Le blouson d’Artura

par François Ruffin 04/10/2013 paru dans le Fakir n°(60) avril - juin 2013

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Un ego de dingo, un orgueil de géant : il lui fallait bien ça, à Arturo Bandini, pour passer
de sa mouise, de sa conserverie, de ses maquereaux puants, au monde enchanté de l’écrivain…

Quand Mathilde, notre metteuse en page, a débarqué à Fakir, elle portait un blouson noir avec inscrit dans le dos, à la peinture blanche, « Artura Bandini ».
« C’est qui, ça ? j’ai demandé.
— Oh pfff, c’est le héros de Demande à la poussière, un roman de John Fante.
— Ah oui. »
J’avais lu ça en anglais, Ask The Dust, et ça ne m’avait pas marqué. À vrai dire, j’avais sûrement pas tout compris.
« Et pourquoi t’as écrit ça ?
— Ben tu vois, j’ai passé des années à squatter chez les uns chez les autres, sans un rond, à devoir des loyers, et je me sentais une merde, et j’en étais presque, chaque fois que j’entrais dans une pièce, à m’excuser, à m’excuser d’exister. Et puis j’ai lu Demande à la poussière, et ça m’a libérée. Lui aussi, Arturo, il est totalement dans la dèche, mais ça ne l’abat pas, il doit du pognon à tout le monde, et il s’en fout, et il les envoie chier, parce qu’au fond il se sent supérieur, avec son orgueil dur comme un roc. Alors, j’ai décidé de devenir Bandini. Et pour ne pas oublier que, désormais, je suis Bandini, je l’ai écrit sur mon blouson. »
Et la thérapie fonctionne : elle envoie chier du monde, je peux confirmer, Artura.

À l’automne, chez mon libraire préféré, je suis tombé sur une nouvelle de Fante, « 1933 fut une mauvaise année » (dans le recueil L’Orgie), et c’était du pur bonheur que ce sale malheur. Alors, j’ai commandé tout Fante, peut-être parce que, au milieu de ma débine, je réclamais le même sursaut d’orgueil. Et là, je viens de m’avaler La Route de Los Angeles, son premier roman, mais jamais publié de son vivant, paru à posthume. Un chef-d’oeuvre dans son genre, il me semble. Que je vous raconte un peu, le début au moins :
« J’ai dû faire de nombreux boulots dans le port de Los Angeles parce que ma famille était pauvre et que mon père était mort. »
Voilà la première phrase, sans fioriture. Et le jeune héros, Arturo Bandini toujours, bosse comme terrassier, mais il s’en chope des ampoules aux doigts : « Un midi où j’étais épuisé, je me suis assis et j’ai regardé mes mains. Pourquoi ne plaques-tu pas ce boulot avant qu’il ne te tue ?, j’ai pensé. Alors je me suis levé et j’ai fiché ma pelle dans la terre. »
Il est ensuite embauché à la plonge dans un restaurant, comme débardeur sur un camion, employé dans une épicerie, démissionnant – ou viré pour vol. Il chôme alors, entre la bibliothèque (où il dévore Nietzsche) et la plage (où il massacre les crabes à coups de revolver).
À ce branleur, son oncle vient redresser les bretelles.

« “La ferme petit crétin !” il a dit. “Je te parle d’aut’ chose. Que vas-tu faire maintenant ?
— Il y a des myriades de possibilités.
— Des myriades de possibilités !” il a ricané. “Elle est pas mauvaise celle-là ! De quoi diable parles-tu ? Des myriades de possibilités.”
J’ai tiré quelques bouffées de ma cigarette, puis dit : “J’ai soupé des prolétaires de la race de Romero ; je compte désormais me consacrer à ma carrière littéraire.
— Ta quoi ?
— Mes projets littéraires. Ma prose. Je vais poursuivre mes efforts littéraires. Je suis écrivain, vous savez.
— Écrivain ! Depuis quand t’es écrivain ? C’est la meilleure. Vas-y, continue, mets-toi au parfum.”
Voici ce que je lui ai dit : “J’ai toujours eu l’instinct de l’écriture à l’état latent. Aujourd’hui, cet instinct traverse une métamorphose. Cette époque de transition est désormais révolue. Je suis sur le seuil de l’expression.
— Couillonnades”, il a fait.
J’ai sorti de ma poche mon calepin neuf, dont j’ai fait tourner les pages avec mon pouce. Je l’ai feuilleté si vite qu’il n’a rien pu lire, mais il a bien vu que les pages étaient couvertes de mon écriture.
“Ce sont des notes”, j’ai expliqué. “Des notes
d’atmosphère. Je rédige actuellement un symposium socratique à propos du port de Los Angeles depuis l’époque de la conquête espagnole.
— Voyons voir ça, il a fait.
— Pas question. Pas avant publication.
— La publication ! Baratineur !”
J’ai rangé le calepin dans ma poche. Il puait le crabe.
(…)
“T’es cinglé, il a répondu. Complètement dingue.
— Vous ne me comprenez pas”, j’ai répondu en souriant. “Mais cela ne me surprend guère. Je prévois les malentendus ; non, je m’attends en fait aux pires persécutions tout le long du chemin. C’est fort bien ainsi.”
Il a vidé sa pipe et agité son doigt sous mon nez : “C’que tu dois faire, c’est arrêter de lire ces foutus livres ; arrête de voler, sois donc un homme et mets toi au boulot.”
J’ai violemment écrasé ma cigarette.
“Parlons-en des livres ! je me suis écrié. Que connaissez-vous aux livres ?! Vous ! Ignoramus Cretinus Americanus, âne bâté, cul-terreux à la culture de putois.”
Il a continué de bourrer sa pipe tranquillement. J’ai rien ajouté parce que c’était à lui de parler. Il m’a observé un moment en pensant à quelque chose.
“J’ai un boulot pour toi, il a dit.
— Quel genre ?
— J’sais pas encore. J’vais voir.
— Un emploi doit s’accorder à mes talents. N’oubliez pas que je suis écrivain. J’ai subi une complète métamorphose.
— J’me moque de c’qui t’est arrivé. Tu vas bosser. P’têtre dans les conserveries de poissons.” »

