La sex-machine d’Eugène

par Sébastien Vagner 20/07/2010 paru dans le Fakir n°(46 ) juin - août 2010

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On se rendait à une énième fermeture d’usine. La routine. Sauf qu’un étrange instrument est sorti d’un casier…

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Les lecteurs de Fakir en sont blasés, les reporters aussi : encore une fermeture d’usine, métallurgie cette fois. Encore des machines à l’arrêt. Encore un bâtiment silencieux. « On va boire un coup avec les collègues de la maintenance. » À travers le dédale des ateliers, on suit Rémi, mécano, on grimpe puis redescend trois escaliers, jusqu’au vestiaire. Ambiance morose, évidemment : les licenciements se terminent rarement dans la liesse. Dans les placards métalliques s’exhibent des jeunes filles dévêtues, mais leurs poses lascives ne rendent pas le sourire. On sort les bouteilles planquées au fond des armoires, on les vide, on trinque une dernière fois aux années passées à l’usine. Eugène range ses bleus de travail dans un sac à dos. Ils ne serviront plus. Plus ici, du moins. Les bouchons d’oreille, en revanche, et la vieille paperasse, il les laisse dans le casier. Puis il sort un godemiché.

Oui, un godemiché.
Un godemiché, là, mais géant, spécial jument. « Qu’est-ce que ça fout là, ça ? » Eugène me tend son téléphone portable. Sur sa vidéo amateur, une
femme à quatre pattes se fait pénétrer par ledit gode, mais monté sur une
sorte de machine. « C’est moi qui l’ai fabriquée : c’est une fucking-machine », lance-t-il en riant. « Une machine à enculer les gonzesses », traduit Rémi, pour les non anglophones. Je reprends mes esprits : je ne suis pas là pour la gaudriole, mais pour les ouvriers jetés à la rue par la mondialisation. Je retourne voir Jean-Claude, syndicaliste CGT, le dernier à croire encore à quelque-chose : « On a une réunion avec le préfet et cet après-midi
on voit nos avocats. On va pas laisser l’usine fermer comme ça ! »

Le plus simple appareil

Évidemment, l’usine a fermé. Comme ça. Mais quand je raconte l’anecdote du godemiché à mes amis, elle fait fureur. Bingo : je tiens là le reportage du siècle. « Allo Eugène ? C’est Yannick, je sais pas si tu te souviens, on s’était vu à l’usine…
– Ah oui, oui, comment ça va ?
– Tu m’avais montré une vidéo de tes inventions, tu sais, j’aimerais bien, heu, que tu m’en parles un peu plus…
– Je travaille pas en ce moment. Je peux venir chez toi un matin ? »
Je craignais des réticences, mais non. Quelques jours plus tard, Eugène débarque. Il gare son vieux break blanc devant chez moi, cale la porte du coffre à l’aide d’un bâton. La machine est cachée dans une petite caisse en bois, sous un chiffon, au milieu de câbles et d’outils. Petit, chauve et trapu, Eugène attrape la caisse et la pose dans mon salon : « Elle est transportable et démontable. » La fierté du travail bien fait. « Ça fait mal au cœur que ça ait fermé, il s’épanche. C’était une usine centenaire qui marchait bien. » En causant, il sort les pièces, une à une, les emboîte. « Je n’ai toujours pas de boulot, ça commence à être dur, ça fait plus d’un an. » J’ouvre des bières. « J’ai bossé deux mois dans une boîte, mais ils m’ont pas gardé. Les agences d’intérim proposent quelques trucs, mais à 10 € de l’heure... » Une gorgée, et il poursuit le bricolage et son discours : « J’ai 54 ans et avec mon expérience, je vais pas aller bosser pour rien. Vu qu’ y a pas de boulot, ils en profitent, à un moment donné t’es prêt à accepter n’importe quoi. »

La gonzesse au bout

La machine trône désormais fièrement sur mon carrelage. Un assemblage métallique, prolongé d’une longue tige. Eugène va chercher un sac dans sa voiture, en revient avec l’énorme zob en plastique et le fixe au bout de la tige. Je jette un œil à la fenêtre : que mes parents n’arrivent pas à ce moment-là, ou des copains, à qui je devrais de longues exégèses sur le pourquoi du comment je me retrouve en compagnie d’un petit chauve et d’un méga-gode mécanique. Eugène branche la prise, le spectacle commence. « T’entends le bruit que fait le moteur au démarrage ? Normalement, tu peux pas le faire partir doucement, parce que c’est un monophasé. Mais si ça part vite, les filles prennent peur. Alors grâce au variateur, j’arrive à le faire démarrer doucement. J’ai mis longtemps à le trouver, c’est un truc de VMC que j’ai acheté sur Ebay. Le moteur, c’est un mélangeur que j’ai piqué à l’usine. » Le gode fait des va-et-vient effrayants. Eugène tourne le bouton du variateur pour augmenter la vitesse. « Mais comment t’as eu l’idée de fabriquer un truc pareil ? – Je savais que ça existait, j’en avais vu sur internet. Un jour, à l’usine, il y avait des axes de vérin qui allaient partir à la poubelle. C’est comme ça que ça a commencé, je me suis dit que je pouvais bricoler un truc. J’ai réfléchi au projet, j’ai tout fait seul, sans cotes ! A l’usine c’était facile, on avait tous les outils. Les chefs l’ont vue, bien sûr, tout le monde l’a vue. Je restais un peu le soir, parce que je suis marié, j’ai des enfants, fallait pas qu’ils voient ça. Les collègues n’y croyaient pas, mais une semaine après il y avait la gonzesse au bout ! »

