Le démon de la justice

par François Ruffin 04/02/2015 paru dans le Fakir n°(62) septembre - octobre 2013

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Anne a débarqué chez moi, pleine de colère et de peur.
Je l’ai classée dans ma tête : une « Michel Kohlhaas ».
Ce brave bourgeois qui, au XVIème siècle, se mua en justicier brigand et ravagea l’Allemagne.

Anne est entrée chez moi avec des airs de panique. La peur, la colère se lisaient sur son visage. Elle me racontait son histoire, sans cohérence, avec le débit d’un fleuve en crue qui fait sauter un barrage. Elle s’était fait agresser. Par des policiers. Ils l’avaient jugée saoule, rudoyée, menottée, touchée les seins, emmenée en cellule. Mais non, elle n’avait pas bu. Ca puait la merde en garde à vue. Elle pleurait. Elle a eu froid. Elle avait écrit au procureur, au président de la République, et cette République, d’ailleurs, il faudrait la balourder. Sa vie avait basculé, elle, la bonne étudiante en STAPS, du jour au lendemain, elle n’avait plus confiance en personne, en rien, sauf en moi pourquoi pas, pour dénoncer ce cauchemar affreux et pourtant bien réel.
« Mais c’était quand ? je l’interrompais.
– Il y a un an et demi.
– Il y a un an et demi !
 »
Ca datait de la veille, je croyais, moi, vu la chaleur de son récit. On ne l’avait pas tuée, après tout, pas blessée, pas violée.
J’hasardais un conseil : « Tu devrais passer à autre chose. »
Comment j’osais ? J’étais complice, alors, avec les flics, avec le procureur, avec le président, tous à flinguer, tous ligués pour « nier ses droits », et elle entendait bien les faire respecter, « ses droits », avec ou sans moi.
Je l’avais classée, dans ma tête : « une Michel Kohlhaas ». J’en avais croisés, déjà, des fonctionnaires exemplaires, des salariés dociles, des élèves studieux, et d’un coup, insultés par un supérieur, licenciés de leurs boîtes, recalés à un examen, bref, par la grâce d’une injustice, le voile se déchire : pour eux qui hier approuvaient l’ordre social, c’est toute la société qui devient alors haïssable, à détruire, en une révolte assez égocentrique. Je m’étais donc forgé une catégorie pour les appréhender, pour tenir leur obsession à distance : « des Michel Kohlhaas ».

C’est un livre que j’avais lu à la fac,
et beaucoup apprécié.
L’auteur, Von Kleist, un romantique allemand du XIXème, reprend l’histoire de Hans Kohlhaas – qu’il rebaptise Michel. Ce bon père de famille, maquignon prospère, pieux protestant, s’en va comme à son habitude vendre ses chevaux en Saxe, vers 1540. Mais voilà qu’ «  il rencontra, près d’un imposant manoir féodal, une barrière qu’il n’avait jamais vue auparavant.
– Qu’est-ce qui se passe donc ici ?
dit-il au péager qui, après avoir pris son temps, sortait de la maison.
L’autre répondit en ouvrant :
– Privilège seigneurial accordé au Junker Wenzel von Tronka. »
Faute de « laissez-passer », le commerçant laisse deux chevaux en dépôt, et son valet Herse pour s’en occuper. A son retour, ses splendides alezans sont devenus des rosses, décharnées, ensanglantées, épuisées par les travaux des champs. Et son valet a fui, mordu par les chiens du Junker. Michel Kohlhaas porte alors plainte, sûr de son bon droit, certain de l’emporter. Sauf que le Junker a des relations haut placées, jusque dans les tribunaux : le bourgeois – car il s’agit d’un conflit de classes – est débouté. Son avocat, son entourage, lui conseillent d’oublier, de se remettre à ses affaires.
C’est alors que le brave marchand, écœuré, se mue en Rambo façon XVIème siècle :

