Le mensonge originel : Boussac Saint-Frères (1)

par François Ruffin 14/03/2013 paru dans le Fakir n°(58) novembre - décembre 2012

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Suite de l’enquête de Fakir sur la fortune de Bernard Arnault. Un petit classeur rouge. Voilà où est conservée la mémoire du crime moral, voilà où sont rassemblées toutes les preuves...

C’est touchant. C’est juste un petit classeur, rouge, avec dedans des transparents. Le même que des centaines d’écoliers. Moins d’un euro chez Carrefour. Et il faut en dire la beauté, pourtant, de ce petit classeur rouge. Car voilà comment se conserve une tranche d’histoire populaire, comment est sauvé de l’oubli un drame qui, pourtant, a fait basculer des milliers d’existences. Juste un petit classeur rouge. Tandis qu’en face, ils se font bâtir des musées, ils réalisent des films sur leur success story, ils publient des ouvrages qui les célèbrent, et distordent ainsi une mémoire à leur gloire.
Notre Section Spéciale a donc sonné chez Mademoiselle Thierry, Catherine, une maisonnette aux briques rouges parmi d’autres maisonnettes aux briques rouges, avec pour signe distinctif des dentelles aux fenêtres et un autocollant « Stop la pub » sur la boîte à lettres.

Dior, d’abord

Qui est cette témoin clé ?
C’est une sœur dominicaine, née au Maroc, qui s’est installée dans la Vallée de la Nièvre en 1969 et qui ne l’a pas quittée. À la fabrique de jute d’Harondel, puis à la bâcherie de Flixecourt, elle s’est faite religieuse ouvrière, à la chaîne, durant vingt-trois années. Syndicaliste à la CFDT, elle a défendu les vaincus des ateliers aux comités d’entreprise - et désormais devant les prud’hommes. Elle a assisté au premier rang à un carnage industriel, avec ses copines et copains pour victimes. Elle avait l’intelligence pour le comprendre. Elle avait la droiture pour ne pas abandonner son camp.

Tandis qu’elle nous sert le café, nous avons la conviction d’avoir trouvé notre femme : devant le Tribunal Moral, celle-là ne mollira pas. Elle témoignera sans faiblir, malgré les bataillons d’avocats alignés en face.
« C’est un prédateur. Qui nous méprise énormément. Pour lui, on n’existait pas. S’il a repris le groupe Boussac Saint-Frères, c’était pour avoir Christian Dior, mais nous il n’en avait rien à cirer.
- Quand est-ce que vous l’avez rencontré ?
s’enquiert-on.
- C’était au moment de la reprise, en décembre 1984 je crois. C’était à Paris. Il y avait deux propositions de reprise : soit le groupe Férinel, Arnault donc, qui ne faisait pas de textile. Soit le groupe Bidermann. Arnault s’engageait à garder 12200 salariés sur les 15000, 1100 de plus que Bidermann.
- Donc, à l’époque, Bernard Arnault a sauvé 12200 emplois ?
- Bernard Arnault n’a rien sauvé du tout ! Tout ce qu’il voulait, c’est Christian Dior. Et Conforama. D’ailleurs, très vite, Arnault a revendu tout ce qui était dans la vallée de la Nièvre et dans la Somme. C’était pas un industriel du tout. 
 »

Les promesses

Des paroles en l’air ?
Sauf que, justement, elle a tout conservé dans son petit classeur rouge. Toutes les pièces, tous les tracts, toutes les coupures de presse.
Les promesses, d’abord.
« Le souci du plan Férinel est de maintenir l’emploi. » En décembre 1984, dans son match contre Bidermann, Bernard Arnault présente un document de 44 pages. Il s’engage à ne pas effectuer de « réductions d’effectifs autres que celles correspondant aux mesures déjà décidées par la Compagnie Boussac Saint-Frères. » On devait seulement tomber de 16000 personnes fin 1984 à 12252 fin 1987, soit 3750 suppressions. Mais « sans licenciement  », rassurait-il : « L’expérience récente prouve que les cessions d’activités ne créent pas de problèmes d’emplois. » Enfin, Peaudouce serait « un élément majeur du développement. L’emploi sera consolidé.  »
Appelé au téléphone, un syndicaliste de la CFDT confirme : « Arnault se posait la main sur le cœur. Il me racontait comment il allait assurer la survie du textile : “Vous pouvez avoir confiance en moi, Monsieur Deroo. Je vais sauver le textile.” J’avais compris que c’était du bluff : ses intonations, tout ça, il manquait totalement de conviction. C’étaient des phrases stéréotypées, toutes faites… Ben ça s’est vérifié : trois ans après, il n’y avait plus grand-chose.  »
Une fois raflé la mise – avec un milliard d’aides publiques à la clé -, le 17 décembre 1984, Bernard Arnault publie un communiqué triomphal : « Le groupe Férinel a reçu l’accord de principe des pouvoirs publics… Il s’inspire des grandes lignes du programme actuellement mis en œuvre par l’équipe dirigeante : -non démantèlement et reconstitution du groupe ; - souci de poursuivre la politique de concertation sociale menée dans l’entreprise. » Y a de la joie.

