« Pauvres actionnaires » : 40 ans de discours FN passés au crible

par François Ruffin 29/04/2014

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« Pauvres actionnaires » - Quarante ans de discours économique du Front national passés au crible, Suivi d’un entretien avec Emmanuel Todd, de François Ruffin, Fakir Éditions, 117 pages, 6 euros (+2€ de frais de port)

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« Pauvres actionnaires ! » criaient, sans ironie, les députés Front national, en 1986. Jean-Marie Le Pen s’autoproclamait alors le « Reagan français », pourfendeur de l’impôt sur le revenu et des « perversions de l’étatisme ».

Sa fille Marine Le Pen raconte aujourd’hui le contraire et s’en prend « aux marchés financiers, aux milliardaires qui détricotent notre industrie et jettent des millions d’hommes et de femmes de notre pays dans le chômage et la misère. »

Un peu embêté, François Ruffin se demande, depuis quand le Front national cause comme ça, un peu comme lui ? Qu’est-ce qui relève du vernis social ? Qu’est-ce qui, à l’inverse, est profondément ancré dans le discours du FN ?

Pour y répondre, l’auteur a plongé dans les professions de foi et les tracts du FN depuis sa fondation. Il passe les thèmes en revue : « État », « impôts », « service public », « entreprise », « Europe », « mondialisation », « inégalités ». Un recherche sans hystérie ni complaisance.

Suivi d’un entretien avec Emmanuel Todd, « le grand détraquage ».

Extraits :

Bruxelles. Aujourd’hui.
« L’Europe de Bruxelles a imposé partout les principes destructeurs de l’ultralibéralisme et du libre-échange, au détriment des services publics, de l’emploi, de l’équité sociale. Restaurer la souveraineté nationale, cela signifie d’abord sortir du carcan étouffant et destructeur de Bruxelles dans lequel on nous a enfermés malgré nous. » Marine Le Pen, discours de Tours, 16 janvier 2011.

Avant. 1988. Pour une « Europe politique, économique et militaire »
La Lettre parisienne du Front national narre ces rencontres, au printemps 1988 : « Réunis au-delà des barrières de langage par une solide foi anticommuniste, les jeunes Européens de la « grande Europe » ont reçu pour objectif de se battre pour les libertés et plus particulièrement pour la liberté des peuples d’Europe de l’Est. » Dans son discours, le « leader européen » – alias Jean-Marie Le Pen – « réclama la construction d’une Europe politique, économique et militaire ». Et son intervention « se termina dans un climat chaleureux, aux accents de L’Ode à la joie de la IXe symphonie de Beethoven et aux cris de : « l’Europe, Le Pen, Liberté ». » Maastricht est en vue, mais le FN conclut son meeting sur l’hymne officiel de l’Union européenne...

Rempart

Jean-Marie Le Pen ne fut pas toujours le héraut de l’europhobie, le porte-drapeau de la souveraineté nationale. Au contraire, même. Dès son premier portrait télévisé, en 1973, il se définit ainsi : « Je suis de Bretagne, je suis de France, mais je suis d’Europe aussi. » Et pour une raison simple : l’Europe, c’est d’abord un rempart contre le bolchévisme. Son programme de 1974 note ainsi :

« Face à l’impérialisme soviétique qui n’a pas renoncé à ses desseins de domination politique et idéologique, l’indépendance de notre pays est liée à celle de l’Europe et de l’Occident. »

Contre un ennemi commun, il y a le devoir d’être « solidaire avec les alliés européens et occidentaux », de faire corps avec nos voisins. Sans démontrer, forcément, un enthousiasme forcené, mais sans non plus attaquer « l’Europe de Bruxelles ».
Ça va durer.

Silence

Pour les élections européennes de 1984, le Parti communiste vitupère : « Considérez les dangers d’un éventuel élargissement du Marché commun à l’Espagne et au Portugal, que nous sommes seuls à combattre. L’Europe actuelle, c’est celle du chômage, dominée par le dollar et le mark. »
Le Front national, lui, se tait sur cette orientation, ne glisse pas un mot sur Bruxelles, et se contente d’un : « En Europe et en France, pour faire reculer la guerre et le communisme, pour combattre et vaincre l’immigration, l’insécurité, le chômage, la dénatalité, la dictature fiscale, le laxisme moral… votez Le Pen ! »

Acte unique

Lors du débat sur l’Acte unique européen, en 1986, l’orateur communiste dénonce un traité qui vise « une libéralisation du marché au profit des sociétés multinationales », « une déréglementation systématique », « une attaque contre les acquis sociaux par des politiques de flexibilité et d’austérité », et son groupe vote contre, en conséquence.
De son côté, le député frontiste François Bachelot regrette une « Europe qui n’a pas d’âme », une « pseudo-Europe des technocrates », mais sans s’opposer : « Nous n’avons nullement l’intention, comme les communistes, d’hypothéquer l’avenir de la France qui se fera sûrement à travers l’Europe. » Et sur un texte capital, qui prévoit, rien de moins, la disparition des frontières douanières, les élus Front national s’abstiennent...

