Le grand détraquage

par François Ruffin 07/12/2015 paru dans le Fakir n°(66) juillet - août 2014

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Emmanuel Todd est un peu tout : démographe, anthropologue, historien, etc., mais pour nous, il reste l’auteur de L’Illusion économique. Un ouvrage de référence, publié en 1997, où il reliait les choix économiques – l’euro, l’Europe, le libre échange, la mondialisation – à la situation politique – divorce de la gauche, passivisme des éduqués, émergence du Front national.

Fakir  : Comme point de départ, je voudrais revenir sur l’émission Mots croisés, diffusée il y a quelques jours et intitulée « À quoi sert l’Europe ? ». Vous étiez invité, et à vos côtés, il y avait des dirigeants du Parti socialiste, des Verts, de l’UMP, d’un think-tank pro-européen, ainsi que Florian Philippot du Front national. Et entre vous deux, durant plus d’une heure, on apercevait presque une complicité. Dès que vous déclariez : « Il y a un problème, c’est que l’euro ne fonctionne pas ! », Phillipot hochait la tête « c’est sûr ». Lorsque vous dénonciez « l’euro est une monnaie sacrificielle, c’est une sorte de religion », Philippot approuvait : « Voilà. » Et quand, pour moquer les louanges européistes sur la paix et la prospérité, vous avez mimé un joueur de violon, Philippot a repris en s’amusant : « Il y a effectivement les violons... Moi j’ai l’impression d’être sur le Titanic, pendant qu’il coule l’orchestre joue encore en haut. » Karine Berger, la députée socialiste, a même parlé de « votre ami Philippot » et de « l’axe Todd-Philippot ». Ça ne vous a pas gêné, cette proximité à l’écran avec le Front national ?

Emmanuel Todd  : Pas du tout.
À la sortie de ce plateau, d’ailleurs, contrairement à d’habitude, je n’ai subi aucun reproche de cette nature. Pour quelle raison ? C’est, je pense, que le discours des partisans de l’euro est devenu tellement nul, tellement vide, tellement creux, et c’est tellement visible que combattre cette nullité relève, désormais, du bon sens et non pas de la connivence avec le Front national.
Ensuite, au fond, je serai – pas tout seul, évidemment, nous serons, avec vous sans doute, avec d’autres qui adoptent une ligne proche – nous serons le dernier rempart contre le Front national. Quelle chance ce serait pour ce parti xénophobe s’ils n’avaient, en face d’eux, que les béni-oui-oui de l’euro, qui dénient la réalité, la violence que produisent leurs politiques économiques.
Enfin, j’étais présent sur ce terrain avant le Front national ! La critique du franc fort, puis de l’euro fort, du libre-échange, l’appel à un protectionnisme, nous – je pense à Sapir, à Gréau, à quelques-uns – nous avons porté ces thèmes bien avant que le Front national ne s’en saisisse. Si les idées politiques faisaient l’objet d’une propriété intellectuelle, ce sont nos noms, pas les leurs, qu’on retrouverait à l’INPI. Et franchement, dites-moi quelles idées le Front National a produites ? Ces gens-là ne m’intéressent pas, ils ne pensent pas.

Fakir : Justement. J’ouvre mon bouquin sur une citation de Gramsci (ça fait toujours chic de citer Gramsci) : « La tendance répandue à rabaisser l’adversaire est par elle-même un témoignage d’infériorité de celui qui en est possédé ; on tend en effet à rabaisser rageusement l’adversaire pour pouvoir croire qu’on en sera sûrement vainqueur. » Est-ce que vous n’êtes pas dans le même mépris ?

