La Nuit des arbrisseaux

par François Ruffin 09/11/2012 paru dans le Fakir n°(53) décembre - février 2012

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Nous voilà revenus à “la nuit des arbrisseaux”, j’ai songé, en lisant votre courrier.

Suite à notre dossier « Contre l’oligarchie, la finance, les médias : Que faire ? », vos courriers et courriels ont afflué. Ça aurait dû me ravir, tous ces messages. En toute franchise, ça m’a découragé, plutôt. Je me suis dit : Mais comment on va faire, si on en est là, à s’engueuler, à disserter sur l’émancipation, le capital, les syndicats, le vote, comment on va faire pour avancer ensemble ? Je me suis senti comme rempli d’impuissance. Comme si, pour progresser d’un pas, il fallait soulever des tonnes de boue, de désaccords, de préalables. Comme si nous marchions à tâtons, sans fil, dans un tunnel obscur. « Nous voilà revenus à “la nuit des arbrisseaux” », j’ai songé.
C’est un chapitre de La Semaine sainte, un roman de Louis Aragon.

On est en mars 1815. Napoléon revient de l’Île d’Elbe. Louis XVIII quitte Paris à la hâte, et le jeune Théodore Géricault – qui peindra bientôt Le Radeau de la Méduse – escorte le roi dans sa fuite, vêtu de son uniforme rouge de mousquetaire. C’est un voyage initiatique qu’il entame sans le savoir. Tout comme, en ces jours de pagaille, on ignore de quel côté la France va basculer, l’âme de notre héros hésite, également, fils de bonne famille qui, pour la première fois, rencontre son pays.
À Poix-de-Picardie, voilà qu’il écoute le peuple comme au théâtre. La nuit est tombée, et derrière le cimetière, dans le Bois des Arbrisseaux, caché par les branches, Théodore surprend une réunion clandestine – qui se tient à la lueur de la lune : « C’étaient des gens de condition et d’allure différentes, les uns vêtus de manteaux bourgeois, avec des chapeaux de ville, certains qui sentaient les gens de commerce ou de robe ; et des hommes habillés dans leur misère, avec les variations infinies des tenues pauvres, où se mêlent la campagne et l’atelier, la veste tachée de plâtre du maçon à côté du tablier de cuir des teinturiers... »

La Révolution bourgeoise, les lois Le Chapelier, la chute de Robespierre, Babeuf trahi, l’Empire conservateur, les guerres perpétuelles… voilà qui a usé les esprits. Voilà, aussi, qui a ouvert des discordes comme des plaies. Et si ces hommes sont rassemblés, ce soir, ils ne s’accordent pas sur grand-chose :
« Il y avait un grand gaillard avec de hautes bottes dont Théodore saisit qu’il parlait au nom des gens de rivière, qui sont de longs mois sans travail, de ceux qui conduisent la tourbe sur les bateaux plats vers Abbeville. Bonaparte ou le gros Louis, qui leur donnerait plus à manger ? Mais l’avocat d’Arras, le petit bonhomme maigre, avec un tromblon et un jabot, une cape, agitait des bras indignés : voilà, voilà comment vous êtes, vous ne pensez qu’à manger ! »
Un fileur de lin « était pour Napoléon. L’essentiel, c’était de chasser les nobles, c’était toujours de chasser les nobles…Et qui ch’est qui les a rappelés, - cria une voix furieuse, - si ch’est pas t’n’impéreu ? Mais le fileur poursuivait, le retour de Napoléon, il n’y avait qu’à voir, et sa main montrait la direction de Poix… c’était la fuite des aristocrates. Et l’un d’eux cria : “Napolion, ch’est el pain à trinte sous, comme in 1812 !” »

Accroupi derrière son buisson, Théodore est perdu dans ce débat désordonné. Les coalisés – mais le sont-ils, justement ? – controversent sur tout : sur les sociétés populaires, sur la présence d’un prêtre dans l’assistance, sur les patriotes, etc. La réunion tourne à la confusion.
« Mais l’extraordinaire était qu’il se faisait en Théodore une sorte de changement profond, inexplicable, que ne justifiaient pas les propos tenus, la valeur des arguments, le développement d’une pensée. C’était comme un glissement d’ombre en lui, une simple orientation inconsciente. Et voilà où la chose se faisait singulière dans ce mousquetaire du Roi, ce Don Quichotte du vieux monde en fuite, tout se passait, selon ces dialogues heurtés, comme s’il eût pris le parti de Napoléon, comme si son anxiété fût que ce petit peuple, ces miséreux, ce prêtre, ces bourgeois, ces journaliers ne comprissent le rôle nouveau qu’allait assumer l’Empereur… le retour de l’Empereur, c’était la fatalité bousculée, l’ordre des puissants, c’était le commencement d’une vie différente, qui frémissait ici parmi ces hommes misérables, d’une misère qu’il n’avait jamais vraiment vue, ni devinée, ce foisonnement de destins sans espoir. Où habitaient-ils, comment étaient leurs femmes, de quels prix monstrueux payaient-ils le pain dont ils parlaient avec une anxiété si nouvelle pour Théodore ? Et il craignait que ces malheureux ne comprissent point la conjoncture qui s’offrait à eux, qu’ils laissassent s’échapper leur chance… »