S’adapter

Pour les présidentielles de 1988, le candidat communiste, André Lajoinie, fait de la Communauté économique européenne sa cible privilégiée : « Aujourd’hui, dans les faits, la CEE tant vantée par nos gouvernements, ce sont : les quotas, la casse et le chômage, la déréglementation, la soumission aux États-Unis, qui affaiblissent la France… Mitterrand, comme Chirac, se présente en champion de « l’Europe de 1992 », si néfaste pour notre pays et notre peuple… Qu’est-ce que cela signifie ? C’est écrit noir sur blanc : moins de pouvoir d’achat, moins d’emplois, moins de droits, plus de difficultés dans les villes et les campagnes, la France encore affaiblie. Je suis le candidat des Françaises et des Français attachés à l’identité de leur pays et à sa totale liberté d’action. Le grand marché européen sera, dès lors, avant tout, le grand marché des capitaux, malsain et parasitaire, une Bourse sans frontières pour les gros spéculateurs. »
Jean-Marie Le Pen, lui, se tait sur ce sujet : « Avec vous je me bats pour que le nom de la France et de l’Europe continue de briller dans le monde. » Mieux, « l’Europe de 1992 », le frontiste s’en félicite plutôt dans son programme :

« Économie. Moins d’impôts, moins de bureaucratie. Pour une adaptation de notre économie à l’échéance européenne de 1992 par une réduction des charges fiscales et sociales (taxe professionnelle notamment) qui pénalisent les entreprises françaises face à leurs concurrentes étrangères et par une remise en cause de l’impôt sur le revenu qui décourage l’activité et l’initiative économiques. Comment ? En imposant une cure d’amaigrissement à l’État. »

Cette « Europe de 1992 », le tribun FN n’envisage pas de la combattre, seulement de s’y « adapter ». L’Union n’est pas présentée, alors, comme un ennemi, mais plutôt comme un adjuvant : grâce à elle, les vues libérales s’imposent.

Volte-face

Quatre ans plus tard, pourtant, lors de cette « échéance européenne de 1992 » justement, patatras ! Avant le référendum, le Front national tonne : « L’Europe de Maastricht, c’est l’Europe cosmopolite et mondialiste. Maastricht, c’est l’immigration massive… Maastricht, c’est encore plus d’insécurité… Maastricht, c’est le droit de vote des immigrés… Maastricht, c’est encore plus d’impôts… c’est la ruine de l’agriculture française… c’est la dictature des multinationales… c’est la disparition du franc au profit d’une monnaie unique… Parce que nous ne voulons pas d’une Europe des banquiers, non à Maastricht. »
Comment expliquer cette volte-face ?
Le Front national ne fut jamais – on se tromperait, et l’on tromperait – un eurobéat. C’est par réalisme, par géostratégie, que le FN a accepté la construction européenne, et guère par enthousiasme. Une Europe chrétienne et capitaliste, face à la Russie communiste et au Maghreb musulman.
Or, le monde a changé.
En 1989, le mur de Berlin est tombé.
En 1991, l’URSS a disparu.
Voilà qui bouleverse la donne. Qui permet, pour le FN, un revirement.
Et au fil des scrutins, les Le Pen font de Bruxelles la source de tous les maux : « Le traité de Maastricht, c’est la précarité. On rationne notre Sécurité sociale. On ferme nombre de services publics, commissariats, maternités ou services hospitaliers. En même temps, notre monnaie, le franc, est remplacé par l’euro. »
Et alors qu’il a démarré avec une décennie de retard, alors qu’il a accompagné, voire soutenu – au moins par son silence – cette Europe-là durant toutes les années 1980, le Front national devient LE parti de l’europhobie, rafle la mise des eurosceptiques, se fait le porte-voix des colères.

Gnangnan

Mais si « le Front national devient LE parti de l’europhobie », c’est de la faute, aussi, aux autres. À ceux qui avaient une décennie d’avance. Aux communistes, se faisant euro-compatibles, se coulant paresseusement dans la mièvrerie du « changer l’Europe ».
En 1999, alors que la France va abandonner sa monnaie, alors que le FN dénonce « la face cachée de l’Euro », alors que l’élargissement se prépare à l’Est, alors que des délocalisations sont en cours vers la Pologne, la Slovaquie, le Parti communiste, lui, positive : « Bouge l’Europe ». Ainsi Robert Hue intitule-t-il sa liste, composée « des hommes et des femmes du mouvement associatif et syndical, des féministes et des jeunes, des chômeurs et des artistes. Ces candidats et candidates sont aux couleurs de la vie réelle. Différents. » Et cette littérature gnangnan nous invite au « devoir d’ingérence citoyenne », au « chantier de l’Europe sociale », à la « contagion démocratique » via le Parlement européen. « Est-ce que l’Europe doit faire peur ? » Non, bien sûr : « L’Europe est une chance qu’il faut saisir. »
C’était nul.
Nul idéologiquement, face à une Europe plus libérale que jamais. Nul tactiquement, critique radicale abandonnée à l’extrême droite. Nul électoralement, sans la moindre intuition, alors que l’opinion basculait dans le rejet de Bruxelles.
On croirait des paysans stupides, qui auraient labouré sous les frimas, qui auraient semé malgré le vent et la pluie, et qui se refuseraient à récolter les blés alors que, sous un soleil luisant, la moisson est prête. Le PC avait dénigré l’Europe au moment où, encore dans l’œuf, on lui accordait le bénéfice du doute : maintenant qu’elle était honnie, il la ralliait !