Échangisme de bons procédés

Elle est nickel, sa machine. Du travail de pro, pas une soudure qui dépasse. Il a même ajouté un compte tour, pour voir le nombre de « coups » reçus. « C’est le deuxième modèle que je fabrique. La première, elle bougeait en hauteur, ça n’allait pas. Celle-là, elle est sur cardan alors le gode reste droit.
L’ancienne était faite avec un moteur d’essuie-glace arrière, elle marchait sur douze volts. Tiens d’ailleurs, j’ai une vidéo. »
La scène qu’il m’avait montrée à l’usine.
T’as filmé ça où ?
Bah, c’était pendant une soirée.
Attends, ça a l’air spécial comme soirée !
Ouais, c’est de l’échangisme quoi.
Son hobby des week-ends : « J’étais branché cul, j’allais en club échangiste. Un jour j’ai rencontré des gens qui m’ont invité à une soirée, ça s’est bien passé, je me suis fait des connaissances. C’est un petit milieu. Après, on trouve des nouveaux sur internet, y a des annonces. » Internet qui, en l’occurrence, ne coupe pas franchement le lien social. « On fait des soirées à peu près tous les deux mois, souvent dans le magasin d’un pote, ou chez les participants. Pour la prochaine on va chez un couple qu’a une belle villa à la campagne, ça va être bien, on devrait être une dizaine. » Il reçoit un coup de fil. C’est sa femme : elle a perdu je ne sais quoi dans la maison. « Oui oui, je rentre pour manger. » Il raccroche. « Ta femme, elle n’est pas au courant ? – Non, non, elle sait pas, non, ça c’est les à-côtés. Je me suis encore jamais fait attraper par la patrouille ! »

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Autant son épouse, il la garde pour lui, autant il partage sa machine : certaines de ses amies nocturnes l’ont essayée. « Au début, elles sont réticentes, elles ont un peu peur et puis après elles aiment bien. » Pour autant, les filles préfèrent encore, d’après lui, le sexe chaud des hommes à l’androïde branché sur 220 volts. « Mais l’ancienne machine n’était pas tout à fait au point, je vais amener la nouvelle à la prochaine soirée, ça devrait être mieux. » La menace robot avance. « Les gens croient qu’il n’y a que des boudins dans l’échangisme, mais pas du tout. Une fois un mec est venu avec sa femme, une belle gonzesse, la quarantaine, je me suis dit :“Il devrait s’en occuper tout seul !” Mais non, le mari s’est contenté de nous regarder et de filmer. »

Eugène cause de cul, mais au fond sans en causer. Sans détails ni argot. Pudique, presque : « Dans les vestiaires de l’usine, je ne me baladais
jamais à poil. »
Très correct, comme les soirées : « Tout le monde respecte tout le monde, c’est bon enfant, on rigole, y a vraiment une bonne ambiance. Un jour on a fait une bataille de chantilly. Des fois, tu te pinces pour croire ce que tu vois. Il y a de tout dans l’échangisme : des gonzesses qui aiment la douceur et d’autres qui aiment quand c’est plus violent... L’autre jour, une fille a voulu que je la fouette avec un martinet. Au début, j’osais pas, j’allais doucement. Elle m’a dit d’aller plus fort et après elle était contente ! »`

Reconversion en vue

« Si t’es branché, je peux t’amener à une soirée. » J’ai gentiment décliné, tant pis pour le journalisme d’investigation. Il hausse les épaules : « Beaucoup de potes veulent venir, mais quand l’occasion se présente ils se dégonflent. » Certains lui ont par contre proposé d’aller dans un bordel à la frontière espagnole. « Moi ça m’intéresse pas. Je ne paierai pas pour ça. Ce que je fais, c’est convivial. Il y a des gens de tous les milieux sociaux. On prend l’apéro, et après ça démarre. C’est vraiment un univers spécial... Mais c’est pour ça qu’on aime. » Eugène a toujours des idées de bricolage : « Dernièrement, j’ai fait un carcan, un truc pour attacher la tête et les mains, comme au Moyen Âge. Y a des filles qu’aiment bien se faire attacher. Je vais faire une autre machine aussi, sûrement fixée sur une chaise. » Je lui suggère de créer sa propre entreprise de « fucking machines » si ses recherches d’emploi restent infructueuses. Il éclate de rire. « Sur internet tu peux en acheter des machines, ça coûte une fortune, mais moi, j’suis fabricant exploitant bénévole. Je fais dans le social ! ».

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