Le grand lâchage de la classe ouvrière

par François Ruffin 07/09/2011 paru dans le Fakir n°(51 ) juin - août 2011

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L’abandon des classes populaires était déjà opéré : voici qu’il est théorisé. Consciemment, la gauche cède les ouvriers/employés au Front National. Les valeurs morales comptent plus, désormais, que les conquêtes sociales. Voici sous quels augures s’ouvre la présidentielle de 2012. À moins qu’on y oppose une autre « stratégie »

« Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ? »
Il faut la lire avec attention, cette note de la « fondation progressiste » Terra Nova, qui officie autour du Parti socialiste. Pas seulement comme une pièce livrée par l’ennemi, à dénoncer – mais comme un signe de l’époque, qui dépasse ses auteurs. Comme la confirmation d’un tournant politique. Nous allons donc la citer longuement.

Le socle se dérobe

L’exposé historique, d’abord :

Depuis le Front populaire en 1936, la gauche en France (socialiste, mais surtout communiste) a accompagné la montée en puissance du monde ouvrier. Autour de ce cœur ouvrier s’est constituée une coalition de classe : les classes populaires (ouvriers, employés) et les catégories intermédiaires (les cadres moyens). Ce socle historique de la gauche se dérobe aujourd’hui. Les ouvriers votent de moins en moins à gauche. L’érosion est continue depuis la fin des années 1970 et prend des allures d’hémorragie électorale ces dernières années.

Pourquoi cette « hémorragie » ?

À partir de la fin des années 1970, la rupture va se faire sur le facteur culturel. Mai 68 a entraîné la gauche politique vers le libéralisme culturel : liberté sexuelle, contraception et avortement, remise en cause de la famille traditionnelle… Ce mouvement sur les questions de société se renforce avec le temps pour s’incarner aujourd’hui dans la tolérance, l’ouverture aux différences, une attitude favorable aux immigrés, à l’islam, à l’homosexualité, la solidarité avec les plus démunis. En parallèle, les ouvriers font le chemin inverse. Le déclin de la classe ouvrière – montée du chômage, précarisation, perte de l’identité collective et de la fierté de classe, difficultés de vie dans certains quartiers – donne lieu à des réactions de repli : contre les immigrés, contres les assistés, contre la perte de valeurs morales et les désordres de la société contemporaine. Malgré cette discordance sur les valeurs culturelles, la classe ouvrière continue au départ à voter à gauche, qui la représente sur les valeurs socioéconomiques. Mais l’exercice du pouvoir, à partir de 1981, oblige la gauche à un réalisme qui déçoit les attentes du monde ouvrier. Du tournant de la rigueur en 1983 jusqu’à ‘l’Etat ne peut pas tout’ de Lionel Jospin en 2001, le politique apparaît impuissant à répondre à ses aspirations. Les déterminants économiques perdent de leur prégnance dans le vote ouvrier et ce sont les déterminants culturels, renforcés par la crise économique, ‘hystérisés’ par l’extrême-droite, qui deviennent prééminents dans les choix de vote et expliquent le basculement vers le Front national et la droite.

L’analyse, jusqu’alors, paraît plutôt juste – et même teinté d’autocritique. Ce serait moins, au fond, les classes populaires qui auraient abandonné (électoralement) la gauche que l’inverse : la gauche qui, d’abord, aurait abandonné (socialement, économiquement, même culturellement) les classes populaires.

