La fiction des « relocalisations » (2)

par François Ruffin 23/09/2011 paru dans le Fakir n°(51 ) juin - août 2011

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Ces deux tableaux de l’INSEE racontent, en raccourci, une histoire de notre pays, une histoire populaire, une histoire ordinaire, une histoire avec un scénario immuable.
Qu’on les passe donc en revue, ces «  30 plus grands établissements de la Somme ». Froidement. Et cliniquement.

Un catalogue de débâcles

Ce qui est déjà fait :

900 emplois en 1991, 350 en 1996, 0 aujourd’hui. Fermée.
Ça a fait l’actualité, à la fin de l’été 2003 : le directeur, italien, de l’usine de chips a déménagé en douce le matériel. Mais les salariés, guidés par les syndicats, suivis par un inspecteur du travail, l’ont surpris en flagrant délit et ont bloqué les camions. Après cette gaffe, le Courrier picard, et La Gazette dans sa roue, ont titré sur « l’affaire qui a choqué la Picardie ». Le président du Conseil général s’est déclaré « indigné face à ces agissements inacceptables », et celui du Régional « scandalisé par la méthode ». La « méthode », voilà le péché mignon. Depuis, la direction en est revenu à des « agissements plus acceptables » et a fermé en toute tranquillité, (presque) dans les règles, pour rapatrier les machines et la production en Italie.

900 emplois en 1996. 85 aujourd’hui. Filiale de Fiat, vendue, revendue, renommée. « Ils ont envoyé notre outillage vers l’Espagne, l’Italie, la Pologne. Ensuite, où le matériel est parti, on n’arrivait plus à suivre » (Guy Thomä, CGC).
Ces industries, au passage, ne sont pas tellement remplacées par « des sociétés de services » : un centre d’appels, simplement, « OMIEN 2 », a fait son apparition dans le classement – ainsi que « France Télécom ». Sinon, pour le reste, c’est de l’emploi public qui truste les places : les pompiers (le « service départementale d’incendie et de secours »), la police (« la direction départementale des polices urbaines », l’Académie d’Amiens, etc. Quand on se raconte, après ça, que ce n’est pas si grave, qu’un peu de formation, un chouia de microcrédit pour l’auto-entreprise, des services à la personne et la difficulté sera réglée, je me dis qu’ils habitent sur la lune, ces experts. Tandis qu’on se trouve, ici, au premier rang d’un séisme économique, et forcément social – dont les secousses ne sont pas achevées.

400 emplois en 1996, 0 aujourd’hui. Fermée.
La sucrerie d’Eppeville vient d’effectuer sa dernière campagne. Son site Internet stipule néanmoins que Saint Louis Sucre est un « industriel responsable et respectueux ». « Rattachée au premier sucrier européen, Südzucker », depuis 2001, la compagnie a racheté, entre autres, la Société sucrière de Silésie (en Pologne) et « réorganise » depuis sa production.


400 emplois en 1996, 200 aujourd’hui. Disparue de la liste.
« Avec des licenciements économiques, comme un peu partout. »

450 emplois en 1996, 25 aujourd’hui pour la logistique. L’usine a fermée, est partie en Asie. « Delsey, né pour bouger ». C’est le slogan qu’affiche cette marque de valises haut de gamme. Promesse tenue : les bagages ont « bougé » – via une « joint-venture créée avec les Chinois » (site Internet du groupe).

450 emplois en 1996, 0 aujourd’hui. Fermé.
Après une montée en puissance, le Groupe Parisot – dirigé par l’oncle de Laurence patronne du MEDEF – a revendu cette usine à son directeur général. Qui s’est chargé de la liquidation. Les Parisot ont par ailleurs ouvert quatre sites en Roumanie.

500 emplois en 1996. Disparue du classement.
En parallèle, le 11 octobre 2007, Carbone Lorraine inaugurait sa « nouvelle usine de Chonqing », son quinzième atelier en Asie, « qui permettra d’ici quelques années de doubler la capacité de production de graphite isostatique ». Au cours du troisième trimestre 2007, le Groupe a enregistré « un chiffre d’affaires consolidé de 174 M€, en hausse de 13 % », le « résultat opérationnel a atteint 61 millions d’euros en 2006, avec une marge opérationnelle de 9,5 % », comme quoi « l’ambition de se transformer en société de croissance est désormais bien engagée ».