E.T.  : Vous vous plantez complètement.
D’abord, le Front national n’est pas mon adversaire prioritaire, je ne décris pas Marine Le Pen au seuil de l’Élysée. Et si mépris il y a, il est avant tout moral.
Car l’intelligence n’est pas le problème. Je ne méprise pas Hitler intellectuellement. Je suis tout à fait capable de dire : « Adolphe Hitler avait compris en terme de politique économique ce que tous les économistes classiques libéraux s’appliquaient à nier ». Je peux te citer des passages à hurler de rire de Hitler sur les remarques que lui faisait Schacht, son ministre de l’Économie, à propos de « l’inflation menaçante », Hitler lui répondant : « Ah ah, je vais envoyer mes SA dans les épiceries et vous verrez si les prix augmentent ». De fait, Hitler a résorbé la question du chômage en quelques mois, et après le peuple allemand a considéré que c’était un génie. Voilà. Tandis que pour les démocraties occidentales, il a fallu, à la place, que Keynes écrive La Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, pour « suggérer que le capitalisme et un certain type de régulation par l’État étaient compatibles », etc.
Sur le terrain moral, en revanche, je méprise le Front national : c’est un parti xénophobe, qui est fondé sur la haine de l’immigré. Et qui, dès lors, salit toutes les idées qu’il touche.

« Fête de la fraternité »

Fakir  : N’empêche que vous partagez désormais ces idées avec le Front national…

E.T. : Si vous dites « chute de l’euro », « protectionnisme », etc. le FN en parle et il a raison.
Au stade actuel, l’appartenance à la zone euro, appelons-la plutôt « la zone mark », nous assure une perte de substance infinie : l’indépendance nationale, l’activité industrielle, le niveau de vie, et par-dessus tout la désespérance.
Qu’on sorte de ce cadre, et on revient à une histoire qui est notre histoire, avec des difficultés qui sont nos difficultés. On redevient maître de notre propre destin. Ce qui mine les gens, actuellement, ça n’est pas simplement la baisse du niveau de vie, ou le chômage, ou des perspectives sombres : c’est le sentiment d’impuissance. Avec une appartenance collective, les gens débattent entre eux, éventuellement se foutent sur la gueule, prennent une décision, sont collectivement responsables de ce qui leur arrive. Je suis convaincu que, malgré les difficultés, inévitables, d’une sortie de la zone euro, l’effet psychique serait bénéfique, serait extraordinaire sur tout le monde.
(Il se prend la tête, comme une migraine, maugréant :) Putain mais on est là, à se faire chier, dans un ensemble de non-décisions, avec Bruxelles, avec Francfort, des négociations humiliantes, sans perspective, avec une histoire infiniment nulle qui se profile, et tout d’un coup, ça y est, on est dans la merde, ensemble, en tant que Français, on retrousse nos manches et on essaie de s’en sortir. Ça n’est pas beau, ça ? Et la démocratie renaît. Et au début, on est un petit peu appauvris. Mais on va quelque part, et nos enfants vont quelque part.
Mais ne nous leurrons pas : cette issue se fera dans la douleur. Ce sera un choc immense. Pour mettre en œuvre ce plan, la condition minimale, c’est la cohésion nationale. Ces mesures ne sont réalisables que, je dirais, dans un contexte de fraternité territoriale. Or, à entretenir le doute entre Français, anciens, récents, de souche, de demain, le Front national est un obstacle à cette fraternité, il est une barrière à son propre programme économique. Il y a tellement d’immigrés, désormais, en France, et tellement d’enfants d’immigrés, que le simple fait de gueuler contre les Arabes, les Noirs, les musulmans, c’est la garantie que ces mesures énergiques seront inapplicables.
Car de quoi avons-nous besoin, en même temps qu’on sort de l’euro ? D’une nouvelle fête de la fédération. Vous savez, ce jour de 1790 où toutes les provinces, tous les corps français, se sont retrouvés pour le premier anniversaire de la prise de la Bastille, pour fraterniser. Et bien entendu, comme le Front national refuse de voir l’ampleur de l’immigration déjà réalisée – ce qui explique, au passage, pourquoi en région parisienne il ne compte plus : il y a tellement de gens d’origine étrangère, et tellement de diplômés du supérieur – comme le Front national n’accepte pas cette immigration déjà-là comme un fait, comme une donnée, toute politique de protectionnisme, de sortie de l’euro, de sursaut national, etc., est rendue impossible. Cette orientation doit, au contraire, se coupler avec une réinclusion de tous les immigrés et leurs enfants dans la nation.
Et d’ailleurs, et c’est là qu’on voit que les gens du Front national ne comprennent pas ce qu’ils font, qui seraient les premiers bénéficiaires d’une politique protectionniste ? Ceux dont les métiers sont les plus concurrencés par les pays à bas coût, les plus faibles, les moins qualifiés, à la scolarité laborieuse, donc les premiers bénéficiaires seraient très largement les immigrés et leurs enfants ! Les dirigeants du Front national sont incohérents.

