main d’œuvre comprises, à 80 € en sortie d’usine. Il est revendu 990 € dans les magasins Kenzo. Voilà qui laisse une marge appréciable. Mais encore insuffisante. Le n°1 mondial du luxe a trouvé moins cher ailleurs : à Katowice, en Pologne, un costume devrait coûter 40 €. Aussitôt le calcul effectué, les dirigeants ont donc, comme ils causent, « mis en œuvre la solution industrielle ».

Confrontation

Dans une salle immense, au Carroussel du Louvre, Bernard Arnault délivre ses bonnes nouvelles à des milliers d’actionnaires : « Je voudrais souligner la performance exceptionnelle de votre Groupe. Un résultat opérationnel courant en augmentation de 12%, une amélioration de la marge opérationnelle et un résultat net en hausse de 30 %. Le Groupe a encore renforcé, on peut le dire, son avance sur le marché mondial du luxe. » Et d’annoncer des « dividendes en hausse de 30 %  ».
Marie-Hélène s’avance vers l’estrade :
« Je suis déléguée CGT à ECCE.
-Ahhhh
 », s’exclament, dégoûtés, les petits actionnaires.
« Est-ce que vous êtes prêt à faire moins de bénéfices pour re-signer un nouveau contrat avec ECCE pour garder la production française ? Parce que c’est 147 salariés qui vont être dehors.
- Je suis désolé des problèmes que ça peut poser aux personnes, s’excuse presque le PDG, plein de compassion, mais le problème de fond, c’est la différence de coût de revient, pour un certain nombre de métiers, dont la confection, entre la France et nos voisins de l’Europe
. »
Il a mathématiquement raison. Mais cette arithmétique n’a pas suffi à convaincre Marie-Hélène :
« Vous, vous continuez à délocaliser dans les pays de l’Est ! (Ouh ! huent les premiers rangs.) Y a les 147 salariés qui sont là, j’aimerais que vous les voyiez, que vous osiez les voir, là, dehors, en face, et leur dire :“ Je ne veux plus travailler avec vous.” »
Réplique, tranquille, de Bernard Arnault :
« Est-ce que Kenzo doit être le seul, sur le marché international, à payer ses costumes le double du prix que paient ses concurrents ? Qu’est-ce que vous en pensez en tant qu’actionnaires de LVMH ? Alors moi, je ne suis pas responsable, si vous voulez, des problèmes qui sont structurels à l’évolution de cette mondialisation, de cette [et c’est lui qui détache les syllabes] eu-ro-pé-a-ni-sa-tion.  »

Le fuyard

Lui nous a paru serein.
C’est pas un courageux, pourtant, Bernard Arnault. Pas du genre à affronter le péril rouge : en 1981, il est le premier à prendre l’avion avec la fortune familiale dans une valise - parce que les Soviets arrivent à Paris en la personne de François Mitterrand. Lui s’en va au pays de « l’American Dream », se rêve en «  self made man » mais la « success story  » va tourner court. « Je suis parti aux Etats-Unis, explique-t-il dans son autobiographie, parce que la France entrait à l’époque dans une phase où, avant d’investir, il fallait bien voir ce qu’allait donner l’application des idées Mitterrand qui, je vous le rappelle, était élu sur un programme consistant à changer radicalement le système économique libéral en France.  »
Et en mai 68, déjà, « la révolte ouvrière le surprend et l’inquiète, écrit son biographe officieux. Surtout quand elle fait irruption dans le giron familial, au cœur d’une sphère qu’il croyait parfaitement protégée. Jamais il n’y avait eu le moindre problème social chez Ferret Savinel. Ni grève ni récrimination, rien. Le paternalisme y fonctionnait à merveille. Et puis soudain, la grève. Totale. Radicale. Conduite par le délégué CGT, un certain Maquet, jusque-là fort peu dérangeant. Bernard Arnault n’a jamais effacé de sa mémoire l’image de son père, désemparé devant l’entrée des bureaux, empêché d’y pénétrer par les syndicalistes, en confrontation directe avec eux » (Airy Routier, L’Ange exterminateur).
Aujourd’hui, le fuyard ne fuit plus. Lui ne tremble pas. La révolte ouvrière fait irruption dans une sphère qu’il croyait parfaitement protégée, son Assemblée générale, mais elle ne l’inquiète guère – et malgré la confrontation directe, on ne le sent pas désemparé. C’est que, entre-temps, en trente ans, sa puissance est désormais installée sur un socle stable. Appuyée sur deux piliers solides : « mondialisation », « eu-ro-pé-a-ni-sa-tion ».
Qui lui garantissent une éternité de victoires.