L’arnaque

Aujourd’hui encore, le Parti communiste est-il sorti de cette eau de rose ?

« Le Front de gauche pour sauver l’Europe.
En 2009, nous voulons construire l’Europe dont nous avons besoin :
Une Europe sociale, écologique et démocratique.
Une Europe efficace contre la crise.
Une Europe de l’égalité notamment entre les femmes et les hommes.
Une Europe débarrassée des dogmes libéraux et des réflexes capitalistes.
Une Europe force de paix. »

« Sauver l’Europe » ? « Bouger l’Europe » ? « Changer l’Europe » ?
Là où le Front national propose, plus franchement, de la faire péter, de « dénoncer » ou de « renégocier » tous les traités : « Contre l’arnaque européenne  », affichait Marine Le Pen la même année. « L’Union européenne est devenue un système totalitaire et son bilan est un véritable désastre économique et social : récession, délocalisations, mépris des peuples… »

QUIZZ

Marine Le Pen s’attaque aujourd’hui « aux dogmes de l’ultra-libéralisme », défend un « État fort », réclame des « impôts justes », met en cause l’« Europe », dénonce la « mondialisation », etc. Face à ce virage, Fakir Éditions publie « Pauvres actionnaires ! » et étudie « Quarante ans de discours économique du Front national » – suivi d’un (formidable, disons-le) entretien avec Emmanuel Todd. pour vous mettre l’eau à la bouche, on vous offre ce quizz.

1. Il est de notre « devoir » et de notre « intérêt, de respecter le droit des actionnaires », ces « pauvres actionnaires malmenés », menacés « encore de textes contraignants sur lesquels ils n’ont aucun contrôle ». Je veux redonner « la confiance aux investisseurs » parce que, c’est bien connu, sans « investissement, il n’y aura pas d’emplois », je suis un représentant...

A. du RPR
B. de l’UDF
C. du PS
D. du Medef
E. du FN

2. Je réclame « la construction d’une Europe politique, économique et militaire » dans une intervention qui « se termina aux accents de L’Ode à la joie de la IXe symphonie de Beethoven », l’hymne européen, je veux lier l’indépendance de notre pays « à celle de l’Europe et de l’Occident », je suis...

A. Jacques Delors (PS)
B. Nicolas Sarkozy (RPR)
C. Jean-Marie Le Pen (FN)
D. Robert Hue (PCF)
E. François Bayrou (UDF)

3. « Nous approuvons pleinement les principes d’une privatisation de grande envergure comme celle que vous nous proposez. Que l’État se consacre d’abord à ses missions premières et que l’économie redevienne l’apanage de la société civile ! » Qui nous a offert cette formidable tirade sur la politique économique du pays ?

A. Bruno Mégret (FN)
B. Patrick Devedjian (RPR)
C. Raymond Barre (UDF)
D. François Périgot (Medef)

4. « Produire Français : Nous importons 50 % de ce que nous consommons, c’est trop… La France doit se défendre contre la pénétration des firmes étrangères. » Le « produire français », une idée de...

A. François Bayrou (Modem)
B. Arnaud Montebourg (PS)
C. André Lajoinie (PCF)
D. Marine Le Pen (FN)

5. Qui soutenait en 2004 que l’« abaissement massif des charges » pèse « sur les ménages et les entreprises… Aux États-Unis, les charges fiscales et sociales sont moins lourdes qu’en France…Une grande réforme fiscale allégeant de 350 milliards de francs le fardeau des impôts, taxes et cotisations étouffant nos entreprises, les familles et les Français » ?

A. Patrick Balkany (UMP)
B. Marine Le Pen (FN)
C. Laurence Parisot (Medef)
D. Jean-Louis Borloo (UDI)

On s’est dit que, peut-être, vous aimeriez en faire profiter les amis, la famille, les collègues. Alors voilà, il est là, en PDF, prêt à être imprimé, recopié, découpé et recoupé un peu partout sur la toile et sur les murs des boîtes, des usines, des facs et des mairies.

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Quizz « Pauvres actionnaires ! »

Réponses : 1. E : discours de François Porteu de la Morendière, député frontiste, le 29 avril 1986 – 2. C – 3. A – 4. C (élections législatives, 1977) – 5. B.

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