La constitution : l’oligarchie financière rédige le texte - Une autre histoire de l’Europe (4)

par François Ruffin 09/05/2014

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« “Lobby” c’est encore trop doux : ça suppose que les forces économiques fassent pression, de l’extérieur. Or, elles guident les institutions de l’intérieur. » On a interviouvé Geoffrey Geuens, maître de conférences à l’Université de Liège. Au fil de son récit, on a finalement décidé de raconter une autre histoire de l’Europe : celle des financiers, des administrateurs et des industriels. En 2005, ce n’est ni plus ni moins que toute l’oligarchie financière qui rédige et porte le projet du traité constitutionnel.

François Ruffin : Une autre grande date, dans l’histoire de l’Union européenne, mais qu’ils tentent de négliger, c’est le rejet, par le peuple français, le 29 mai 2005, du projet de constitution. On avait vu Arnaud Lagardère applaudir Nicolas Sarkozy au premier rang d’un meeting pour le « oui ». On avait lu cet « appel des 100 » patrons qui plébiscitaient le TCE comme « le meilleur projet pour notre avenir », tandis qu’un « non » allait « casser la dynamique dont nous avons collectivement tiré un profit considérable depuis quarante ans », et sans doute que, en effet, les PDG de L’Oréal, de Vinci, de Total, de Suez, d’Axa, de Dassault Aviation, de Schneider Electric, avaient bel et bien « tiré un profit considérable depuis quarante ans » de cette Europe-là...

Geoffrey Geuens : Même au-delà de vos frontières, ce fut un moment extraordinaire. Ça devenait alors transparent : qui voulait de cette Europe-là ? Qui la construisait ? Qui a porté ce projet ?

Cette Constitution a été préparée par une Convention. Or, le praesidium de cette Convention européenne, c’est qui ? C’est Valéry Giscard d’Estaing : je ne vais pas refaire l’histoire de cette famille, emblématique du monde des affaires français, jusqu’à son fils, aujourd’hui P-DG du Club Med et administrateur, entre autres, du groupe Casino.

Parmi les autres membres du praesidium, vous aviez le socialiste Giuliano Amato, ancien Président du Conseil italien, lequel est devenu, avec Kofi Annan, conseiller d’Investcorp Bank, un groupe financier basé au Bahreïn, mais aussi conseiller pour l’Italie de la Deutsche Bank. Enfin, atlantiste convaincu, Amato exercera également ses talents auprès du groupe américain Siebel Systems, une société active dans la défense, aux côtés, cette fois, de Jacques Attali et de John Major, excusez du peu.
Le deuxième vice-président du praesidium, c’était Jean-Luc Dehaene, l’ancien Premier ministre belge qui fait l’objet, en ce moment, de quelques papiers assez critique dans la presse : devenu administrateur du n°2 mondial de la boisson, AB InBev, un géant de la bière, il a perçu cinq millions d’euros de stock-options. Mais il fut également président de Dexia.

Et alors, je garde le meilleur, c’est-à-dire le pire, pour la fin : le secrétaire général de la Convention, donc celui qui a été chargé au quotidien de préparer les travaux, c’est un Britannique, Lord John Kerr. Au moment où cet ancien ambassadeur aux États-Unis prépare cette Constitution, il siège également au conseil d’administration de Shell ! Il en dirige une filiale ! Depuis, Lord Kerr vice-préside le think tank bruxellois European policy center, tout en étant administrateur de Rio Tinto (mines), de ScottishPower (énergie) et de Scottish american investment trust (finance).

Quel plus bel exemple de lutte des classes entre cette oligarchie, qui tient les rênes de l’Europe et rédige le projet de Constitution, et d’autre part les peuples européens, ou du moins de larges fractions, qui refusent ce projet libéral !

Cet entretien avec Geoffrey Geuens est tiré du livre Faut-il faire sauter Bruxelles ?, François Ruffin, Fakir Éditions, 120 pages.

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