Fakir  : Mais en face également, alors, au Parti socialiste…

E.T.  : Absolument. Avec la même logique, je peux dire que le Front national exerce un racisme conscient, tandis que le Parti socialiste, qui se prétend « défenseur des immigrés », « des concepts universalistes » etc., par sa politique économique, de soutien à l’euro, après le franc fort, par son approbation du libre-échange, a une politique économique qu’on pourrait définir comme « raciste objective ». Puisque les gens qui, avec ces choix macroéconomiques, en prennent le plus dans la gueule, ce sont les enfants d’immigrés.
Ce sont des inconséquences symétriques. Et c’est à cause de ce genre de trucs qu’on voit qu’ils font système. L’important est de ne pas arriver à une solution.
Ce dont tous les Français ont besoin, à l’inverse, c’est de se retrouver, pour reprendre leur indépendance. Là, tu as un projet idéologique, de conscience collective, qui est compatible avec le protectionnisme. Voilà pourquoi nous sommes l’alternative !

« Deux groupes parias »

Fakir : Dans votre livre L’Illusion économique, publié il y a une quinzaine d’années, vous décriviez la « plongée d’une proportion importante d’ouvriers dans le vote Front national », à tel point que « le pauvre, dans le regard du riche, commence d’être défini par son naufrage moral autant que par ses difficultés économiques. »

E.T. : Au départ, la clientèle frontiste n’était pas à ce point populaire. Jusque là, c’était la vieille extrême droite française, des mecs antisémites, germanophiles, aristocrates ou bourgeois, la routine. Mais entre 1984 et 1986, le Front national effectue une percée chez les ouvriers, employés, chômeurs. Suit un temps d’hésitation, où dans le 16ème arrondissement, on vote encore un peu Front national, avec une sorte de colère contre la gauche, une radicalisation de la droite, etc. Et puis, le vote Front national devient un marqueur social, celui des « basses classes », un stigmate moral, et la bourgeoisie, les éduqués se refusent dès lors à voter Front national, ne serait-ce que pour se démarquer.

Fakir  : D’où le « nouveau discours du FN », sur le mondialisme, sur le protectionnisme… qui n’est pas si « nouveau » au fond, il date de Maastricht…

E.T. : Les cadres du Front national se sont trouvés comme saisis par leur succès, qu’ils n’avaient pas prévu, portés par leur public, et ils ont, consciemment ou non, adapté leur discours à cet électorat.
C’est l’association de deux groupes parias.
Les milieux populaires d’origine française subissent alors, et aujourd’hui encore, le choc du libre-échange et du franc fort. Ils sont exclus ou menacés dans leur emploi. Ils se voient refouler hors des villes, à la périphérie des départements. Ils sont par ailleurs symboliquement maltraités, par les médias, sans porte-parole forts. Ces milieux populaires anciens sont devenus des nouveaux parias.
Et les cadres du Front national, c’est un autre groupe paria. L’extrême droite, dans la tradition française, c’est marginal, à l’inverse de l’Allemagne. Quand on écrivait L’Invention de la France, il y a trente ans, avec Hervé Le Bras, je cherchais une carte du vote d’extrême droite. Et j’ai découvert, en 1936, aux élections du Front populaire, l’inexistence électorale de l’extrême droite. Ça n’a jamais existé. Les dirigeants de l’extrême droite eux-mêmes sont des loufoques. J’en ai croisés, parfois, des sympathisants bourgeois, royalistes. C’est un monde loufoque, et périphérique, et assez drôle aussi, oscillant sans arrêt entre l’antisémitisme et le philosémitisme, avec une fascination répulsion pour cet autre groupe paria, les Juifs. Le Front national reste d’ailleurs ce parti qui a du mal à trouver des cadres, du mal à trouver des candidats, avec des rigidités, qui a du mal à évoluer.