Chantage

Cette satisfaction, Bernard Arnault l’exprime régulièrement.
Jusqu’à se sentir, sinon tout-puissant, du moins plus fort que les politiques :
« Les entreprises, surtout internationales, ont des moyens de plus en plus vastes et elles ont acquis, en Europe, la capacité de jouer la concurrence entre les Etats. (…) L’impact réel des hommes politiques sur la vie économique d’un pays est de plus en plus limité. » Et l’auteur de conclure : « Heureusement. »
Du même, menaçant : « Nous évoluons dans un système beaucoup plus mobile qu’il y a une quinzaine d’années. Face à cela, que peuvent faire les États ? Il leur est pratiquement impossible de s’opposer à une mobilité des entreprises à travers l’Europe. »
Et d’avertir : « Toute velléité nationaliste est vouée à l’échec. À trop augmenter les charges sociales et imposer les 35 heures à des entreprises qui n’en ont pas les moyens, le gouvernement risque d’accélérer le processus de délocalisation d’un certain nombre d’usines. »

Vers la Bulgarie ?

Aux dernières nouvelles, d’après les syndicalistes, la confection de costumes Kenzo aurait quitté la Pologne pour la Bulgarie. Plus compétitive.
C’est une information incertaine, que notre Section Spéciale s’est donc efforcée de la vérifier. La communication du Groupe a refusé de répondre à nos appels. Un inspecteur s’est alors rendu au siège de Kenzo, 18, rue Vivienne, à Paris, mais aucun cadre n’a accepté de nous recevoir. Et de même, un courrier personnel adressé à M. Bernard Arnault est demeuré lettre morte.
« Concurrence entre les États » oblige, peut-être le costume Kenzo revient-il, désormais, à 30 € ?

À qui profite le crime moral ?

Les ouvriers français ont, depuis trente ans, payé les pots cassés de sa fortune. Sans remords, sans le sentiment d’une dette, le suspect expatrie d’ores et déjà son patrimoine. Notre Section Spéciale Belge a mené l’enquête.


Notre Section Spéciale a lancé un mandat d’enquête international.
Une brigade belge s’est donc rendu à Uccle, un quartier chic de Bruxelles, où M. Bernard Arnault possède une résidence. Portrait-robot en main, l’inspecteur Robin a prévenu les voisins – trop peu inquiets – qu’un individu recherché habiterait près de chez eux. Mais c’est à Bredène-sur-Mer, près d’Ostende, que nos homologues ont rencontré M. Marco Van Hees, inspecteur des impôts. Ce fonctionnaire est à l’origine des révélations fiscales sur le PDG de LVMH.
M. Marco Van Hees a l’air d’un fonctionnaire ordinaire. Entre les plats de moules et les bières, sur les tables en bois de la brasserie, notre SSB - Section Spéciale Belge - est circonspecte : comment croire que ce petit bonhomme rondouillard et mal rasé soit une menace pour la première fortune d’Europe ?
« Quand j’ai appris, le 7 septembre, que Bernard Arnault voulait prendre la nationalité belge, je me suis lancé dans quelques recherches…
- Vous faites ça comment ?
- Oh, de chez moi, sur mon temps libre, avec un ordinateur tout simple. J’ai regardé sur un site Internet, accessible par tous, le carrefour des entreprises… 
 »
Habitués aux technologies les plus sophistiquées, on peine à juger notre interlocuteur crédible.