La « France de demain »

Vient l’heure des recommandations : comment faire, alors, malgré ce divorce, pour remporter la présidentielle ? En se rabibochant avec les ouvriers ?
« C’est la tentation naturelle de la gauche, qui ne peut se résoudre, pour des raisons historiques, à perdre les classes populaires. » Un archaïsme, on devine, une telle « tentation ». Car cette « stratégie se heurte désormais à un obstacle de taille : le nouveau Front national. En voie de dé-diabolisation, et donc bientôt fréquentable, le FN de Marine Le Pen a opéré un retournement sur les questions socioéconomiques, basculant d’une posture poujadiste néolibérale (anti-État, anti-fonctionnaires, anti-impôts) à un programme de protection économique et sociale équivalent à celui du Front de gauche. Pour la première fois depuis plus de trente ans, un parti entre à nouveau en résonance avec toutes les valeurs des classes populaires : protectionnisme culturel, protectionnisme économique et social. Le FN se pose en parti des classes populaires, et il sera difficile à contrer. » Mieux vaut donc renoncer à la reconquête des ouvriers/employés. Et les laisser à l’extrême droite…

À la place, le rapport recommande « la stratégie centrale ‘France de demain’ : une stratégie centrée sur les valeurs » : « Si la coalition historique de la gauche est en déclin, une nouvelle coalition émerge. Sa sociologie est très différente : 1. Les diplômés. 2. Les jeunes. 3. Les minorités et les quartiers populaires. 4. Les femmes. Contrairement à l’électorat historique de la gauche, coalisé par les enjeux socioéconomiques, cette France de demain est avant tout unifiée par ses valeurs culturelles, progressistes : elle veut le changement, elle est tolérante, ouverte, solidaire, optimiste, offensive.  »

1984, année clé

L’abandon des classes populaires était déjà opéré : voici qu’il est théorisé. Sciemment dirait-on, écrit noir sur blanc, ces penseurs envoient les ouvriers/employés dans la gueule du fascisme soft. Eux préfèrent ce risque, ce pari hardi, plutôt que de mettre en œuvre, eux-mêmes, directement, un « protectionnisme économique et social ».
C’est un remake, croirait-on.
En 1984, le chômage grimpait de 25% en douze mois. Les premiers contrats précaires, dits TUC – Travaux d’Utilité Collective – sont votés en décembre. L’ouverture des Restos du Cœur ne tardera plus. Les sidérurgistes lorrains sont liquidés, eux s’attaquent au château du « maître des forges » et affrontent les CRS dans les rues de Paris. Que fait alors le nouveau Premier ministre, Laurent Fabius ? Défend-il cette classe ouvrière qui, à 74%, a voté pour le candidat socialiste au second tour de la présidentielle ? Tout le contraire, il enfile les habits de la gauche moderne et sermonne les rétrogrades : « La dénonciation systématique du profit est désormais à ranger au magasin des accessoires ». Après la « lutte des classes », refrain du Mitterrand de la décennie 70, succédait une autre bataille : « la bataille de la compétitivité et de l’emploi ». Le lâchage, alors, est manifeste. Il démarre ce jour-là.

Cette même année 1984, on retrouve Jean-Marie Le Pen – sur FR3 Lorraine, justement : « Ça ne vous paraît pas évident que le nombre de plus de six millions d’étrangers en France est en relation directe avec le fait qu’il y ait trois millions de chômeurs ? Ca me paraît évident et ça paraît d’ailleurs évident à beaucoup de Français. » Cette « évidence » gagnait du terrain, en effet : longtemps groupusculaire, le Front national franchissait cette année-là la barre des 10% aux élections européennes...

Comment, dès cette époque, la gauche pouvait combattre efficacement la montée de l’extrême droite ? En abreuvant les médias de discours moralisants ? Ou en défendant les intérêts des travailleurs, en s’opposant à un libre-échange qui balayerait bientôt le textile, la confection, la métallurgie, etc. ? Le choix fut clair : en 1984 toujours, se créait SOS Racisme, téléguidé depuis l’Élysée. Et le socialiste Jacques Delors partait pour Bruxelles, en 1984 encore, relançant une Europe de la « libre circulation des marchandises et des capitaux » main dans la main avec la « European Round Table », le Medef européen. Toute l’équation fut posée alors. Le rapport de Terra Nova ne fait que la prolonger, qu’en tirer les conclusions ultimes. Avec franchise, cette fois.

