La double peine de Zied

par Pierre Souchon 27/04/2015 paru dans le Fakir n°(66) juillet - août 2014

Version imprimable de cet article Enregistrer au format PDF

On a besoin de vous

Le journal fakir est un journal papier, en vente dans tous les bons kiosques près de chez vous. Il ne peut réaliser des reportages que parce qu’il est acheté ou parce qu’on y est abonné !

Le thermomètre de la bagnole affiche en-dessous de zéro. Il doit se geler, ce mec qui fait du stop, un costaud comme il faut avec son bonnet. Je m’arrête. « Bonjour monsieur, je vais aux Clapas…"

Le thermomètre de la bagnole affiche en-dessous de zéro. Il doit se geler, ce mec qui fait du stop, un costaud comme il faut avec son bonnet. Je m’arrête. « Bonjour monsieur, je vais aux Clapas…

  • Monte, j’y passe. »
    Il pose quelques sacs de courses à ses pieds. « Ça va ?, il me demande.
    - Ouais, et toi ?
  • Ah ouais, trop bien, impecc’ ! Heureusement que tu m’as pris, ça caille, et puis avec la gueule que j’ai… Je suis basané, quoi, tu vois ! Alors les gens ont la trouille de me prendre.
  • T’es basané d’où ça ?
  • De Turquie. Je suis kurde. »
    Zied a 38 ans. Il est arrivé en France tout gamin, avec sa mère. Ils rejoignaient son père installé dans une cité au bord du Rhône, « grosse moustache, qui faisait que bosser, qui était là juste pour l’autorité et les coups. Va pas trop vite, je viens de faire l’apéro avec des potes, quelques bières t’as vu.
  • Non j’ai pas vu, mais j’ai senti.
  • Arrête c’est vrai ? Je pue ? Merde ! T’as pas un chewing-gum ?
  • Non…
  • Alors je vais fumer un pétard, ça fera passer l’odeur. Ça te dit ?
  • Non, mais vas-y, ça me dérange pas.
  • T’as bien fait d’arrêter la fumette, ça rend dingue. »

Il roule maintenant un fameux joint, Zied. Il est un peu dans la galère : après quelques années passées à Marseille, il vient de revenir en Ardèche, près de sa famille. Mais ça ne se passe pas comme prévu. Enfin c’est la vie. « On t’a déjà dit que tu ressemblais à un acteur ?, il me questionne.
- Ah non.