Les intérêts notionnels

«  En quelques clics, j’ai découvert que Bernard Arnault était déjà actif en Belgique. Via sa filiale LVMH Finance Belgium. Cette société s’est constituée en 2008. Pour quelle raison ? Parce que venaient d’entrer en vigueur, dans notre pays, les “intérêts notionnels”. C’est une gigantesque niche fiscale. Et sur sept milliards de capital, sur soixante millions de bénéfices, en 2009, cette boîte n’a payé que 453 € d’impôts !
J’ai ensuite regardé quelles entreprises étaient localisées à la même adresse postale : il y avait bien plusieurs sociétés de Bernard Arnault. Au total, onze sociétés – pour 14 milliards de chiffre d’affaires. Comme elles bénéficiaient de dégrèvements fiscaux, à hauteur de 631 millions, elles échappaient quasiment à l’imposition : 3,84 % ! Alors que le taux affiché est de 33,99%. »
Le porte-parole de LVMH, Olivier Labesse, l’a admis : la Belgique est devenue le « centre opérationnel de LVMH ». Autant dire, la plaque tournante de ses finances. Et le communicant d’ajouter que ce « déplacement d’actif n’a rien à voir avec la situation personnelle de Bernard Arnault…  »

La fondation Bernard Arnault

«  Sauf qu’à la même adresse, j’ai trouvé une fondation, Protectinvest, et sa maison-mère Pilinvest. Et elle affiche un but clair :

1. La fondation a pour but désintéressée, à compter du décès de Monsieur Bernard Arnault et jusqu’au 23 octobre 2023 […] le protection des intérêts financiers et patrimoniaux des héritiers en ligne directe de Monsieur Bernard Arnault.

Bernard Arnault profite de la Belgique pour préparer sa succession. C’est qu’ici, les héritages ne sont quasiment pas taxés. »
Le capital de Pilinvest a augmenté de 3 milliards, rien que ça, en janvier 2012.

La « concurrence entre les Etats  », Bernard Arnault l’avait déjà instrumentalisée pour son entreprise, choisissant les pays au coût du travail le plus bas, au dumping fiscal le mieux assuré. Voici, désormais, qu’il applique la même logique, de la « mondialisation », de l’ « eu-ro-pé-a-ni-sa-tion », à sa propre fortune.
Sans égards, semble-t-il, sans le moindre sentiment d’une dette envers les ouvriers français qui, depuis trente ans, ont payé les pots cassés. Et ont permis sa fortune.

Les héritiers

C’est par affection pour ses enfants, donc, que Bernard Arnault s’est pris d’amour pour la Belgique. Il les avait déjà un peu aidés dans la vie : à l’âge de 28 ans, sa fille Delphine est « entrée au Conseil d’administration, avec le double record d’être la seule femme et la plus jeune » (Paris-Match). Elle siège également, comme administratrice, à la maison de prêt à porter Loewe, chez Hennessy, à M6, et oeuvre comme « directrice générale adjointe de Christian Dior Couture  ». Divorcée de son bel Italien, elle est désormais accouplée avec Xavier Niel, le patron de Free et actionnaire du Monde.
Son frère Antoine, également administrateur de LVMH, est membre du « Conseil d’indépendance éditoriale » des Echos, rachetés par papa, tout en dirigeant « la communication de Louis Vuitton ».
Comme ils profitent, d’ores et déjà, des crimes moraux de leur père, comme eux non plus n’ont jamais affiché le moindre remords, comme ils se plaignent déjà du poids de l’État, des impôts, de l’assistanat, notre Section Spéciale recommanderait une mesure vigoureuse au procureur du TMI : embarquer toute la famille d’un coup.

L’alibi spirituel

Le suspect affiche son amour de l’art. Et pour cause : voilà qui vient le laver des péchés du monde. Le jury ne se laissera pas prendre à cette ruse.

Après ces mois de traque, un dernier mot de notre Section Spéciale.
Pour masquer son crime moral, le suspect dispose de nombreuses ruses – dont nous préférons prévenir le procureur du TMI et à ses jurés.