Fakir : Les marginalisés de l’économie s’identifient aux marginalisés de la politique ?

E.T. : En quelque sorte.
Même si, attention, les milieux populaires demeurent les producteurs de richesses : si vous regardez la carte des exportations, quelles sont les régions qui exportent ? Le Nord-Pas-de-Calais, la Picardie, tout votre coin, la Haute-Normandie, le Centre, l’Alsace, la Lorraine, et donc quand on aura exterminé tous ces groupes parias, là on va voir notre niveau de vie qui décline ! Comme les Anglais. Car ces groupes parias sont toujours producteurs de richesses à l’exportation, le truc qu’il ne faut jamais lâcher. Donc, si leur éviction du système politique, déjà effectuée, se traduisait par une éviction du système économique, ça serait vraiment une erreur fatale pour les classes supérieures. Quand on aura exterminé leurs secteurs industriels, paf, tout le monde dans le trou.

« Mouvement vers le cœur »

Fakir  : Ce virage idéologique du Front national, même superficiel, témoigne d’une intelligence politique, tactique…

E.T. : Mais quelle intelligence politique ? Ils ne sont arrivés à rien ! En 1988, ils étaient à presque 15%, en 2012 ils sont à 17 %. Où est l’intelligence politique ? Je n’ai ni cru ni craint cette « vague » dans les années 80, je ne la redoute pas davantage aujourd’hui. Ce qui me marque, derrière les commentaires récurrents sur la « menace », c’est plutôt la stabilité de ce vote.

Fakir : Vous dites que le FN n’a pas fait des bonds considérables…

E.T. : + 2 % ! En un quart de siècle !

Fakir : J’ai remarqué que les ouvriers, en 1988, votaient 1,4 fois plus FN que le reste de la population, aujourd’hui ce taux de corrélation est quasiment passé à 2. Ça augmente mais ça reste assez constant, ça n’a pas tellement changé. Et pourtant, ce que vous montrez dans Le Mystère français, c’est que, derrière cette apparence de constance, il y a des très grosses transformations. Pas forcément sociologiques, mais géographiques…

E.T. : En effet.
D’abord, quand le Front national fait une percée, en 1984, on a une forte corrélation avec la présence maghrébine, les deux cartes se superposent quasiment, le coefficient de corrélation est de 0,85. Ce qui est très important. Aujourd’hui, il est tombé à 0,10. C’est une chute spectaculaire. Ça signifie que les questions migratoires, xénophobes, sont devenues des motivations secondaires dans le vote Front national.
Aussi, le Front National se retire des villes et des banlieues où résident les immigrés, pour aller vers le vieil espace révolutionnaire français, central, de tradition libérale-égalitaire : la Champagne, la Lorraine, le Nord-Pas-de-Calais, la Picardie, la vallée du Rhône, la Provence.
À vrai dire, seules sont épargnées les régions catholiques zombies, comme la Bretagne, ou encore le Sud-Ouest.

Fakir : Un mouvement, donc, vers le cœur politique et égalitaire de la France ?