  • Jure ! On te l’a jamais dit ?
  • Non non.
  • Un américain… Cherche ! Walah je viens de le voir ! Le sourire, les yeux… Hugh Grant ! T’as la même gueule !
  • Ah ouais ? Ah c’est sympa, ça ! Dis donc, tu serais pas un peu pédé ?
  • Redis-moi ça.
  • Quoi ?
  • Redis-moi que je suis pédé.
  • T’es pédé ?
  • Ah putain c’est bon… Encore…
  • Non mais arrête, je…
  • T’as déjà testé la bite ?
  • Ah non. A mon grand regret, d’ailleurs.
  • Arrête-toi.
  • Quoi ?
  • Vas-y, arrête-toi là, on fait un truc vite fait.
  • Non mais tu déconnes ?
  • Ben tu me dis ‘à mon grand regret’… Faut pas que tu regrettes. Je sais que t’aimes la bite. Grosse pute, va. »
    J’explose de rire. « Putain, je te prends en stop et tu me traites de grosse pute…
  • Parce que t’es une salope. Hein ? Salope. »
    Je perds les pédales tellement je me marre. « Mais je dis ‘à mon grand regret’ parce que ça doit être une expérience, un truc nouveau, quoi… Mais j’ai eu beau chercher, faire tout ce que j’ai pu, jamais j’ai eu envie d’un mec.
  • Vous dites tous ça… Les pires salopes elles disent ça. ‘Ah non, j’aime pas la bite, c’est horrible’, et puis après, tu sais quoi ? Au pieu, elles en redemandent… Je te connais, va. Arrête-toi.
  • Mais non, je…
  • T’inquiète Pierre, je serai tendre. Je serai pas là à te faire sucer, à tout te cracher dans la gueule et puis à te dire ‘dégage’. Tu vois, tu vas me sucer, je te caresserai la tête, les cheveux, doucement…
  • Zied arrête, je vais pas te sucer, je…
  • Alors tu sais quoi ? On va se faire des câlins. Tu vois, se caresser et tout, tranquilles ! Et après tu me branleras, je te branlerai, on se branlera tous les deux, peinards, en se faisant des bisous. Oh…
  • Zied on arrive aux Clapas, là. Je te laisse où ?
  • Arrête-toi devant le bistrot. C’est vraiment dommage… Voilà… Nickel. Bon, merci ! A plus, Pierre ! »
    Il ramasse ses sacs de courses et claque la porte. Je la rouvre : « Zied, t’as oublié un truc !
  • Le concombre, là ? C’est pour que tu sois moins nostalgique ! »
    Je rigole comme un âne, Zied se rassied dans la caisse. « Un petit câlin, tu vois ? Comme ça… » Il me caresse le torse. « Arrête, merde ! Donne-moi ton numéro, on va se revoir, tu vas me raconter un peu ta vie.
  • Ah tu vois que t’as envie… Hein ? Viens, je connais un petit coin discret, on fait ça en cinq minutes…
  • Mais je m’en fous, de ton coin ! Donne-moi ton numéro. »
    Il prend son portable : « Je t’enregistre direct, ma belle. Pierre… Voilà. Bon, on s’appelle.
  • Ouais. A plus, Zied !
  • Traite-moi de sale pédé.
  • A plus, sale pédé.
  • Encore. Un autre.
  • Salut, euh… Grosse tantouse.
  • Regarde ça. »
    Il me montre son jean : il a une gaule saisissante. « T’as vu l’effet que tu me fais ? Au plaisir bambino ! » Je démarre. Quelques jours plus tard, on s’est retrouvés pour l’apéro.

Zied était bien convaincu que j’en voulais à son petit cul. Hein ? T’en veux à mon petit cul ? Tu pourras le caresser, si tu veux. Tu vois ? Regarde. Je serai debout, comme ça, j’aurai mes mains sur ta tête, toi tu me suceras, et avec tes mains tu me caresseras le cul. Tu vois ? Moi je continuais à ne pas voir du tout. En revanche les gens dans le bistrot voyaient bien Zied prendre toutes les poses, faire tous les gestes, et ça avait un succès certain. Ce qui avait du succès, aussi, c’est tous les coups de fil que Zied recevait sans arrêt. Il décrochait, et hurlait : « Va te faire foutre ! » « Ça te regarde pas ! » « Ta gueule ! » Effet garanti dans le rade. C’est que j’étais tombé sur le bon jour. Le grand jour : Zied avait annoncé aujourd’hui, enfin, à 38 ans, à un de ses frères, qu’il était pédé. Le frangin l’avait répété à la maman, et depuis, tout le monde lui crachait à la gueule au téléphone. « Parce que tu sais quoi, Pierre ? J’ai enfreint les lois de l’Orient. En Orient, au Maghreb, la loi c’est de faire, mais de ne jamais dire. Tu ne peux pas te figurer le nombre d’Arabes que je me suis tapé, des pères de famille, des hétéros bon teint, qui étaient de vrais gros pédés, qui ne pouvaient pas baiser leurs femmes sans prendre du Viagra tellement c’étaient des tantes mais attention ! On s’encule ! On se suce ! On se baise ! Mais on ne dit rien ! On se marie, et on a des gamins ! Ben tu veux que je te dise ? Je les emmerde tous ! » Moi j’étais bien d’accord aussi pour tous les emmerder. On a commandé à bouffer.