Il a un ego de dingo, Arturo. Une prétention colossale, se proclamant tantôt un surhomme, tantôt une merde, et se sentant les deux à la fois, les pieds dans la mouise mais le regard tourné vers les cimes, vers le zénith, vers l’art, méprisant en vrac sa soeur, sa mère, son oncle, son patron, ses voisins, ses collègues. On peut la juger ridicule, son arrogance, insupportable. Et en même temps, elle est nécessaire, absolument vitale, instrument de sa survie, pathétique et fantastique. Car il faut bien ça, un orgueil de géant, comme des bottes de sept lieues, pour passer d’une berge du monde social à l’autre, une ambition qui réclame toujours de la folie, tension immense, jusqu’à craquer, entre ce qu’on est et ce qu’on veut, réserves d’énergie à puiser au fond du désespoir, solitude insolente dans la traversée du désert. Enfin bref, il débarque à la conserverie.

« “On paie vingt-cinq cents de l’heure, il a dit.
— La paie importe peu. La raison de ma venue est d’un ordre tout à fait différent. Je suis écrivain. J’interprète le paysage américain. Mon but en l’occurrence n’est pas de gagner de l’argent, mais de réunir des informations pour mon prochain livre sur les pêcheries en Californie. Mes revenus sont naturellement bien supérieurs à ce que je pourrai gagner ici. Cela n’a aucune importance pour l’instant, absolument aucune.
— Bon, il a fait. On paie vingt-cinq cents de l’heure.
— C’est sans importance. Cinq cents ou vingt-cinq. Dans les circonstances présentes, cela m’indiffère complètement. Sincèrement. Comme je l’ai dit, je suis écrivain. J’interprète le paysage américain. Je suis ici pour me documenter en vue de mon prochain livre.” »

Ainsi transcende-t-il un réel médiocre.
Avec des limites :

« La puanteur était insupportable. Immédiatement, j’ai eu un haut-le-coeur, comme après la première gorgée de café salé. Au bout de dix pas dans cette salle, je l’ai senti remonter, mon petit-déjeuner, je me suis plié en deux et je l’ai laissé sortir. Mon estomac s’est vidé d’un coup. Shorty rigolait. Il me flanquait des tapes dans le dos en rugissant de rire. Alors les autres s’y sont mises aussi. Comme le patron se marrait, elles l’ont imité. J’ai détesté ça. […]
“Ça va mieux ? a fait Shorty.
— Bien sûr, j’ai répondu. Ce n’était rien. Les idiosyncrasies d’un estomac d’artiste. Une broutille.” »

Aux côtés du Martin Eden de London, des Souvenirs d’un pas grand-chose de Bukowski, parmi les ouvrages pue-la-sueur de Steinbeck, je range La Route de Los Angeles : le voilà, le poète « exilé sur le sol au milieu des huées ». Mais c’est un bras d’honneur à Baudelaire, Arturo, à son albatros que « ses ailes de géant empêchent de marcher ». Une injure à Saint-Germain-des-Prés, à ses petits princes des nuées parisiennes, gazouillis de salon de nos bêtes à Goncourt, roucoulant endogames, leur bac plus sept à lunettes. Arturo marche dans l’huile de coude et le maquereau, dans la merde et dans le sang, vulgaire pigeon de ville, coq chantant les deux pieds plongés dans le fumier. Cette vie en pleine gueule marque le cuir de Mathilde.
Elle en fait l’un des nôtres.

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