Le jugement avant-dernier

par Pierre Souchon 20/12/2013 paru dans le Fakir n°(62) septembre - octobre 2013

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J’avais tout perdu, à l’hôpital : vingt kilos, mon boulot, mon mariage. Et voilà que l’église m’intentait, en prime, un procès devant un tribunal ecclésiastique…

« T’as vu, Pierre ? Regarde bien leurs pupilles. »
Vinz me montrait des chèvres, en Ardèche.
« Elles sont rectangulaires, t’as remarqué ? »
Je remarquais en silence. On s’est remis à marcher doucement dans la montagne. Ça faisait deux mois que j’étais sorti de l’HP, et j’étais encore sévèrement azimuté. Allumé de cachetons, habité par les visages et les vies défigurés de l’hôpital, déchiré de camisoles de force, je me raccrochais maintenant aux épaules de mon meilleur pote. Il ne disait rien, Vinz, ou pas grand-chose, une balade, quelques tranches de saucisson, un éclat de rire. Il était juste là, le granit de mon enfance, à m’entourer de permanentes discrétions, et la vie revenait à pas comptés. J’avais tout perdu, à l’hôpital, vingt kilos, mon boulot, mon mariage – Garance, mon épouse devant la République et devant Dieu, s’était tirée à la très dure, salut, et qu’on ne se revoie plus, son dos tourné dans les couloirs blafards à jamais.
« Au fait, Vinz, Garance m’a envoyé une lettre. Elle lance la procédure d’annulation
de notre mariage religieux.
— C’est quoi cette histoire ?
— Ben j’en sais rien, moi. Elle veut faire annuler notre mariage à l’église, apparemment un tribunal ecclésiastique va me convoquer. »

Vincent a disjoncté immédiatement sous les oliviers. Il en a perdu son calme de légende, mon père de famille tranquille.
« Elle se fout de la gueule de qui ? Elle t’a lâché au fond de l’hosto t’étais bousillé », mais calme-toi, Vinz, nom de dieu, « maintenant faut que t’ailles te confesser devant les curés, pardonnez-moi mon père j’ai péché ? », écoute Vinz tu devrais pas « Ta gueule ! Ils prêchent la charité, et t’emmerder la vie c’est charitable, alors que t’es dézingué ? »
Il m’a assaisonné une heure et demie durant.

C’était le truc de trop, il me garantissait, me faire comparaître devant des curés. Vinz brandissait d’ardéchoises et anciennes menaces, à nous les faux, les fourches !, qui feraient sans tarder rendre gorge et chapelets aux tribunaux archevêchés. Ces accents camisards retrouvés me ravissaient, mais je voulais pas me castagner. Garance avait désiré qu’on se marie en grand, tout en blanc, avec des mairies, des curés, des centaines d’invités, la cour d’honneur de son château décorée : c’était ce projet, son rêve d’enfance, que j’avais atomisé. J’avais tout massacré, moi et ma bipolarité, décollant façon fusée immédiatement après l’église, et pendant plusieurs mois de fin délire, enfin stoppé par les infirmiers. Alors, ma femme m’avait quitté, mais qui ? Qui pouvait résister à l’infernale spirale de la maladie mentale ? À un mari infidèle, absent, titubant, incohérent ? Elle voulait tout annuler face aux curés : j’irais jusqu’au bout du Vatican si elle me le demandait, plaidant sa cause d’épouse brisée. Vincent enrageait. « Je suis toubib, moi, la maladie je sais ce que c’est. Y avait aucune intentionnalité dans tout ce que t’as fait. On reproche pas à un cancéreux d’avoir des métastases, on reproche pas à un bipolaire d’être surexcité et délirant. » Bouffé par la culpabilité, je protestais.

