La pêche, dans les filets du libre-échange (2)

par Emma Souloy 27/09/2013 paru dans le Fakir n°(61) juillet - août 2013

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Boulogne, « premier port de pêche en France » : c’est là-bas que le rédac’chef m’a envoyée.
J’ai rencontré des marins, des chercheurs, et même Greenpeace.
Tout ça pour découvrir quoi ? Que le « premier port de pêche » n’est plus… un port de pêche !

L’Europe pour les gros

Socialement, c’est une injustice organisée : les gros navires peuvent bien partir au large des côtes africaines, ou dans l’Océan indien, une fois qu’ils ont vidé la mer du Nord, à l’abri là-bas de toute contrainte. Christophe et Olivier, avec leurs filets et leurs chaluts, resteront à Boulogne, eux, même avec des quotas en chute libre, avec les gendarmes européens sur le dos.
Christophe opère ainsi un distingo entre « petits » et « gros » : « Est-ce que c’est nous qu’on vide la mer avec cinquante tonnes de poissons par an ? Cinquante fileyeurs, au max, c’est 2 500 tonnes, c’est ce que pêche un gros en six mois de temps. Même si le petit est méchant, il videra pas la mer quand même : au lieu de pêcher cinquante tonnes, il va en pêcher soixante, pas plus. Les bateaux Euronor – le seul armateur industriel restant à Boulogne – ravagent un secteur, ils s’en fichent, ils iront ailleurs après. Nous, on peut pas. »
Et de se décrire, quasiment, comme un écolo malgré lui : « Les gens, ils croient qu’on fait n’importe quoi. Mais on est conscients, on aime la mer. Le but du petit pêcheur, c’est de travailler, c’est de dire que vous pouvez partir en vacances quinze jours, manger au restaurant de temps en temps avec votre femme, faire plaisir à vos enfants, c’est un minimum dans la vie. Si moi demain je perds mon bateau, je perds ma maison, je perds tout parce que j’ai tout misé dedans. Donc c’est pas mon but de pêcher tout ce que je peux trouver, même ce que j’ai pas le droit, puis dans cinq ans il y a plus rien.
« On n’est pas à dire “à la fin de l’année qu’est-ce qu’on va donner comme dividendes à nos actionnaires ?” La différence elle est-là. Est-ce que vous croyez qu’on a le même rapport avec la mer, franchement ? Et les lois, l’Europe, est-ce qu’elles sont pas faites plutôt pour les gros ? Eux, ils ont du personnel pour écrire des rapports, des avocats peut-être même pour lire les règlements. »

Bateaux-usines

Les gros navires de pêche hauturière, eux, ont quitté Boulogne. Ces « bateaux-usines », qui transforment et congèlent le poisson directement à leur bord, naviguent en dehors des eaux européennes, vers des horizons moins contraignants. Ainsi, « au moins 20 % de l’offre directe de poissons de l’UE pêchés par sa propre flotte proviennent de l’extérieur des eaux territoriales de l’UE », selon le Centre européen de gestion des politiques de développement. Un exemple : l’Espagne, qui détient la plus grosse flotte. Selon Greenpeace, « quelque 400 navires espagnols, soit la moitié de la flotte du pays, passent 90 % de leur temps en dehors des eaux européennes ». Lors d’un voyage dans les eaux mauritaniennes, en 2010, l’ONG a recensé 61 navires de l’UE, dont 35 provenant d’Espagne. Autant de produits, provenant de l’océan Indien, du Pacifique, etc. mais qui ne seront pas comptés dans les importations ! Et comment s’assurer un accès aux eaux étrangères ? En négociant des « Accords de Partenariat de Pêche » auprès des gouvernements locaux. L’Europe y excelle, libre-échange oblige.
On pêche donc toujours plus loin. Et toujours plus profond. Une étude récente estime ainsi « qu’entre 1950 et 1980, la flotte industrielle s’est étendue d’environ 1 million km2 par an ; ce chiffre est par la suite monté à 3-4 millions km2 par an dans les années 1980, pour ensuite diminuer petit-à-petit. Au tournant du millénaire, cette expansion géographique était achevée, toutes les mers étant couvertes par les flottes de pêches industrielles. Cependant, une autre expansion de la pêche continue, vers les profondeurs. Ceci a de dramatiques répercussions sur les communautés de poissons. »
Les brigades de contrôle qui sévissent à Boulogne ne viennent pas sur les côtes africaines, pour le plus grand bonheur des gros armateurs. « Des éléments de contrôle tels que des bateaux de patrouille, des moyens de surveillance aérienne ou la formation d’un personnel apte à faire respecter la législation ne sont pas en place et le financement et les compétences nécessaires à leur création ne sont pas faciles à obtenir » déplore André Standing, directeur de recherche à l’Institut sud-africain des études de sécurité.