Faux serments

Les faits, maintenant.
« Boussac Saint-Frères : une nouvelles saignée. » On est en février 1985, deux mois seulement après la reprise, et déjà les articles du Courrier picard se suivent et se ressemblent. « Toujours de belles paroles… démenties. » : « 400 nouvelles suppressions de postes dans la Somme sont annoncées (188 avec la fermeture de Cosserat – velours – pour fin 1985 ; 40 à l’Atelier central de mécanique (A.C.M.) de Flixecourt et le reste avec le “toilettage” avant cession – imminente – de la Bâcherie de Flixecourt et à la corderie de Saint-Ouen. D’autre part, sur Péronne, une centaine d’emplois sont menacés à la Lainière de Picardie, etc. ». Le mois suivant, le total s’élève désormais à « plus de 3 000 suppressions d’emplois dans le groupe, dont plus de 500 dans la Somme dans l’immédiat ». Les jolies promesses n’ont même pas passé l’hiver…
Au même moment, la CFDT fait les comptes des faux serments :

« 1 – Démantèlement du groupe programmé. Trois filiales : Peaudouce / Boussac / Saint-Frères.
2 – Cessions… sans licenciements ? Étaples vendu : 40 licenciements. Siège de Paris : fermé. MFTC Tourcoing : fermeture. Bâcherie de Flixecourt : suppression de 120 emplois, incertitude pour l’avenir », etc.
Et le syndicat de conclure : « Voilà le plan Férinel bis. L’emploi : catastrophique. Il s’en fout. Le dialogue social : aucun. Il s’en fout. L’avenir des travailleurs : ça n’est pas son problème. »

En mars, dans un tract de l’intersyndicale CGT/CFDT/FO/CFTC/CGC, le ton monte encore d’un cran : « Arnault patron sans scrupules se moque de la misère des travailleurs et de leurs familles, sa seule préoccupation étant de se remplir les poches.  »

Hémorragie continue

Le bilan d’étape,
c’est Libération qui le dresse : sur les 16000 qu’employait la CBSF, il en restait 8700 – contre les 12200 promis.
Et l’hémorragie allait se poursuivre avec Peaudouce : « La vente au groupe suédois Mölnlycke du premier fabricant français de couches-culottes, Peaudouce, est-elle la goutte d’eau qui va faire déborder le vase Boussac ? Trois ans après avoir pris en main, avec la bénédiction du gouvernement socialiste, un empire textile sinistré, Bernard Arnault est dans la ligne de mire du gouvernement Chirac. “Arnault n’a pas tenu le tiers de ses engagements. Nous allons tout passer au crible”, entendait-on dire il y a quelques jours dans les couloirs du ministère de l’Industrie. Le PDG de Boussac ne pourra pas vendre Peaudouce sans passer sous les fourches caudines du Trésor » (Libération, 20/02/88).
Finalement, Peaudouce sera bel et bien vendu. Des sites entiers seront liquidés dans la foulée. Et la dernière usine en France a fermé ses portes en 2011, avec 280 salariés sur le carreau – et la production transférée en Pologne. Une fausse promesse de plus…
Au même moment, avec l’appui des banques, fort de la marque Dior, Bernard Arnault rachète des actions LVMH et passe maître du premier groupe de luxe au monde. « Boussac : des ruines qui font de l’or  », titre alors Le Courrier picard (02/06/89). Et de placer à sa Une, sous le portrait du jeune PDG : « Les maisons de fabriques ont été désertées par les ouvriers. À Flixecourt, le chômage fait mal. » 

On photocopie le petit classeur rouge, et notre dossier est bouclé. Reste à le présenter au procureur du Tribunal Moral International.

« Cet homme-là, il a un coffre-fort à la place du cœur », lâche Catherine Thierry. Elle accompagne notre Section Spéciale sur le trottoir, et pointe sur sa droite un toit d’usine : «  Je ne peux pas oublier Saint-Frères. D’un côté, j’ai, l’usine Saint-Frères  », elle se tourne vers la gauche, « et de l’autre, j’ai le château Saint-Frères. À l’intérieur, il y a un vitrail : “Amour peut beaucoup, argent peut tout.” Je vis entre ces deux choses-là, entre le capital et le travail. Qui a engraissé le château pendant des années. »

Vous pouvez retrouvez, sur le site le, début de l’enquête.

Mais également la vidéo consacrée au dossier :

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Vos commentaires

  • Le 11 mars 2014 à 01:35, par krisner nadine En réponse à : Le mensonge originel : Boussac Saint-Frères (1/4)

    menteur ,voleur, arnaqueur, voila ce qu’est Bernard Arnault, et le pir c’est qu’ont la laisse continuer ses coup en douce

  • Le 28 avril 2013 à 11:04, par Pierre En réponse à : Le mensonge originel : Boussac Saint-Frères (1/4)

    Il faudrait se réveiller,
    mettre les valeurs de solidarité en avant
    lâcher les jouets électroniques, rencontrer son voisin,se réunir,se parler,maîtriser sa consommation, par la non violence et la réflexion,par la solidarité et le partage, les populations si elles en prennent conscience retrouveront tout leur pouvoir et ranimeront la société en la rendant progressiste,humaniste,créatrice et heureuse.

  • Le 28 avril 2013 à 09:17, par FELICES Nadia En réponse à : Le mensonge originel : Boussac Saint-Frères (1/4)

    Merci, François Ruffin, ne changez rien, continuez à mener ce combat, nous sommes avec vous, nous avons besoin d’hommes comme vous pour changer ce monde insoutenable. Si Bernard Arnault n’a rien inventé, il s’est bien approprié les richesses produites par le peuple français.

  • Le 16 mars 2013 à 15:41, par dulac En réponse à : Le mensonge originel : Boussac Saint-Frères (1/4)

    Vous avez tout à fait raison ma soeur .Ce que vous dites est très juste .IL y a un très beau livre que Bernard Arnaud à essayer d’interdir la sortie qui s’appelle : le PREDATEUR . précisement .
    Très sincèrement