Il risque, d’abord, de mettre en avant sa vie personnelle.
Le jury visionnera ainsi avec profit une séquence du documentaire Empreintes : « Alors, la tombe est là  », annonce le PDG à l’image. Et il entraîne, sans honte, la caméra dans le cimetière familial : « Émotion devant la tombe de ses grands-parents adorés », commente la voix off. Et M. Bernard Arnault de reprendre : « Donc, là, c’est la tombe de mes grands-parents. Et là, c’est la plaque qui a été mise en 59 par le personnel de l’entreprise de mon grand-père. Son enterrement, c’est le premier moment vraiment bouleversant pour moi. C’était un grand-père qui adorait son petit-fils, qui emmenait son petit-fils sur les chantiers.  »
Plus tard, dans le même film, il s’épanchera sur sa sœur décédée d’un cancer, sur sa grand-mère, sur sa femme, sur ses enfants, etc.
Fils, petit-fils, mari, père aimant, comment soupçonnerait-on en lui pareille noirceur ?

Sa seconde feinte, c’est l’art.
« La peinture moderne me captive, du début de l’impressionnisme jusqu’à nos jours. Ma préférence va plutôt à la première partie du XXème siècle avec Matisse, Picasso, Cézanne ou Bonnard, mais j’adore aussi Dubuffet, Warhol, Rothko, Basquiat, Jasper Johns ou bien Balthus que j’ai le grand privilège de connaître personnellement. »
Dans son autobiographie, il consacre nettement plus de pages à ce loisir qu’à la reprise et à la liquidation de Boussac Saint-Frères : c’est « indispensable, une respiration essentielle à l’équilibre de l’individu, un ressourcement, une manière de conjurer le temps qui passe, aussi. » Et pour quelle raison ? « Je ne me lasse jamais du contact avec les créateurs et les artistes qui, eux, changent notre vision du monde. C’est une sorte de spiritualité. »
L’hypothèse de notre Section : maintenant que Dieu est mort, l’art le remplace. C’est lui qui élève les âmes des riches. C’est lui qui blanchit des péchés du monde. Aussi M. Bernard Arnault lui construit-il une cathédrale profane : le musée Louis Vuitton qui « sera une sorte de nuage, une structure vitrée, mystérieuse et changeante au gré de la lumière ».
Amateur éclairé, touché par la grâce, comment supposerait-on qu’il est mu par le seul intérêt ? Qu’il était prêt, dans sa jeunesse, et aujourd’hui encore, à ruiner des familles, une région, pourvu qu’il s’enrichisse ?
C’est une couverture habile.

Lui-même, d’ailleurs, se présente comme un créatif : « Je pense que pour réussir dans un métier comme le mien, et plus généralement d’ailleurs dans la vie, il faut avoir une sensibilité et être capable d’avoir de l’émotion. Je crois que c’est aussi important, peut-être même plus, que de savoir calculer. » Et son succès, il l’explique par ses qualités personnelles : « Avoir des idées… Et l’aspect financier, pratiquement ne pas s’en préoccuper. Ça vient après. C’est une conséquence de l’excellence. »
Ces dénégations ne tromperont pas les jurés : eux verront clair en son cœur, malgré l’obscurité.

Au fil de notre enquête, une conviction ne nous a pas quittés.
Il n’est pas en notre pouvoir, ni en celui de Catherine Thierry, ni des syndicats, ni même des forces de justice, de reprendre à Bernard Arnault une fortune qu’il ne mérite pas. En l’état des rapports de force, jouer les faux durs aux petits biscottos et gueuler qu’ « on les aura », qu’ « on va démanteler son groupe  », «  lui taxer son fric  », etc., relèverait de la fanfaronnade verbale. En revanche, il est une chose qu’on peut, qu’on doit poursuivre, à notre portée : maintenir la mémoire de ce mensonge originel, conserver le souvenir de cette promesse non tenue, grâce à nos petits classeurs, nos tracts, nos vidéos. Que la tache de honte sur son nom ne s’efface pas. Qu’il reste comme un petit caillou dans sa conscience, un scrupule à l’âme – qui ne disparaîtra qu’avec son ultime souffle.

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Vos commentaires

  • Le 19 mai 2013 à 23:21, par Max En réponse à : Le socle de sa puissance (4/4)

    Merci, remarquable enquête !

  • Le 5 avril 2013 à 20:13, par fabre emmanuelle En réponse à : Le socle de sa puissance (4/4)

    Question pour l’après fil de l’enquête : pensez-vous que cette machine capitaliste est irrémédiablement ancrée ?