E.T. : Oui. Et on pourrait, dès lors, prédire des heures glorieuses au Front national.
Sauf que.
Sauf que, plusieurs choses.
Sauf qu’au milieu de cette zone centrale, il y a l’immense région parisienne, dont le Front national a été déjà quasiment éjecté. Car que se passe-t-il dans le chaudron de la grande région parisienne ? On voit cette espèce d’étoile énorme sur les cartes. Il y a, à la fois, une concentration de cadres supérieurs à Paris, et tout autour une plateforme d’atterrissage de l’immigration. Ici est en train de couver, en train de cuire la fusion des populations, mais qui n’est pas encore opérée.
Alors, pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui en France, ou plutôt ce qui ne se passe pas !, il faut saisir cela : la désactivation politique de la région parisienne. Ce n’est d’ailleurs pas de là que viennent les révoltes. Le système est disjoncté, parce que la région parisienne, qui pèse énormément, qui compte plus de dix millions d’habitants maintenant, ne joue plus son rôle de régulateur central. D’où cette espèce d’apesanteur, de provinces en révolte, en quasi-sécession, mais qui ne trouvent pas de relais dans la région parisienne, et d’issue politique dans la capitale.
Derrière tout ça, se lit la division du monde populaire, entre Français d’origine lointaine et Français d’origine récente. C’est désagréable, mais tu ne peux pas en faire l’économie : les gosses d’ouvriers du bassin parisien et les fils d’immigrés de la région parisienne prennent la même chose dans la gueule, mais pour l’instant ils ne sont pas un peuple. C’est comme ça. Tout n’est pas que jonction de classes…
Et enfin, même dans cet espace central, les électeurs du Front national, ce sont assez exclusivement des milieux à faible niveau éducatifs, marginalisés, opprimés, tout ce qu’on veut, qui influent peu. C’est horrible. Mais faire des sciences sociales, c’est la capacité à analyser des choses qui ne vous plaisent pas.

Fakir  : Vous dites : « Le FN ne parviendra pas au pouvoir, parce que les classes qu’il représente sont trop opprimées », en gros elles ne pourraient pas incarner une alternance…

E.T. : Ne pas voter Front national est devenu un symbole social : « Je n’appartiens pas aux basses classes. » Ce réflexe sert de digue, il existe comme un plafond de verre, un seuil qu’ils ne dépasseront pas.
Je suis épaté par l’enthousiasme du Parti socialiste à se ruer dans la lutte contre le Front national, qu’il suscite lui-même avec ses choix économiques, dans un espèce de post-mitterandisme. On les sent tellement contents qu’il y ait une « menace »…

Fakir : C’est un remake…

E.T. : Même pas conscient.

Fakir : D’autant plus efficace qu’inconscient.

E.T. : C’est vrai. Donc, je maintiens l’idée d’un plafond de verre. Mais le doute s’immisce, et je peux vous en faire part : ce plafond est-il en train de sauter ?
J’ai entendu une citation de Copé à mourir de rire. Il expliquait qu’il n’y aurait jamais d’accord avec le Front national, parce qu’entre le FN et l’UMP il y avait un gros désaccord sur l’euro ! C’est-à-dire, dans le délire anti-immigrés, on va les suivre, on va les précéder, on n’a plus de souci moral avec ça… Il est donc possible que la donne change à droite.
Surtout, la situation économique devient franchement dramatique et ridicule. Jamais il n’a été aussi évident que la France n’a plus de gouvernement. Dans mes débats, je parle maintenant du « vice-chancelier Hollande ». Ce n’est pas tellement que Hollande, pour lui-même, soit impopulaire, mais les Français savent qu’il n’y a plus de président de la République… À partir du moment où il y a l’euro, même si en théorie le monarque républicain a tous les pouvoirs, avec le pouvoir de création monétaire qui échappe à la France, le Président n’est plus rien. Si t’es Sarkozy, tu t’agites, tu fais des grands discours et ça se voit pas trop. Si t’es Hollande avec ton sourire niais, tu n’existes pas. Cette transparence, cette inexistence, saute aux yeux.
Les Français sont un peuple politique, et ils ont tout à fait percuté que la France vit sous hégémonie allemande. À partir du moment où les gens savent que les classes dirigeantes ont failli, qu’elles ne les protègent plus contre le monde extérieur, là, il y a un nouveau risque d’instabilité. Et on ne peut pas exclure un sentiment d’effondrement national.

