Le Monde, journal de l’anti-Résistance ?

par François Ruffin 30/03/2011 paru dans le Fakir n°(49 ) février - mars 2011

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Depuis vingt ans, Le Monde applaudit la démolition des acquis de la Résistance.
Mais sans le dire. Voici désormais que son chroniqueur économique affiche
cette ambition. Fakir le félicite pour sa franchise.

« Le Monde n’a jamais eu de “ligne” imposée, quel que soit le domaine. » C’est l’affirmation insolite de la médiatrice du Monde (16/01/11).

Le chroniqueur économique du quotidien,Pierre-Antoine Delhommais, venait d’allumer Stéphane Hessel dans une tribune, jugeant l’auteur d’Indignez-vous « légèrement indigne », lui reprochant « d’être plus ému par la remise en question des acquis sociaux des Français que par le spectacle de Chinois venant, émerveillés, visiter la tour Eiffel ». Constatant « une certaine continuité dans la ligne éditoriale économique du Monde », lui citait, en l’applaudissant, son prédécesseur, Éric Le Boucher – passé à slate.fr : « L’indignation (…) ne doit pas conduire à la glorification des acquis de la Résistance. L’indignation, si elle s’accroche à un passé à bout de souffle, devient indigne » (10/01).

Les lecteurs n’avaient guère apprécié. D’où cette défense « sans ligne » de la médiatrice : « Rappelons seulement pour mémoire, remarque Véronique Maurus, les duels éditoriaux opposant, dans les années 1970, Gilbert Mathieu, chef du service économique, à son adjoint, Paul Fabra. » C’est qu’il en fallait, en effet, de « la mémoire », pour se souvenir de ces « duels éditoriaux dans les années 1970 ». Depuis, sur le traité de Maastricht, sur les privatisations, sur le référendum du 29 mai 2005, sur les « réformes » successives, qu’a fait Le Monde ? Est-il davantage apparu comme la voix du libéralisme ou comme la vitrine du pluralisme ? S’est-il opposé à toutes les offensives contre le programme du Conseil national de la Résistance (CNR) – ou les a-t-il appuyés ? Le test.

Le « vaste plan de Sécurité sociale » ou sa liquidation ?

Delhommmmais 1 – CNR 0
En 1995, le plan Juppé s’attaque à la fois à la Sécu et aux retraites. Un éditorial célèbre ces « décisions qui ont non seulement le mérite de la cohérence, mais qui paraissent dictées par une certaine idée de l’intérêt général, quitte à mettre à mal les corporatismes ou les clientèles électorales » (17/11/95). Quinze ans plus tard, cet automne, le gouvernement a changé, le rédacteur en chef aussi, mais l’éditorial, lui, n’a guère bougé : « Une fois de plus, la contestation massive du projet de réforme des retraites illustre combien la France reste un pays très conservateur,arc-bouté au statu quo et aux droits acquis, l’Histoire servant de paravent au réel. […] Des idées fausses dont l’opposition socialiste est devenue le chantre, fourvoyant une partie de la jeunesse » (15/10/10). Au fait, au Monde, « non signé, l’éditorial est une oeuvre collective, qui engage l’ensemble du journal » (11/07/99)…

Le « retour à la Nation des grands moyens de production » ou les privatisations ?

Delhommmmais 2 – CNR 0
C’est dans cette « œuvre collective qui engage l’ensemble du journal », à nouveau, que Le Monde invite au changement : « Les monopoles anciens sont destinés à mourir. Le changement de statut de France Télécom en une société dotée d’un capital et capable d’alliances mondiales apparaît comme un impératif » (éditorial du 13/07/95). Et tout le reste, dont la SNCF, devra suivre car « l’introduction de la concurrence apparaît inévitable dans la plupart des secteurs, en particulier les transports et les télécommunications » (12/10/95). Quand Airbus est cédé à Lagardère – actionnaire du Monde – on assiste, à en croire les journalistes, au triomphe de la raison : « Il s’agit de se débarrasser le plus vite possible de l’image d’entreprise étatique d’Aerospatiale, souvent utilisée par ses concurrents pour la dénigrer » (28/05/99). Mais DSK, alors ministre des finances, doit aller plus loin : « Il reste maintenant à M. Strauss-Kahn et à ses collègues européens à suivre la voie économique américaine, caractérisée depuis des années par des réformes de structures, une baisse de la pression fiscale, des coupes claires dans les dépenses de l’État et un retour à l’excédent budgétaire » (5/12/98).