C’était l’été. Jacques Robert me contemplait, dans les locaux paroissiaux du diocèse de Valence. « M. Souchon, je suis un laïque. Pour tout vous dire, je suis ancien procureur de la République, donc j’ai un peu l’habitude des procédures, même si ici, je change de métier : je suis juge instructeur pour l’Église – bénévole, cela s’entend. » Cela s’entendait complètement. À ses côtés, Soeur Marie-Thérèse du Tabernacle Entrouvert était costumée en missel de la tête aux pieds. « Je vous présente Anne-Jacqueline Bertrand. Elle est religieuse et greffière, elle va prendre note de tout ce que vous allez déclarer, et vous le lira à la fin avant signature.
_ — Je vous remercie. Pour commencer, avec Garance, j’ai... »
Soeur Anne-Françoise de la Sainte Icône a sursauté, et M.Robert m’a arrêté, sa main posée sur une Bible un peu cornée. « Attendez, c’est moi qui pose les questions. La procédure est très stricte. Je vous entends selon un questionnaire préétabli, et vous devez répondre le plus succinctement possible. »
M. Robert m’a demandé sans plus attendre si j’avais connaissance de relations que Garance aurait pu entretenir avant notre rencontre avec d’autres garçons. C’était le cas – mais j’avais pardonné princier à Garance d’avoir dessiné un cœur sur le cahier de textes de Raphaël Moulin en CE2. Vous dites ?, s’est inquiété M. Robert. Je te dis mon camarade que le monde a changé légèrement à la marge depuis Saint-Augustin, que Garance s’était avant moi envoyé un tas de types et même des nanas sans chanter de cantiques et que c’était son honneur, sa liberté, vous comprenez ?
«  Notez, Anne-Jacqueline, notez. Voilà... La dernière partie, M. Souchon, concerne les relations intimes.
— Ah ?
— Vous en aviez, avec Garance ?
— Euh ?
— Je vous pose une question : aviez-vous des relations intimes avec Garance avant le mariage ?
— Uh ?
— Je répète : vos relations intimes, avec Garance, ça se passait bien ? Vous notez, Anne-Jacqueline ? M. Souchon, s’il vous plaît ?
— Ben Garance était coquine un peu comme Anne-Jacqueline, du coup elle aimait bien m’attacher, me gifler, et me faire pipi dessus. Moi ça me plaisait pas tellement, mais comme ça l’excitait, je la laissais faire. Par contre je n’ai jamais voulu qu’elle me sodomise avec le balai. Enfin vous voyez, ça allait à peu près. »

C’est une fois parti que je me suis rêvé ainsi répondre en finesse, parce qu’en réalité, face à M. Robert et Soeur Anne-Alphonsine du Rameau enchanté, j’ai fini par satisfaire tout en pudeur effarée l’inquisition sur mes relations. On s’est même épanouis en complicité, Jacques Robert et moi. En me raccompagnant, à l’ombre de l’église drômoise, il m’a confié que toutes ces histoires de religiosité qu’il traitait bénévolement, c’était tout compte fait un soulagement. Comprenez-vous M. Souchon, vous êtes journaliste ! Vous écrivez ! Vous avez un phrasé ! Des mots ! Un recul ! Une perspicacité ! Imaginez ce que j’ai subi, de longues années durant, procureur dans quatre départements : la correctionnelle ? Les cours d’assises ? Des assassins, des moins que rien, des analphabètes et des Roumains… Ici, c’est ma respiration spirituelle, mon délicieux goût d’éternel. J’étais bien content qu’avec moi et mes errements qui ne l’effrayaient pas, M.Robert se soit rapproché cet après-midi un petit peu du paradis. Lorsqu’il m’a serré la main, il m’a murmuré confidentiel : « La famille de Garance est une très grande famille... C’est un honneur pour notre tribunal, vous comprenez ? »

Je comprenais. Je comprenais que face aux archevêques, grands chambellans, cardinaux pourpres qui homélisaient d’importance dans l’entourage de Garance, mes états de service impie sud-ardéchois n’étincelaient pas. Pourtant Garance, ses frangins, ses copains, ça les faisait tous rigoler, les psaumes et les curés. Ils n’en avaient à peu près rien à secouer, d’autant qu’ils les avaient approchés de très près dans leurs catéchistes enfances, envahies de scouts et de versets – ils en avaient ingurgité assez pour s’en dégoûter et s’en éloigner à tout jamais. Ma stupéfaction, alors, quand, après des soirées rabelaisiennes et débauchées, on passait à la messe de minuit, où j’assistais éberlué à un gigantesque retour du refoulé. Leurs mains se signaient, leurs lèvres psalmodiaient, leurs chœurs chantaient dans un ensemble parfait et réprobateur à mon endroit, moi qui n’en étais pas. Ils n’en étaient pas, n’en étaient plus non plus – mais ils avaient de l’éducation, eux, un savoir-vivre religieux, monsieur. Ce sens des pieuses convenances fleurissait lorsque le temps des noces venait, toujours dûment estampillées dans les bénitiers sans que personne n’y croie, sans que qui que ce soit ne songe à renverser le catholique ordre des choses, à remettre en question le poids des générations. La chrétienté remontait dans leurs généalogies blasonnées au temps des Rois : cette antiquité m’envoyait aujourd’hui devant les tribunaux. La charité, on la pratiquait endimanché à l’endroit de son clochard attitré de l’église Saint-Germain-des-Prés, mais garder dans la famille la trace, la tache d’un cinglé, vous n’y pensez pas ! Mon cher ami vous vous déshonorez ! Il fallait tout effacer, alors, tirer un voile sombre et rageur sur celui qui n’était pas de leurs saintes familles, et n’en aurait bientôt jamais été, par la grâce rendue d’un registre parcheminé. Fortement convaincu de ma foudroyante saloperie, j’étais prêt à signer tout ce qu’ils voudraient.