« L’inventaire du détraquage »

Fakir : Vous parlez de « menace », mais à vrai dire moi je m’en fiche que le FN constitue une « menace ». Quand je vois les licenciements chez Goodyear, ce que devient par chez moi le Val-de-Nièvre ou le Vimeu rouge, je ne dis pas « Oh la la ! Qu’est-ce que j’ai peur parce Marine Le Pen va se retrouver à l’Élysée ! » Mon souci, pour l’instant, c’est que les ouvriers, les opprimés, ne constituent pas une autre menace. Contre l’ordre économique, contre les dominants, les maîtres.

E.T. : Auparavant, j’étais assez dans un discours anti-élite, après Maastricht, dans un truc du rêve français, d’attribuer au peuple des vertus… Et ça me gêne de le dire, mais la façon dont le monde ouvrier a tourné, à cause du stress, de la régression économique, de la médiocrité des partis de gauche, de la nouvelle stratification éducative, certes les élites françaises ont mal tourné, mais le peuple français tourne mal aussi en un sens.

Fakir : Je ne suis pas ouvriériste, je ne pense pas l’être, je n’angélise pas le peuple. Je n’ai aucune difficulté à concevoir, par exemple, qu’il existe un racisme populaire, de longue date, bien avant le FN. Et de même, je ne crois pas à un prolétariat qui amènerait sur terre un royaume de paix et de prospérité…

E.T. : En terme de modèle historique, je n’ai jamais cru aux opprimés comme moteur de l’histoire. Je parie plutôt sur les classes intermédiaires éduquées.

Fakir : Mais pas seules ?

E.T. : Pas seules.

Fakir  : Dans L’Illusion économique, toujours, vous évoquiez un divorce entre « les deux cœurs sociologiques de la gauche ». Les ouvriers, d’un côté, qui se sont pris la mondialisation en plein dans la figure, et la petite-bourgeoisie intellectuelle, les enseignants, les journalistes, moi par exemple, qui ne souffrent pas du libre-échange et l’acceptent donc, moins par enthousiasme que par « passivisme ». Quinze années plus tard, ces classes intermédiaires, comme vous dites, sont à leur tour touchées, s’inquiètent pour leurs enfants, voient les mesures d’austérité frapper la fonction publique. Il y aurait, alors, une possibilité de réunion pour ces deux cœurs sociologiques. Car tous les grands moments de notre histoire, tous les sursauts égalitaires, naissent au fond de cette réunion, toujours dans la tension, de ces deux cœurs. Qu’est-ce que la révolution de 1789 ? C’est la jonction d’une petite bourgeoisie intellectuelle, et les paysans dans les campagnes, un prolétariat d’artisans à Paris…

E.T. : Spécialement dans ton coin…

Fakir : Oui, on les a tous : Camille Desmoulins, Robespierre, Danton, Saint-Just, Babeuf…

E.T. : Tout le monde. C’est là-bas que ça se passe, un creuset de l’égalité.
Et c’est la jonction de ces deux classes, avec des contradictions, avec des luttes, qui va faire tenir, avancer, la Révolution durant six années. Mais de la même manière, 1936, c’est encore la jonction des deux, la bourgeoisie intellectuelle contre le fascisme, les ouvriers pour des conquêtes sociales. Mai 68, avec ses limites aussi, les étudiants dans le quartier latin, les ouvriers qui bloquent le pays, un mariage toujours imparfait bien sûr. En 1981, les deux se retrouvent dans les urnes, même s’il manque un débouché dans la rue ensuite. Tout ne se passe pas dans les classes populaires…mais rien ne se passe sans elles.