Le « droit au travail » ou les licenciements ?

Delhommmmais 3 – CNR 0
« L’État intelligent », titre un éditorial du 20 octobre 1999. Et quand, donc, l’état trouve-t-il grâce auprès du Monde ? Lorsqu’il autorise Renault à supprimer 21 000 emplois dans sa filiale Nissan ! « Et si l’État était un bon actionnaire ? On a suffisamment dénoncé, et à juste titre, au cours des dernières années, les piètres capacités de l’État propriétaire pour ne pas souligner que, sous certaines conditions, l’État peut aussi être un acteur efficace dans la vie des entreprises. » C’est que les restructurations sont modernes : « Il n’y a pas d’alternative au plan de Pierre Blayau si l’on veut sauver Moulinex », énonce ainsi Le Monde (21/06/96). Et ceci, en toute indépendance : Alain Minc, président de son Conseil de surveillance, siégeait également au Conseil d’administration de Moulinex. Aux côtés de son ami Blayau, qui annonçait donc 2 600 suppressions d’emplois. Grâce à cette politique sociale audacieuse, l’action bondit en bourse de 21 % – mais Moulinex coula. Les délocalisations, également, sont à encourager : « Renault va mal. Il lui faut dans l’urgence réduire ses coûts et le nombre de ses usines en Europe pour les spécialiser par modèle. Dans ce cadre, le site de Vilvorde n’est pas compétitif » (1/07/97). Dégraissez-moi ça !

L’« indépendance de la presse à l’égard des puissances d’argent » ou sa revente au plus offrant ?

Delhommmmais 4 – CNR 0
En 1972, Robert Hersant s’efforce de racheter le journal de Rouen, Paris-Normandie : « La presse comme marchandise », s’inquiète alors Le Monde dans son éditorial. « La constitution d’un énorme groupe de presse quotidienne, […] l’ensemble possédé par un seul homme : c’est un monopole. Du monopole de l’argent, le pas est vitre franchi, il l’est déjà, au monopole d’opinion » – et l’éditorialiste réclame alors « la mise sous séquestre » de l’entreprise. Désormais, le conseil de surveillance du Monde ressemble à une « Nuit du Fouquet’s » mais en plus discrète, rassemble tout le gratin du capitalisme français : en tête, l’homme d’affaires Pierre Bergé, le banquier Matthieu Pigasse, le fondateur de l’opérateur Free Xavier Niel – mais aussi François Pinault, Arnaud Lagardère, etc. Mais quel éditorialiste suggèrerait, encore, de « mettre sous séquestre » l’entreprise ? De démembrer les groupes Lagardère ou Dassault – bien plus puissants que leur aînés Hersant ? Voilà qui relèverait du « populisme », du « simplisme ».

Des dissidences existent, certes. Des journalistes résistent, on veut bien le croire : les grandes institutions, telles que Le Monde, ou l’église, ou l’état, sont traversées par des conflits en interne. Reste qu’une « ligne » domine, bel et bien. Jamais, nulle part, par exemple, n’est réclamée « l’instauration d’une véritable démocratie économique et sociale, impliquant l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie » – comme l’exige le CNR, et Stéphane Hessel à sa suite. Au contraire, avec constance, ces « grandes féodalités économiques et financières » sont applaudies, encouragées. Depuis vingt ans maintenant, le « quotidien de référence » s’est mis au service de l’oligarchie – contre le peuple. Et nul hasard si, aujourd’hui, le journal se choisit pour directeur Erik Izraelewicz, au CV parfait : chroniqueur éco orthodoxe, c’est-à-dire libéral, passé par les deux gazettes patronales, Les Échos et La Tribune. Delhommais a juste péché par honnêteté, affichant cette « continuité dans la ligne éditoriale économique du Monde » : ce programme du Conseil national de la Résistance, il faut le «  défaire méthodiquement », mais sans le dire.

(article publié dans Fakir N°49, février 2011)

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