Jusque chez Solidaires

C’est le Parti socialiste, cette note, haussera-t-on les épaules. Et même plutôt son aile droite. Soit. Mais j’intervenais, invité par Solidaires, lors d’une journée syndicale en Ardèche : « Vous dites que les usines se délocalisent, m’interpelait un participant. Bon, et alors ? Les ouvriers vont faire autre chose, ils vont suivre des formations, ils deviendront qualifiés, ou ils occuperont des emplois de service, ou ils se lanceront dans le tourisme... Ça prendra un peu de temps, peut-être, une ou deux générations, mais il suffit de s’adapter. »
Un militant, donc, qui énonçait ça. Malgré des nerfs en boule, j’attaque posément :
– Vous faites quoi, comme métier ?
– Enseignant. Pourquoi ?
– Est-ce que votre recteur vous a déjà annoncé que, à la rentrée, il supprimait votre poste ? Que vous devriez songer à une reconversion comme mécanicien ?
– Non non, d’accord...
– Est-ce que, à un de vos collègues, on a déjà proposé de conserver son emploi, mais en Tunisie par exemple et pour quatre fois moins cher ?
– ...
– Dites-moi ?
– Non, bien sûr.
Donc ça va, vous, vous ne vous sentez pas trop menacés par le professeur chinois ? Moi, c’est pareil : France Inter ne va pas recruter tout de suite des reporters roumains. Et c’est pareil pour les médecins, qui ne redoutent pas trop l’arrivée du stomatologue polonais, ou pour les avocats, ou pour les éditorialistes, etc. Et nous qui sommes bien à l’abri, nous qui n’avons pas à subir cette mise en concurrence, on vient leur dire : ’C’est pas si grave... Devenez qualifiés...’ Quand on songe que, durant un siècle, la gauche avait lié son destin à la classe ouvrière, c’est bizarre, quand même, non, ce discours ici ? »

Le lâchage des classes populaires était moins conscient, ici, mais c’était le même.

Les deux cœurs de la gauche

Il y a une dizaine d’années, dans L’Illusion économique, le démographe Emmanuel Todd observait déjà le « divorce des deux cœurs sociologiques de la gauche » :

Les enseignants, qui constituent l’un des cœurs sociologiques de la gauche, sont faiblement menacés par l’évolution économique. N’ayant pas à craindre au jour le jour le licenciement ou une compression de salaire, ils ne se sentent pas menacés d’une destruction économique, sociologique et psychologique. Ils ne sont donc pas mobilisés contre la pensée zéro. (...) Sans être le moins du monde ‘de droite’, statistiquement, ou favorables au profit des grandes entreprises, ils sont atteints de passivisme et peuvent se permettre de considérer l’Europe monétaire et l’ouverture des échanges internationaux comme des projets idéologiques sympathiques et raisonnables. L’immobilité idéologique des enseignants les a séparés de cet autre cœur sociologique de la gauche que constituent les ouvriers, qui eux subissent, depuis près de vingt ans, toutes les adaptations, tous les chocs économiques concevables. Les résultats électoraux des années 1988-1995 mettent en évidence cette dissociation, peut-être temporaire, des destins. La stabilité du vote enseignant pour la gauche, aux pires moments de la plongée du Parti socialiste, a contrasté avec la volatilité du vote ouvrier, désintégré, capable de se tourner vers le Front national comme vers l’abstention.