Fakir : Voilà. Donc la question, pour moi, n’est pas « Est-ce que Marine Le Pen va entrer à l’Élysée ? », mais qu’elle gèle la situation politique, qu’elle maintient un statu quo, qu’elle fige le divorce entre ces deux classes…

E.T. : L’alliance des classes, que tu as décrite, avec une violence révolutionnaire, n’est possible, ne se produit que dans des bassins de culture égalitaire. Mais bien entendu, dans toute la périphérie catho, de famille souche, etc., ce sont des régions qui sont restées monarchistes, ou conservatrices, qui se sont opposées à la Révolution, ou qui ont donné les Girondins. Et le grand détraquage de la France actuelle, toi tu le prends au niveau des alliances de classes, mais moi je le regarde en anthropologue : les régions et les groupes sociaux qui contrôlent le système, ce sont les régions de catholicisme zombie. C’est la deuxième gauche, la CFDT, Hollande, Le Monde, tous les mecs du PS... On retrouve la trace des catholiques qui se sont convertis à l’argent, ou à des carrières bureaucratiques. Donc c’est normal que le pays se porte mal, qu’il paraisse mou, amorphe : on a l’irruption au centre de toute une culture qui était périphérique, des groupes et des régions qui ont combattu la Révolution !
Et tout cela à cause, aussi, je le souligne, d’un affaissement de la culture centrale, du silence politique de la grande région parisienne, qui avait porté la Montagne et son élan égalitaire.

Fakir  : Je vois, au passage, comme une contradiction. Le Front national cartonne dans les « régions libérales-égalitaires », comme vous appelez ça. Et pourtant, bien qu’ils se donnent les apparences d’un discours de gauche, en même temps, la question de l’égalité est absente…

E.T. : C’est tout à fait ça. Ils ne peuvent pas la revendiquer. L’électorat se dirige vers le Front national par réflexe anti-élite, c’est l’un des effets pervers de la culture égalitaire française, mais ses cadres ne croient pas à l’égalité...
De toute façon, je suis sorti du Mystère français avec une certitude : le système politique français, comme représentation, est complètement détraqué. Il n’y a plus de correspondance entre les aspirations des gens, les valeurs, les votes. Donc tu vas trouver le PS atteignant une force maximale dans des régions qui n’ont jamais cru en l’égalité, le sud-ouest. Tu as Sarkozy qui, au deuxième tour de la présidentielle, reste majoritaire dans les régions de Champagne, dans les milieux populaires, dans ces régions qui étaient au cœur de la révolution française. Tu vas avoir des socialistes qui prétendent défendre les immigrés et qui mettent en œuvre des politiques économiques destructrices pour ces immigrés et leurs enfants. Tu as une gauche qui se révèle plus apte à flexibiliser le marché du travail que la droite sarkozyste, elle-même vérolée par les conceptions étatistes et égalitaires des régions où elle domine ! Tu as le Front national pris entre discours xénophobe et … Bref, tu as un grand détraquage. La trahison de la gauche, entre guillemets, n’est qu’un élément de ce détraquage.

Fakir : À l’absence de représentation, à l’Assemblée nationale, des partis – puisqu’il y a un décalage entre le vote et les députés – ou à la non-représentation de la France dans sa diversité, sociale et ethnique, vous ajoutez donc ce détraquage...

E.T. : Et il se voit partout. Par exemple, les bonnets rouges : la révolte vient d’un département qui n’a envoyé que des députés socialistes ou apparentés à l’Assemblée ! Qui a voté majoritairement « oui » au référendum sur le Traité constitutionnel européen. Quant à ces députés socialistes du Finistère, ils se passionnent plus, au Parlement, dans les commissions, pour la Défense ou les Affaires étrangères que pour l’agriculture ou l’agro-alimentaire…
Alors, dans ce système détraqué, où aucun des partis n’est en phase avec les valeurs qu’il devrait représenter, il y a deux options. La tentation actuelle, c’est de s’imaginer que le parti qui paraît en dehors du système, le Front national, va ramasser pour ce détraquage et refaire la synthèse. Or, je pense qu’il fait partie de ce système détraqué, lui-même détraqué, comme un piano désaccordé.
Ou alors, et je suis plus là-dessus, on va vers une remise en phase à long terme, notamment dans le chaudron parisien avec la fusion des populations immigrées dans la culture libérale-égalitaire. Ça peut prendre du temps, mais ça peut également s’accélérer : la vitesse de la crise, l’emprise des banques sur l’État, la domination trop voyante de l’Allemagne sur la France, et ça crée une espèce de choc cathartique. Mais pour l’instant, on ne peut faire que l’inventaire du détraquage.