Papa de son côté supportait difficilement que les curés fassent mon procès. Je l’avais fait citer comme témoin. Maman le suppliait de se calmer, redoutant non sans raisons que la tentative d’explications ne dégénère en rusticité, permettez-moi monsieur l’abbé de vous éclairer avec une barre de châtaignier. Finalement Jacques Robert a définitivement coupé le sifflet primitif à papa.
« Dis, Pierre, je viens d’avoir ton magistrat au téléphone, pour qu’on convienne d’un rendez-vous. Il m’a rassuré : “M. Souchon, il ne faut pas que vous soyez impressionné par notre tribunal. Tout va bien se passer. N’ayez pas peur.”
Qu’est-ce que tu lui as répondu ?
Je lui ai dit : “Monsieur, j’ai dormi sur les trottoirs de Colombo et dans les bordels du Bronx et de la Nouvelle-Orléans.”
— Non mais tu déconnes ? Tu lui as sorti ça ?
— Non... Mais c’est dommage. En raccrochant, je me suis dit que j’aurais dû lui expliquer ce que je faisais quand j’avais vingt ans, pour lui faire comprendre que j’avais pas franchement peur. »

Comme jamais papa ne la ramène ancien combattant, avec sa profusion de voyages de jeunesse ébouriffants, où il avait ri en plein air, mangé de l’homme et bu l’urine des morts, j’ai compris que l’heure était grave, au retour inopiné des prisons indiennes qu’il avait également fréquentées. Pourtant face à M. Robert il est demeuré pour terminer d’une très urbaine correction. On était tous déterminés à se les payer, mais face à leurs onctuosités d’apôtres et leurs manières d’un âge biblique, on s’égarait en confessions, on surnageait dans l’auréole. C’est en rentrant que papa a tapé des deux poings sur la table, notre figuier en tremblait. « Mais c’est le Moyen-Âge, c’est incroyable ! On stigmatise les fous ! Tu crois que si Garance t’avait largué à l’hôpital paralysé par une sclérose en plaques, ils feraient autant d’obséquiosités ? Qu’est-ce que c’est que ce merdier ? Je vais y retourner. Ces gens-là, on devrait les fusiller. » En écoutant mon père, je me revoyais tout près d’y claquer, tabassé, menotté, attaché, et maintenant sommé de me justifier par quelques dominicains de rencontre. Tout bien pesé, le peloton d’exécution me semblait encore trop bon. J’allumais des bûchers cuisinés tout à fait lorsque le prêtre et juge Tancrède Ledoux m’a convoqué pour qu’on discute bipolarité.

Sous le portrait de Benoît XVI en livrée, Tancrède m’est apparu rapidement plutôt diplomatique et arrangeant. J’ai mis immédiatement les formes à l’unisson. Il s’est révélé didactique sous sa longue soutane, l’ecclésiastique, me détaillant comment certains mariages étaient invalidés : « Il s’avère parfois que l’un des conjoints est homosexuel, et s’en va vivre sa... son orientation. Comme l’homosexualité est une pathologie, c’est un motif évident d’annulation. » La démonstration apostolique s’est achevée sur l’irréversibilité de ma maladie ainsi que celle de tous les pédés, en conséquence de quoi « il ne fait aucun doute que votre mariage sera annulé ». Dis donc, Tancrède, en fait je suis jugé avant même la clôture du dossier ? Pardon, M. Souchon ? Écoute bien, Tancrède, tu m’as déjà dégagé, toi, parce que je suis timbré ?
« Non mais attendez M. Souchon, vous...
— Je vais te dire un truc, Tancrède. J’ai failli crever, et toi, avec ta bande d’aumôniers illuminés, tu me craches à la gueule une deuxième fois ?
 » Je me maîtrisais plus.
« Et tu parles de solidarité et d’entraide le dimanche à trois ou quatre bigotes qui font le bénédicité ?
— M. Souchon, je...
— Tu vas payer, mon gars. Parce que je l’ai pour moi, la justice, parce que moi, je vais prier, parce que je me suis converti depuis ma rupture. Et Jésus lui il sait qui c’est, Souchon. »