Dans son ouvrage suivant, Après la démocratie (2008), le même intellectuel citait un sondage :

« Pour chacune des questions suivantes, pouvez-vous me dire si elle évoque pour vous quelque chose de très positif, d’assez positif, d’assez négatif ou de très négatif ?’ Concernant le protectionnisme économique, 53 % des sondés lui étaient favorables, 31% défavorables. Sans opinion : 16 %.
« Les plus favorables au protectionnisme sont les 18-24 ans (67 % contre 18 %) et les ouvriers (63 % contre 19 %). Ce résultat est tout à fait rassurant sur l’état mental de nos concitoyens parce qu’il est adapté à la réalité économique : les jeunes et les ouvriers sont les principales victimes du libre-échange. »

Il y a une dizaine d’années également, nous lancions Fakir. Autour de nous, à Amiens, de Honeywell à Whirlpool en passant par Magneti-Marelli, nous avions tout loisir d’observer les coups portés au monde ouvrier. Et pire, sans doute : cette violence sociale ne suscitait que de l’indifférence parmi nos élites municipales de droite (qui titraient sur « Un Carnaval fou et gratuit ! » la semaine où Yoplait fermait ses portes), et nos élites nationales de gauche (avec un Lionel Jospin parti en campagne présidentielle sans prononcer le mot « ouvrier », et sans croiser une licenciée de chez Lu).
On connaît la suite.
Elle est méritée.

C’est comme si l’histoire repassait aujourd’hui les plats et que, malgré les 55 % de « non » le 29 mai 2005, malgré le naufrage de l’idée libérale dans la crise, nous n’avions rien appris. C’est comme si les pesanteurs sociologiques, cette emprise de la petite-bourgeoisie intellectuelle – dont nous sommes – sur les partis, les syndicats, les médias, maintenait la bien-pensance libre-échangiste tel un carcan, et ouvrait – consciemment désormais – un boulevard à l’extrême-droite.
Avec la modestie de nos moyens, nous poursuivrons notre effort inverse : réunir les deux cœurs sociologiques de la gauche, car rien de beau, rien de grand, ne se fera sans ces deux forces.

Je revendique un « protectionnisme économique et social » allié au « progressisme culturel », et sans y voir nulle contradiction : il faut de la confiance en soi, dans son avenir, se sentir rassuré pour ses enfants, protégé dans son emploi, son logement, sa retraite, pour accueillir avec sérénité le changement, la nouveauté, l’étranger.

Les pleureuses du 1er mai

Quand le FN grimpera à 15, 20 ou 25 %, oseront-ils encore nous servir des leçons de morale ? Monopoliseront-ils à nouveau les antennes pour nous appeler à des « sursauts républicains » et compagnie ?
Oui, ils oseront.
Ils osent déjà.
Le premier mai, j’entendais ça, au journal de 8 heures, sur France Inter :
« Pour Bernard Thibault et François Chérèque, l’enjeu est de ne pas laisser la rue au FN. Depuis quelques mois, alors qu’une poignée de militants d’à peu près tous les syndicats ont affiché leur appartenance à l’extrême droite, l’intersyndicale s’attache à combattre le discours social de Marine Le Pen. Un texte commun contre la préférence nationale a été diffusé, et la lutte pour l’égalité des droits et contre les discriminations est mise en avant dans l’appel à manifester. Un FN dont la montée dans les classes populaires ne laisse pas d’inquiéter les grandes confédérations. » Interviewée ensuite, Nadine Prigent, de la CGT, se lançait dans des « C’est dangereux pour les salariés », « Il faut une forme de mobilisation », etc. Des bonnes intentions, des leçons de morale. À croire qu’on n’en est jamais lassés.
Au journal de 9 h, un « expert des relations sociales et syndicales », Bernard Vivier, « directeur de l’Institut Supérieur du Travail », nous enfonçait dans cette impasse : « Le FN développe aujourd’hui un discours qui se veut social et qui est en train de concurrencer les principes d’action de syndicats que l’on qualifie de républicain. Le projet qui manque, c’est un discours d’ouverture qui fasse barrage à un discours uniquement centré sur le repli sur soi et le nationalisme. »
Et si ce qui manquait, au contraire, à gauche, c’était un discours ferme et de fermeture ? Oui, de fermeture, partielle, des frontières aux marchandises et aux capitaux ? Car pour l’ « ouverture », ça fait trente ans qu’elle est menée grandeur nature. Depuis bien assez longtemps, en tout cas, pour que les Français – et les « classes populaires » aux premières loges – en tirent des conclusions logiques.
Et si ce qui manquait, à nos partis et nos syndicats, c’était une révision franche, brutale, de leurs positions à l’égard du libre-échange et du protectionnisme – qui les mettent en phase avec les attentes populaires ?