Deux mondes

Ce mardi, le navire Arctic Sunrise de Greenpeace accoste à Boulogne pour sa campagne : « Petite pêche, grand avenir ».
L’ONG écolo a fait un effort pour mettre du social dans son discours. Devant la chambre de commerce et d’industrie, ses tracts dénoncent la « pêche industrielle » (responsable du « gaspillage » et de la « surpêche ») et vantent la « petite pêche artisanale » (qui est « durable » et considérée comme « l’avenir de la pêche »).
Mais l’accueil demeure glacial : «  Greenpeace : prédateur des emplois de la filière pêche », clame une banderole placardée sur le port. Dans un communiqué, le comité régional des pêches maritimes s’insurge contre « le prétexte pour véhiculer une image faussée, déformée de la pêche en Europe et militer pour une politique de destruction d’une majeure partie de cette activité ».
Spatialement, à cent mètres d’écart, deux mondes semblent s’ignorer : les activistes de l’ONG – ici accueillis par les militants du Front de Gauche – et à l’autre bout du quai, devant les étals à poissons, les petits pêcheurs boulonnais. Et ça ne se mélange guère : « Vous êtes au courant que Greenpeace est là ?, j’interroge une vendeuse.
- Ah non. Mais il faut dire que j’étais absente la semaine dernière. Essayez avec ma collègue, elle saura sûrement.
- Désolée, je ne suis pas au courant, voyez avec d’autres personnes. »
À l’étal du Surcouf, Emilie et Jean-Yves ont bien vu « la tente, là-bas », mais ne sont pas plus informés. À quelques pas de là, Christine hausse les épaules : « On ne sait même pas pourquoi ils sont là ».
Autour du stand, la plupart des militants, malgré leur bonne volonté – certains sont venus de loin pour filer un coup de main – ne connaissent rien à la pêche. Et se contentent de répéter les slogans. L’opération de communication est sans doute réussie : les journaux régionaux ont « couvert » l’info, mais pour l’implantation parmi les pêcheurs – et emporter leur conviction, et transformer la pêche avec eux – faudra repasser…

Taxes aux frontières

J’en viens à la marotte de mon rédac’chef que je partagerais, ici, vu les statistiques, vu le souci : « Et si on mettait en place des barrières douanières ? » je demande aux pêcheurs. « On se bat depuis des années contre la libre-circulation ! s’exclame Olivier. Par exemple, l’Islande et les îles Féroé se sont vues attribuer des tonnes de maquereaux. Du coup nous, on nous a divisé nos quotas par deux : on nous a punis. Et maintenant, on inonde notre marché avec leur maquereau qui est moins cher, le nôtre on le vend plus. Faudrait une taxe sur les importations. »
Stéphane se montre moins enthousiaste : « Même avec des barrières douanières, le problème c’est qu’on aura pas les quotas nécessaires pour répondre à la demande. Il faudra de toute façon faire venir du poisson d’importation, sinon le mareyage se cassera la gueule. Ce qu’il faudrait, c’est qu’on consomme moins parce que localement on n’a pas la ressource. Regardez : à la télé ils font de la pub pour du poisson surgelé. C’est moins cher, alors les gens vont vers ces produits-là. Par défaut de moyen, parce qu’il y a de plus en plus de misère, ils vont manger de la merde. »
Tout comme on exige des marins de « diminuer l’effort de pêche », faudrait demander aux consommateurs de « diminuer l’effort de poisson » : en bouffer moins.
Je pose aussi la question à Hélène, chargée de la campagne de Greenpeace : « Notre organisation n’en parle pas, mais bien sûr qu’on délocalise, la grosse pêche industrielle s’exporte à l’étranger. Réguler les importations, ça pourrait être une partie de la solution. Mais il faudrait de toute façon réguler qui pêche, où, et comment. Le seul moyen, c’est de travailler avec les États où vont les industriels pour que les pêcheurs locaux aient un accès prioritaire aux ressources, que ce soit contrôlé, que l’argent bénéficie aux pêcheurs locaux ».