Ce qui est à venir :

1000 emplois en 1996, 750 aujourd’hui.
L’équipementier automobile joue aux chaises musicales avec ses usines : à Sissone, à Dreux, à La Bastide, tout le monde descend : direction la Tchéquie. À Nogent et à La Suze, la branche “radiateur” et ses 180 emplois est menacée. À Reims, le “radiateur moteur” doit partir en Slovaquie, avec 254 emplois à la clé. De Saint-Ouen, on ramène tout sur Amiens. D’Amiens, on tente de pousser l’embrayage vers la Pologne… mais comme la qualité ne convient pas, on ramène tout sur Amiens ! Avant de fermer la fonderie des “plateaux d’embrayage” (160 emplois). Et le site d’Abbeville vient d’annoncer un « plan de sauvegarde de l’emploi », qui comprend 118 suppressions de CDI, plus 150 intérimaires, avant une « délocalisation programmée vers la Slovaquie ».

900 emplois en 1996. Devenu EADS, et revendu à la filiale Aérolia. Jusqu’ici, les effectifs se maintiennent. L’objectif affiché d’EADS, c’est désormais de produire « 50 % des avions dans les pays à bas coût de main d’œuvre ». Une usine vient d’ouvrir en Chine. Des délocalisations devraient suivre, d’après les cadres, à commencer par les sites revendus (Méaulte en France, Filton au Royaume-Uni et Nordenham en Allemagne).

« Pour donner un avenir au complexe d’Amiens, acceptez-vous ce projet qui devra être finalisé par un accord avec les représentants du personnel ? » Voilà la question que la direction de Dunlop–Goodyear a posée à ses salariés (dans son projet, la direction souhaitait réorganiser le travail en quatre équipes qui tourneraient sur huit jours – un système baptisé 4X8 – contre cinq équipes actuellement. Les équipes du week-end feraient 35 heures comme les autres au lieu de 28 et perdraient 10% de majoration de salaire, selon les syndicats). Avec, dedans, un chantage clair : c’était OUI ou « le désastre », OUI ou le « complexe d’Amiens n’avait pas d’ avenir ». Et le directeur menaçait encore plus franchement : « C’est au prix de ce plan que nous pourrons garder des emplois en France. » Les Dunlop ont sauvé leur peau en l’acceptant, ce projet...

650 emplois en 1996, 0 tôt ou tard.
Face au même référendum que leurs collègues de Dunlop, les ouvriers de Goodyear ont voté « non » à 75 %. Devant pareil affront, la direction est décidée à se venger. Les procédures devant les tribunaux retardent l’échéance, mais l’épilogue est écrit : la plus grosse usine de Picardie sera rayée de la carte.

850 emplois en 1996, moins de 300 aujourd’hui.
Après les lave-linge, partis pour la Slovaquie, les sèche-linge sont désormais sur la sellette : « Nous devons réduire nos coûts de 5 € par produit », explique le directeur. D’où le projet « Optima », qui prévoit d’abord, bien sûr, « la remise à plat des accords sociaux sur les horaires et les rémunérations », et ensuite, évidemment, « une réduction d’effectifs » : façon d’annoncer un troisième « plan social », avec « 195 suppressions de postes ».
Pendant ce temps, les « résultats flambent au troisième trimestre 2007 », avec « un bénéfice net des opérations continues de 175 M$, en croissance de 50% par rapport aux 117 M$ de l’an passé. »

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Vos commentaires

  • Le 11 décembre 2011 à 00:17, par Bruno LAFEUILLE En réponse à : La fiction des « relocalisations » partie II

    Nous récoltons ce que nous avons semé :
    1. Le mammouth de la grande distribution tirant sa force de la frénésie de consommation des français a écrasé les protections aux frontières. Dès lors les prix français sont apparus inabordables et nous avons voulu croire que l’emploi n’en souffrirait pas. Nous supposions peut-être que les produits français seraient tous exportés....
    2. Les français sont restés de bons épargnants en raison du coût très bas des produits importés et une bonne part de leurs économies sont placées en actions par ces conseillers financiers dont le nombre n’a cessé de croître : nul n’ignore que ce sont les actionnaires qui exigent les délocalisations. Nous supposions peut-être que le tourisme, le transport et la santé plus l’énergie nucléaire suffiraient à la croissance de l’emploi !
    3. Comment éviter une telle contradiction ? La participation des employés au capital de leur propre entreprise aurait été l’antidote. Une vraie participation imposée à tous à un niveau suffisant aurait permis à chacun d’être l’arbitre entre ses appétits antagonistes d’actionnaire et de salarié...
    Chacun est son propre libérateur !
    Bien cordialement