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Vos commentaires

  • Le 7 décembre 2015 à 17:55, par Gilou En réponse à : Le grand lâchage de la classe ouvrière

    Merci pour cet article !

  • Le 7 décembre 2015 à 14:53, par Barak Michèle En réponse à : Le grand lâchage de la classe ouvrière

    je suis d’accord et atterrée par l’état de la Provence, de Marseille où je suis née, qui fut rouge et rebelle si longtemps, il y a longtemps que la politique a abandonné Marseille et sa région, le ps en tete pour qui j’ai longtemps voté pour « éviter le pire » mais qui faisait une politique de droite, favorisait la spéculation immobilière à Aix-en-Provence par ex... Le résultat est dramatique.

  • Le 24 janvier 2013 à 17:54, par tobie En réponse à : Le grand lâchage de la classe ouvrière

    entièrement d’accord avec cet article
    fonctionnaire mais venant du secteur privé , je confirme qu’avec les discours politiques et syndicaux du moment c’est un boulevard que l’on fait au FN .
    Abandonner le monde ouvrier c’est monstrueux , ne pas vouloir les protéger du libre échange c’est tout simplement plus qu’une faute c’est criminel

  • Le 24 décembre 2011 à 16:46, par Grico En réponse à : Le grand lâchage de la classe ouvrière

    Le gros soucis est que nous sommes cote à cote mais face a l’écran et de ce fait , nos regards ne se croisent plus .
    Nous ne voulons plus savoir que l’autre existe .

    Alors prendre conscience collective de classe , faut pas rêver .

    L’être humain a malgré tout toujours les mêmes besoins fondamentaux et les évolutions , évoluent......

  • Le 29 novembre 2011 à 16:41, par Régis En réponse à : Le grand lâchage de la classe ouvrière

    J’appartiens au cœur sociologique de gauche qui a soi-disant peu à craindre pour son avenir : la classe petite-bourgeoise enseignante (bien qu’ayant fait le choix d’être à temps partiel et souvent considéré comme vivant sous le seuil de pauvreté, mais je me fiche bien de cette classification sociologique-là).

    Tout d’abord, je souhaiterai juste rectifier une information : l’écœurement (c’est bien le mot) de François lors d’un stage syndical Solidaire en Ardèche quant à une prise de parole relayant un discours très en vogue à droite : la nécessaire adaptation ! Je signale juste que les stages Solidaires sont ouverts à tous et pas qu’à ses syndiqués (comme cela semble « naturel » ailleurs), et que le-dit provocateur n’est pas syndiqué et encore moins à Solidaires ! Les stages syndicaux jouent encore un rôle minuscule d’éducation populaire et on voit qu’il y a du boulot...

    Venons-en au cœur du sujet : qu’est ce que la gauche ? Et quels liens avec quelles classes sociales ?
    Un petit retour aux sources pourrait nous y aider comme l’a fort bien fait le sociologue Alain Accardo dans un article récent « La gauche et la révolution » publié dans le Sarkophage cet été : « La ligne de partage gauche-droite traverse toute l’histoire politique contemporaine, tout particulièrement en France, où elle trouve son point de départ dans la séparation quasi spontanée qui s’est opérée le 28 août 1789, à Paris, dans les travées de la salle du Manège, entre les députés de l’Assemblée constituante partisans d’une monarchie constitutionnelle avec droit de veto royal, qui sont allés s’asseoir ensemble à la droite du président de séance, et les députés favorables à la poursuite de la Révolution et à la rupture avec l’Ancien Régime, qui se sont regroupés à sa gauche. »