L’exemple sénégalais

Travailler avec les États du Sud ? C’est la voie qu’ouvre le Sénégal.
À la fin des années 70, dans les années 80, les pays d’Afrique sont pris dans la tourmente de la dette, dans les filets des « plans d’ajustement structurels » imposés par la Fonds monétaire international. Chez les paysans, ordre est donné d’abandonner la culture vivrière, qui fait vivre la famille, le village, pour se tourner vers les matières premières, le cacao, le coton, le café. Autant de produits à exporter. Qui feront rentrer des devises. Ainsi l’énonce la doxa libérale.
La pêche n’échappe pas à cette logique : les exportations seront privilégiées, des accords sont signés, des compensations financières établies, au détriment de la consommation locale. Et il en est ainsi du Sénégal depuis 1979, ses ressources halieutiques sont tranquillement pillées.
En 2006, doit être négocié avec l’Union européenne un « protocole de pêche ». La routine. Comme il s’en traite des dizaines, Bruxelles étant soucieux de toujours ouvrir le monde et le tiers-monde à son business. Mais voilà que ça coince. Une coalition se monte contre cette signature. Gawsou Gueye, président de l’Association pour la promotion et la responsabilisation des acteurs de la pêche artisanale à Mbour (Aprapam), la dirige : « Ces accords n’étaient pas rentables pour notre pays mais développaient les industries européennes, nous raconte-t-il au téléphone. Environ 50 % de ce qui était pêché au large du Sénégal était exporté pour faire des farines, pour nourrir le bétail européen. Et pendant ce temps-là, l’Europe parlait de sécurité alimentaire en Afrique ! On voyait bien la surexploitation des poissons démersaux [qui vivent au fond de la mer : sole, rouget, mérou, etc.] et des petits pélagiques côtiers [qui vivent au milieu des eaux : sardinelle, cobo, etc.]. Alors que ces poissons-là, c’est la base alimentaire du Sénégal. »
La campagne démarre alors : « Les gens savaient, on discutait beaucoup sur tous ces enjeux. L’ensemble des acteurs de la pêche sénégalaise étaient d’accord, il y a eu une large coalition, y compris avec les consommateurs. Cela a abouti à une très grande mobilisation. » Ça a l’air très simple quand il l’explique. « Je suis allé au Parlement européen et j’ai bien discuté avec eux. L’UE a compris que le Sénégal était dans la vérité. » La lutte paie : les accords de pêche sont suspendus en 2006. Puis est menée une nouvelle bataille – victorieuse – contre les bateaux russes qui venaient pêcher illégalement dans leurs eaux. Le nouveau président, Macky Sall (élu en 2012) tient son engagement de campagne et annule 29 licences de pêche de chalutiers étrangers. Aujourd’hui « les petits pélagiques sont revenus, la situation des petits pêcheurs sénégalais s’est améliorée, des emplois sont recréés ».
Mais l’adversaire rentre par la fenêtre, plus vicieux : « Certaines sociétés européennes créent des sociétés mixtes avec le Sénégal, ça se multiplie. Leur impact est sûrement encore pire pour nous car elles ne débarquent rien du tout dans notre pays. On est en train de faire des études pour prendre ça en compte, qu’ils appliquent les politiques de gestion. » Sur le site de l’Aprapam, en gras, figure ce dicton indien : « Quand le dernier arbre sera abattu, la dernière rivière asséchée, le dernier poisson pêché, l’homme se rendra compte que l’argent n’est pas comestible ».

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Vos commentaires

  • Le 6 novembre 2013 à 15:45, par cc En réponse à : La pêche, dans les filets du libre-échange (2/2)

    Beau travail sur notre monde, ce qui est assez rare pour être souligné. Reste maintenant à enquêter de plus près sur les conflits à l’intérieur de l’Europe et de la France... qu’est-ce que la petite pêche ? la pêche artisanale ? quelle importance accorde-t-on aux arts trainants ? En France même, selon la flottille, on peut obtenir 1Tonnes de poisson=2000euros=4hommes=1jour=1400L de gazole (certains chalutiers de fond, en Méditerranée, par exemple), ou bien 4T de poisson = 5000 euros=7 hommes=1jour=400L de Gazole (senne à petits pélagiques), ou encore 30kg de poisson=300 euros=2hommes=1jour=50L de Gazole (petite pêche). Dans tous ces cas, on parle de pêche artisanale, on parle aussi de zones de pêches plus ou moins différentes, d’espèces cibles différents, d’impacts sociaux et environnementaux différents. Alors, qu’est ce qu’on fait ?

  • Le 3 octobre 2013 à 18:24, par nico En réponse à : La pêche, dans les filets du libre-échange (2/2)

    Bravo Fakir et félicitation à Emma.
    Un reportage comme j’aime en lire avec des témoignages de terrain.
    Continuez !
    Nico