Je me suis demandé s’il fallait que j’étale devant Tancrède mes communications directes avec Jésus, quand lui et moi en phase maniaque on prenait la bagnole ensemble et qu’on devisait, son pagne enchevêtré sur mon siège passager. Je me suis ravisé parce que manifestement Tancrède avait intégré au moment où je retroussais les manches de mon pull que ce genre de dialogue étourdissant pulvérisait ses évangiles. Jésus, on avait pris l’autoroute ensemble entre l’Ardèche et Montpellier, et qui pouvait maintenant me la raconter ? Le père Ledoux a tout de même pris soin de me consoler : comme mon mariage allait être annulé, je pourrais me marier à l’église de nouveau, dans la mesure où je lui enverrais un certificat médical soulignant expressément que je n’étais pas marteau. Je n’ai pas insisté.

Un an après, une lettre recommandée du « tribunal d’appel de l’officialité interdiocésaine de Dijon » m’a certifié en deux lignes que mon mariage était annulé. Vinz en a renversé sa chaise. « Tu peux faire appel au Vatican, je me suis renseigné.  » Il tournait comme un fauve sur la terrasse. « Faut y aller. On va pas se laisser faire. » Je m’imaginais place Saint-Pierre-de-Rome, escorté dans la chapelle Sixtine par les Gardes suisses. Ça avait de la gueule. Alors, je suis parti demander conseil à Alida. Elle vit seule dans un ermitage millénaire au fin fond de la Cévenne, cette religieuse. Ses soixante ans courbés ramassaient ses pommes de terre. « Ah ! C’est le Pierre. Viens, on va boire un coup. » On s’est installés sous son grand chêne. « Ils te font des misères, mes copains curés... Ils te connaissent pas. Mais tu sais, je te connaissais pas non plus, quand t’es arrivé ici, et tu m’avais foutu la trouille de ma vie ! » À ma sortie de l’hosto, j’avais débarqué hirsute à l’ermitage lorsque la nuit tombait. Alida s’était faite ermite la veille, c’était sa première visite, et comme je lui racontais d’où je sortais, les asiles, les flics et les pompiers, elle avait cru sa dernière heure arrivée. Mais il paraît qu’en réalité, c’est le Christ qui m’avait envoyé, premier visiteur – et premier protecteur de l’ermitage. C’est à ce titre honorifique que depuis, chaque semaine, Alida me remercie et me recommande Là-Haut en prières. « Allez mon Pierre, reconstruis-toi. Tu t’en fous, de tout ça. »
Elle m’a serré dans ses bras.

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Vos commentaires

  • Le 7 février 2014 à 10:16, par Vincent Bernardet En réponse à : Le jugement avant-dernier

    Bonjour,

    Nous avons décidé d’effectuer une modération a priori effectivement, afin d’éviter tout débordement si facile et rapide sur le net (et surtout les SPAMS).
    Si l’Express peut se permettre de modérer a posteriori c’est sans doute car il y a du monde, à plein temps, qui s’occupe de supprimer les commentaires non voulus.
    Ce n’est pas le cas de Fakir qui est composé de main d’œuvre essentiellement bénévole et donc pas présente h24 pour contrôler les commentaires.
    Ainsi selon le temps de présence de la personne en charge de la validation des commentaires internet il n’est pas rare que votre commentaire mette quelques heures voire même quelques jours pour être validé. Ce n’est pas la norme sur internet, je le conçois, mais c’est ainsi que nous procédons.

    Fakirement,

  • Le 6 février 2014 à 12:40, par titus En réponse à : Le jugement avant-dernier

    votre commentaire etc.....en attente de relecture...???...même le magazine l’Expresse publie d’abord et modère après....

  • Le 6 février 2014 à 12:37, par titus En réponse à : Le jugement avant-dernier

    mariage annulé ? et alors ?

  • Le 30 décembre 2013 à 18:19, par Marie (abonnée) En réponse à : Le jugement avant-dernier

    Bel article ! et je confirme, ça existe l’annulation de mariage religieux, vue chez des cousins catho. Catho et charitable c’est souvent un oxymore... « souvent » car il en existe quand même, des catho et charité, j’en vois dans les Cercles de Silence et au DAL...

  • Le 30 décembre 2013 à 13:58, par Trivier-Douay Michèle En réponse à : Le jugement avant-dernier

    Mon frère Frédéric Trivier...S’est suicidé après avoir subi un exorcisme à Icône (Monseigneur Lefebvre)...Il s’est suicidé au centre de recherche de psychothérapie de Pontoise...Persuadé qu’il était habité par le démon...Le 20 janvier 1979...!!! Il était âgé de 28 ans...!!! Michèle Trivier...