À lire :
L’Illusion économique, Emmanuel Todd, 1997, Gallimard.
Le Mystère français, Hervé Le Bras, Emmanuel Todd, Seuil, 2013.]

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Vos commentaires

  • Le 8 mars à 11:25, par Poncet En réponse à : Le grand détraquage

    Consternant Todd quand il parle de l’électorat du FN qu’il n’a visiblement pas étudié. Une analyse des chiffres réels (pas des sondages sur des déclaration de sortie des urnes, non, les vrais résultats des élections) montre pourtant de façon très claire :
    1) que l’électorat du FN est rural (communes de moins de 2500 habitants)
    2) que l’électorat des anciennes villes communistes à voté Mélenchon en 2012, et très peu Le Pen
    3) que plus la commune est grande, plus le vote ouvrier ou employé est corrélé positivement au vote Mélenchon et corrélé négativement au vote Le Pen.

    Mais Todd se fiche de la réalité, en l’occurrence il colporte le discours de mépris de classe que portent les socialistes.

    Ma petite étude statistique sur le sujet :
    http://www.frederic-poncet.com/spip.php?article88

  • Le 3 mars à 10:32, par Gérard JR En réponse à : Le grand détraquage

    Bonjour, heu ! je ne vois pas une seule petite ligne au sujet de JLM !
    Pour ne pas faire l’amalgame peut-être ?

  • Le 3 mars à 08:53, par jean Lamure En réponse à : Le grand détraquage

    A y est ! Moi j’ai compris ce qui rend la pensée Toddienne & l’idéologie FNiste compatibles ! C’est que l’une & l’autre, dans leur rétractation sub-européenne, semblent incapables d’imaginer une autre échelle de pertinence que celle de la Glorieuse Nation Française dans ses frontières & son histoire éternelles.
    En math on dirait que leur PPMC = F.
    Pour nous, citoyens provinciaux qui avons grandi en grande partie chez & avec les étrangers, celà sonne un peu mesquin. Je préfère une europe toujours à construire à une France toujours à se recroqueviller intra muros.
    Pourtant, peut être M.Todd suggère-t-il à son insu une idée originale : Lorsqu’à plusieurs reprise il a envie de parler du poids & de la spécificité de la région parisienne, on a envie de lui dire chiche ! A l’instar de l’Ecosse & de la Catalogne, organisez un référendum de sécession ! Vive la Francilie libre !
    à méditer

  • Le 1er mars à 08:51, par Lyonnais En réponse à : Le grand détraquage

    J’aimais bien Emmanuel Todd mais depuis que j’ai appris que lui aussi avait touché un chèque de 10 000 euros du Qatar, je me méfie un peu de ses analyses...

    http://www.legrandsoir.info/la-petite-souris-du-grand-soir-s-est-invitee-a-une-soiree-privee-de-l-ambassade-du-qatar-a-paris.html

  • Le 25 février à 22:16, par vieille dame En réponse à : Le grand détraquage

    (suite)
    Lisez « le talon de fer »...
    On y parle (entr’autre) d’éducation politique des masses - il me semble que c’est ce problème que doivent se poser en priorité ceux qui veulent encore changer quelque chose. bon sang, moi qui suit éduquée (petit niveau universitaire) mais très pauvre (look « immonde » : obèse et mal habillée) je me heurte au mépris général des gens qui se prennent pour des intellos ! je n’ai pas ouvert la bouche que je suis déjà jugée d’avance ! Va falloir qu’ils progressent vos intellos !
    (Enfin, je me mets dans le lot - je me vois comme une vaincue, n’ayant pas réussi à faire décoller mon désir d’égalité et de justice)

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