A 11 ans, Zied a su qu’il était homo. Alors un vrai truc, irrémédiablement. C’était dans la cité, c’était dans les quartiers, c’était au milieu des turcs et des arabes : il ne pouvait pas en parler. Le vivre, tout seul, mais le cacher. Et sa mère ! Sa mère qui aujourd’hui le traite de tous les noms ! Mais c’est sa mère qui a fait de lui un gros pédé ! « Mon grand frère, l’aîné, il a eu la polio à un an. Du coup il a une patte folle, la jambe d’un gamin de six ans, et tout le reste de sa musculature surdéveloppée, parce qu’il a toujours marché avec des béquilles. Il est handicapé. Donc c’est moi, le second, qui aidais ma mère. Je faisais tout, la bouffe, le baby-sitting des trois qui sont nés après moi, je les torchais, je faisais le ménage – et si je ne faisais pas tout ça, ma mère me frappait, d’une violence extrême. Chez nous, normalement, tout ça c’est le rôle d’une fille. Ma mère n’en a eu qu’une, et c’était bien après, du coup c’est moi qui ai tout fait. Elle me faisait mal, elle me faisait peur, je la haïssais… Je me suis mis à détester les femmes. Elle m’a complètement castré, elle m’a arraché les couilles, et maintenant elle dit que je suis un grand dégueulasse… » Lorsqu’il a eu 17 ans, Zied est parti du quartier. Sans fric, sans qualification, sans rien. Marseille. Il voulait vivre. Pas seulement son homosexualité : vivre. Parce que ça devenait difficile à cacher, son attirance pour les mecs. Ses manières un peu efféminées. Ses goûts bizarres, dans cette famille de prolos, pour la littérature et le jazz. Et il le sentait, et il le savait, ce qu’il risquait, parce que c’était du vivant de son père : « On m’aurait démembré.

  • Comment ça ?
  • On m’aurait tué. Tu veux que je te parle de ma sœur ? Elle a 31 ans, Aïcha. Elle vit avec ma mère, elle a un boulot, tout. Elle est vierge. Elle a dû négocier avec mes frères, un truc de fou, t’imagines même pas, une vraie guerre civile pendant des années, pour pouvoir aller faire les magasins le samedi après-midi ! De 14 heures à 16 heures ! Et pour pouvoir aller, de temps en temps, avec deux copines musulmanes comme elles, au restaurant le soir ! Un restaurant musulman, à 500 mètres de la maison ! Alors je vais te dire un truc : ma sœur, imagine, elle fréquente. Elle sort, elle couche avec un mec. Mes frères l’apprennent. Elle meurt. Elle est démembrée. Et moi, je sais pas si tu vois, moi, je suis pédé…
  • Mais tes frères ils l’ont pas appris aujourd’hui, quand même, que tu es pédé ? Personne ne s’en doutait ?
  • Mais tout le monde le sait, depuis toujours ! Mais faut pas en parler, c’est tout. On fait comme si de rien n’était, personne ne me parle de mes copines, et puis il y a une fille du pays à qui on veut me marier, pour sauver les apparences… Mais je le ferai jamais. Je peux pas. Y a six mois, j’ai tout plaqué à Marseille, mon boulot d’éduc, mon appart, pour venir ici, près de ma mère. M’occuper d’elle, parce qu’elle est malade, m’occuper de mes neveux et nièces, les enfants de mes frères… J’avais un pote d’enfance qui m’embauchait dans son bistrot, tout était prévu. Mais c’est impossible, vu mon identité. Tout le monde veut que je parte. Alors je vais retourner à Marseille, tout seul, et j’ai nulle part où aller, à part dans les foyers d’hébergement où j’envoyais les gens quand j’étais éduc… Je les connais bien, remarque… Mais là, je vais me retrouver de l’autre côté de la barrière. »

Lorsqu’il était à Marseille, pendant des années, Zied a enchaîné les petits contrats. « J’ai pas pu finir mon école d’éduc spé. J’ai fait seulement deux ans sur les trois, parce que j’avais pas d’argent et que ma mère pouvait pas me prêter 2 000 euros. J’ai tout fait, Pierre, je te jure. Des TUC, des CAE, des emplois aidés, des trucs et des machins pas possibles, qui ont jamais duré que quelques mois. Des galères pas possibles. J’ai bossé dans la rue, dans des restos, dans des hôtels, dans des théâtres… Et quand vraiment je n’y arrivais plus, je demandais de l’argent à la famille. Et on m’envoyait un peu de fric ! Trois fois rien, une misère, qui me permettait de tenir une semaine – mais on me faisait sentir qu’on se saignait aux quatre veines pour ça ! Tu sais ce que j’ai appris, il y a deux mois ? Mon petit frère, un vrai mec, lui ! Un balèze ! Qui se la joue avec ses dix employés, sa boîte d’artisanat, qui roule la caisse ! Ma mère lui a filé 40 000 euros ! T’entends ? 40 000, pour qu’il ouvre sa boîte ! Et il se la raconte ! Putain, moi j’en étais presque à mendier pour pouvoir faire mon école… Le seul de la famille qui faisait des études…