Il s’assit et rédigea un arrêt de justice dans lequel il condamnait le Junker Wenzel von Tronka, en vertu des pouvoirs qu’il avait reçus avec le jour, à ramener à Kohlhaasenbrück dans les trois jours après réception, les chevaux noirs qu’il lui avait enlevés pour les faire dépérir aux travaux des champs et à les nourrir en personne dans ses écuries pour les engraisser. Il expédia cet arrêt par un courrier à cheval auquel il recommanda de rentrer à toute bride après la remise du papier. Les trois jours s’écoulèrent sans la livraison des chevaux. Alors il appela Herse. Il le mit au fait de la besogne assignée par lui au jeune seigneur pour l’engraissement des bêtes et lui posa deux questions : consentirait-il à partir à cheval avec lui pour le Tronkenburg et à ramener le jeune seigneur ? d’autre part, à manier le fouet sur le dos du personnage une fois amené, lorsque, dans les écuries de Kohlhaas, il montrerait de la paresse à exécuter l’arrêt ?
« A peine Herse l’eut-il entendu qu’il poussa un cri de joie : ‘Maître, aujourd’hui, tout de suite !’ et, jetant en l’air sa casquette, il déclara qu’il se ferait tresser une lanière avec dix nœuds pour lui apprendre à manier l’étrille. Alors Kohlhaas vendit la maison, installa les enfants dans une voiture et les envoya de l’autre côté de la frontière. Il rassembla, à la tombée de la nuit, le reste de ses valets, sept en tout, fidèles comme l’or à sa personne ; il les arma, leur donna un cheval et en route pour le Tronkenburg !
« Avec cette petite cohorte, il fit irruption dans le château dès le commencement de la troisième nuit, culbutant de son cheval le péager et le garde en conversation sous le grand porche. Tandis qu’au milieu des crépitements soudains de toutes les baraques qu’on arrosait de flammes, Herse montait en hâte l’escalier tournant de la tour de la conciergerie et, frappant d’estoc et de taille, sautait sur le portier et sur l’intendantn, en train de jouer, à moitié dévêtus, Kohlhaas se rua dans le château, à la recherche du Junker Wenzel, tel l’ange du Jugement fondant du haut du ciel. Justement le Junker, au milieu des éclats de rire, faisait lecture à la bande de jeunes amis qui l’entouraient de l’arrêt de justice envoyé par Kohlhaas. Il n’eut pas plutôt entendu sa voix dans la cour qu’il blêmit : ‘Frères, sauvez-vous !’ cria-t-il à la compagnie et il disparut.
« Dès son entrée dans la salle, Kohlhaas saisit à bras-le-corps un von Tronka, le Junker Hans qui marchait à sa rencontre ; il le projeta dans un coin de la salle, d’un tel coup que la cervelle jaillit sur les pierres. Pendant que les valets maîtrisaient et dispersaient les autres chevaliers qui avaient saisi leurs armes, il demanda où était le Junker Wenzel von Tronka. Alors, il enfonça d’un coup de pied les portes de deux chambres communiquant avec l’aile du château pour faire occuper les issues. Cependant, atteints par le feu des baraques, déjà le château et toutes ses dépendances flambaient à leur tour, exhalant une grande fumée vers le ciel. Tandis que Sternbald, avec trois valets dégourdis, déménageait en bloc ce qui n’était ni rivé ni cloué et précipitait le tout au milieu des chevaux comme butin légitime, les cadavres du concierge et de l’intendant, avec femmes et enfants, volaient par les fenêtres de la conciergerie.

Mais le Junker est parvenu à s’échapper.


Kohlhaas monta à la tour de la conciergerie qui offrait encore une pièce habitable et il rédigea une ‘Ordonnance de Kohlhaas’, ainsi qu’il l’appelait. Par elle, il sommait le pays de ne prêter aucune assistance au Junker Wenzel von Tronka avec lequel il était en état de guerre légitime. Bien plus, il faisait un devoir à tous les habitants, y compris parents et amis, de le lui livrer sous peine de mort, accompagnée irrévocablement de la destruction par le feu de tous les biens appartenants. Le manifeste fut répandu dans toute la région par des voyageurs et des étrangers.

Michel Kohlhaas va dès lors semer la terreur, brûler des villes et piller des couvents, mi-justicier et mi-brigand, jusqu’à obtenir une étrange réparation.

*

Ca faisait un bail que je voulais vous causer de ce bouquin, mais il était épuisé, et Gallimard ne se décidait pas à le republier. C’est fait. Parce qu’un film vient de sortir, Michel Kohlhaas, que j’ai trouvé pas terrible, un peu lent et chiant, avec des contresens, mais on n’est pas là pour jouer les cinéphiles. Mieux vaut, en tout cas, se plonger directement dans ce court récit, nerveux, qui sans philosopher interroge sur plein de trucs, sur l’Ancien régime et la montée de la bourgeoisie, sur où finit la justice et où commence la folie ?

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