    Ainsi "dans l’espace politique comme dans l’espace physique, deux agents (individus ou groupes) peuvent toujours se prétendre « à gauche » ou « à droite » l’un de l’autre, en soi cela n’a aucun sens déterminé. Pour en décider, il faut pouvoir les situer tous les deux par rapport à une structure de référence objective et indépendante de leurs prétentions respectives. Cette réalité objective qui oriente tout l’espace social, ce sont les classes, avec les intérêts qu’elles expriment et les rapports de domination/soumission qu’elles entretiennent. Ceux-ci sont la charpente de la construction sociale et on ne peut, en dernière analyse, que les accepter ou les refuser, les défendre ou les abattre, selon l’idée qu’on se fait de la dignité humaine. Quand un peuple, dans sa majorité, refuse de continuer à reproduire ces rapports, il amorce une révolution. C’est ce que le peuple français a commencé à faire en 1789. Mais pour des raisons bien connues, cette révolution a été interrompue, ou plus exactement, sabotée, dévoyée et escamotée par la bourgeoisie qui a installé de façon durable, derrière la façade d’une république faussement égalitaire et réellement censitaire, faussement démocratique et réellement ploutocratique, le pouvoir des classes possédantes. Toujours en place depuis.

    C’est par rapport à cette réalité fondamentale que la mission politique de la gauche peut continuer à se définir pour l’essentiel : faire la Révolution, ou plus exactement la terminer (si tant est qu’une telle tâche puisse jamais être totalement achevée) en la conduisant jusqu’au bout de sa logique émancipatrice, c’est-à-dire jusqu’à la suppression des bases matérielles et idéologiques de la dictature de l’Argent, de l’esprit de lucre, du désir de domination sur les êtres et sur les choses (tout ce que résume le « Marché »), et en restituant à la collectivité la totalité des moyens économiques et symboliques nécessaires à la satisfaction raisonnée des besoins individuels et collectifs. Dans toutes les sociétés de classes de la planète, une gauche digne de ce nom ne peut qu’avoir partie liée avec la révolution et avec les classes populaires, ou alors elle n’est qu’un ersatz ou pire, une imposture. Aussi est-il impératif que les classes populaires réintègrent le champ politique, serait-ce par effraction et pour le subvertir définitivement. Tant que la bannière de la « gauche » restera brandie presqu’exclusivement – et platoniquement – par les différentes fractions de la classe moyenne, tant que les classes populaires ne seront que des comparses et des « utilités », la « gauche » française demeurera ce qu’elle est devenue sous la conduite du PS : le marécage de tous les reniements, de toutes les connivences et de toutes les niaiseries."

    Ainsi s’arrêter à la défense de la classe ouvrière est certes important mais insuffisant, car le numérateur de la fraction des exclus et/ou précarisés augmente violemment à mesure que le capitalisme version XXIe siècle n’a en plus besoin pour faire son profit. Il s’agit bien de défendre une existence digne pour tous, via par exemple le Revenu Inconditionnel d’Existence (RIE) dans une optique monétariste et/ou des droits d’accès à certaines ressources vitales qui couvriraient les besoins fondamentaux (eau, logement, nourriture...).

    Reste que je suis de tout cœur avec tous ceux qui dégonflent les gros ballons intellectuels, voire les font éclater avec des clous tel le Fakir !

    PS : les enseignants ont peut-être effectivement peu à craindre pour leur existence future, mais dans quelles conditions ? L’idéologie managériale combinée à la crise (des conneries) percute (avec quelques décennies de retard par rapport au privé) de plein fouet ce qu’il reste de fonction publique : individualisation, rentabilité, contrats d’objectifs...brefs un déluge de chiffres qui s’accompagne d’une surveillance permanente et d’une obligation de se couler dans le moule des contre-réformes sarkozystes.

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