  • Mais pourquoi ta mère t’a pas aidé ?
  • (Il l’imite.) Je vais lui donner de l’argent pour qu’il entretienne des hommes ? Cette espèce de pédé ? Jamais ! (Il se reprend.) Tu sais quoi ? Leur intention, là, depuis que je suis revenu les voir… Me pousser à bout… Me harceler… M’étrangler financièrement… Pour que je me suicide. C’est ça, qu’ils attendent. Que je me supprime. Et après, ils diront quoi ? ‘Il était homo, Zied. C’est pour ça que le bon Dieu l’a rappelé à lui.’ Y a que ma sœur. Elle a de la peine pour moi. Pauvre Aïcha… »

Un des frères de Zied a eu un enfant avec une française, Charlotte, « une blanche comme toi  ». Quatorze mois, tu te rends compte ? Il a attendu que sa fille ait quatorze mois pour oser la présenter à sa grand-mère, la peur au ventre : la mère est française, et ils ne sont pas mariés. La grand-mère a fini par accepter l’enfant. Mais elle n’a toujours pas voulu rencontrer sa mère… Zied ne veut absolument pas que je dise, que j’écrive, ou que je pense que l’homosexualité, c’est plus compliqué chez les Orientaux et les Maghrébins. Combien il en a connus, lui, des Philippe, des Sébastien et des Christophe qui avaient été virés de chez eux, déshérités, foutus dehors à tout jamais, parce qu’ils étaient pédés ? J’ai quand même l’impression, je dis, que pour mes potes homos ça se passe plus en douceur… « J’aime quand tu parles de douceur. Je viens dormir chez toi ce soir. Promis, je ferai rien. Juste ma tête au creux de ton épaule, toi tu dors, moi je te regarde, et je m’endors.

  • Non, Zied, je…
  • Tu veux que je te dise un truc ? Tu vois, le mec qui sort de taule, comme lui, là (il montre un serveur patibulaire), costaud, tatoué, méchant, le fantasme gay ?
  • Euh ?
  • Des mecs comme ça j’en ai baisés plein. Je les ai enculés, tu peux pas savoir comment. Mais toi, t’es plus viril qu’eux. Même avec ta gueule de poète éthéré, là, de petit intello merdeux, ben t’as l’initiative.
  • Ah ?
  • Viens mon actif, je vais te faire des bisous ce soir… »

J’ai raccompagné Zied un bout de chemin, il squattait chez une copine. « Trompette ! », il s’est mis à gueuler d’un coup. « Buuuut buuuut buuuut buuuut », il faisait avec les lèvres, assez fort. J’ai reconnu l’air. Zied s’est planté devant moi : « Le temps passe vite / Lorsque l’on est deux / Hélas on se quitte / Voici le couvre-feu / Te souviens-tu de nos regrets / Lorsqu’il fallait nous séparer ? / Dis-moi, Lily Marlène ? / Dis-moi, Lily Marlène...

  • Putain, t’as une super voix !
  • Devant la caserne / Quand le jour s’enfuit, / La vieille lanterne / Soudain s’allume et luit / C’est dans ce coin-là que le soir / On s’attendait, remplis d’espoir / Grosse pute, vas-y suce-moi / Grosse pute viens me sucer. »
    Dans une grande embrassade, on ne pouvait plus s’arrêter de rigoler.

Écrire un commentaire

Attention, votre message n’apparaîtra qu’après avoir été relu et approuvé.

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Vos commentaires

  • Le 3 juin à 09:45, par Payan Xavier En réponse à : La double peine de Zied

    Salut Pierre
    Marrant ça de retrouver ta verve sous cette belle écriture.
    Hâte de continuer à te lire.
    Cordialement depuis l’Italie
    Xavier Payan