Le roi de la patate n’est pas content

par François Ruffin 16/10/2009 paru dans le Fakir n°(41) mai-juin 2009

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La dégustation de frites chez les pleins de fric peut vous mener au tribunal…

Dans l’ancien château de Mobutu, près de Bruxelles, le vicomte Yves de Jonghe d’Ardoye d’Erp, député au parlement belge, décrit le fonctionnement de son club – très fermé.

Le vicomte : La semaine dernière, on avait une rencontre avec Christian Noyer, gouverneur de la Banque de France... On a aussi effectué une mission économique au Congo, reçue par le président Kabila. On a des dégustations de cigare...

François Latour : Mon beau-père, il pourrait vous faire des dégustations de patates. C’est un professionnel de la patate : il a quarante variétés qui ont des goûts très différents, la Charlotte, la Pompadour...

Le vicomte : Tiens, ça je ne savais pas du tout, c’est amusant.

François Latour : Pourtant, la Belgique, c’est le pays de la frite...

Le vicomte : Ça, je ne savais pas du tout qu’il y avait des dégustations de patates...

Badaboum

Pour l’émission Là-bas si j’y suis, sur France Inter, en mai 2007, on préparait un Guide du Richard - à destination des Français fortunés qui songeraient à un exil fiscal. Et à l’occasion, je devenais le gendre du ”roi de la patate”.

Dans ce Bruxelles des nantis, je ne lésinais pas sur le folklore. Alors que, pour communiquer avec les domestiques (coréens, pakistanais, etc.), l’anglais était recommandé, mon beaupère fictif n’était que « bilingue picard français : Quo que ch’est t y que tu viens faire là, ti ? » Alors qu’une hôtesse envisageait d’installer son musée du parfum à Dubaï, mon beau-père l’imiterait volontiers. Et délocaliserait son « Musée Parmentier, mais qui en fait est le musée de la patate », de Montdidier aux Emirats Arabes Unis.
Ça faisait rire.
Moi, d’abord. Les interlocuteurs, ensuite. Les auditeurs, j’espère. Tout le monde, sauf le fondateur des Chips Flodor...
Lui s’est reconnu dans le portrait - puisque je causais, en effet, d’une usine près de Péronne (dans la Somme), en plein territoire Flodor. Lui n’a jamais projeté de s’exiler fiscalement en Belgique. Et donc, badaboum, lui a porté plainte.
Et on s’est retrouvé, ce 26 mai 2009, devant le tribunal.
C’est son droit.
Mais va falloir qu’on arrête de rigoler, dans ce pays...

Malthusianisme

Flodor, on connaît.
Pas la marque, seulement, l’affaire aussi : durant les vacances 2003, en cachette, le directeur italien déménageait le matériel de l’usine, et de Libération à France Info et jusqu’à TF1, on sautait à la gorge de ce ”patron voyou”. Deux ans plus tard, l’usine fermait dans l’indifférence. L’ensacheuse, les cheminées, la super-friteuse, tout était revendu en silence.
Avec Aline, ma compagne, on s’est rendus à la rencontre des anciens salariés. On devine le tableau : chômage pour tout le monde, dépression pour beaucoup, des CV sans retour, des petits boulots au mieux.

– Et votre fille, qu’est-ce qu’elle va faire ?

– Ma fille... Ma fille...

Affecté, au bord des larmes, Guy nous tourne le dos. Aucun drame familial, pour l’instant. Juste qu’il craint que, pour le futur, la société ait supprimé sa place, à lui, à elle, à tous les siens :

– Surtout, ne faites pas d’enfants.

Des sanctions

A l’audience, le fondateur des chips Flodor, qui a revendu contre un gros chèque aux Italiens, qui ont tout liquidé vite fait, n’était pas présent.
Dommage, on lui aurait bien posé une question. Qu’est-ce qui salit le plus la marque Flodor, et par la bande son honneur ? Une émission de radio fantaisiste, où ni son nom ni celui de son usine n’est cité ? Ou la méticuleuse casse des hommes, programmée, parachevée dans son entreprise ?
Mais contre ces malfaiteurs en costume, on ne l’a pas entendu protester - ou porter plainte. Contre les gangsters aux belles manières, qui liquident tranquillement l’industrie, on ne les voit pas protester - encore moins voter des lois contre ces « crimes en bandes organisées »...

(article publié dans Fakir N°41, juin 2009)

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