Dans la clairière, un maçon se prononce contre « les sociétés populaires, où les juges, les propriétaires, les maîtres coudoieraient les crève-la-faim. Ce qu’il fallait aux maçons, c’étaient des sociétés de maçons, aux journaliers de journaliers, aux tisserands de tissiers… » Et un serrurier du Vimeu l’approuva bruyamment, parlant contre la politique qui est l’affaire des beaux messieurs.
« C’est à ce moment que la chose vint à l’idée de Théodore : une chose lancinante, profonde, comme un coup, une blessure. Cette bagarre d’hommes pourtant déjà les uns des autres assez proches pour être venus ensemble, ou, enfin, s’assemblant, à ce rendez-vous de nuit, à ses périls, à cet espoir qu’il leur fallait bien avoir eu, que d’eux rassemblés quelque bien, quelque acte en tout cas, pouvait sortir ; cette bagarre... Chacun de ces hommes d’abord, par ses propos, à lui l’ignorant, le spectateur en surnombre, n’avait fait sentir que ses limites. Même ces défis verbaux, ce refus des uns aux autres à se faire confiance, semblaient exprimer une volonté de tous de trouver en commun quelque chose, quoi, on ne le savait pas, mais une vérité en tout cas, infiniment précieuse à chacun, et qui jusque-là leur avait manqué à tous. C’était peut-être une erreur, mais il ne semblait pas à Théodore qu’aucun d’eux fût pleinement assuré de sa vérité propre, de ce qu’il avait apporté avec lui cette nuit-là au fond de lui-même pour l’offrir aux autres. Tous marqués par la vie, par des vies diverses, esclaves de ce qu’ils avaient été, cherchant l’issue naturelle, le pas suivant, la conclusion logique de leur expérience, de leurs sujétions, de leurs lassitudes, de leurs malheurs. La fin d’une longue misère. Et, pour la première fois de sa vie, Théodore se trouvait devant cette implacable nudité des hommes, cette nécessité des destins. »

Nous sommes, à notre tour, ces tisserands, ces fileurs, ces maçons, qui débattons et nous débattons dans cette “nuit des arbrisseaux”. Cette politique d’avant la politique, qui peine à sortir de l’ombre comme d’un œuf. Avec des disputes infinies sur l’ « altercapitalisme » et l’ « anticapitalisme », sur l’ « auto-transformation radicale » et l’ « émancipation », sur « les syndicats traîtres » et les « partis vendus »… Et pourtant, dans ce grand bazar des idées, dans « ces défis verbaux, ce refus des uns aux autres à se faire confiance », il demeure « une volonté de tous de trouver en commun quelque chose, quoi, on ne le sait pas, mais une vérité en tout cas, infiniment précieuse à chacun, et qui jusque-là nous a manqué à tous », cherchant « l’issue naturelle, le pas suivant, la conclusion logique de notre expérience, de nos sujétions, de nos lassitudes ».

Sans l’indiquer par des […], on a taillé dans le texte d’Aragon. La Semaine sainte, c’est, à mon avis, un livre magnifique. C’est, en tout cas, l’un des plus beaux romans qui se passe dans ma région, la Picardie.

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  • Le 3 décembre 2012 à 22:43, par a En réponse à : La Nuit des arbrisseaux

    A mon avis, l’aube se lèvera sur « la nuit des arbisseaux » grâce à l’individualisme. Cela peut paraître hors-cadre de parler d’individualisme à propos d’une révolte collective, mais pour moi, la seule révolte fructifiante possible passe par la non-violence, donc par la compréhension par chacun que c’est dans son propre intérêt qu’il prend le pouvoir. Une vraie prise de pouvoir ne consiste pas qu’à montrer les travers de l’adversaire. La vraie révolution est d’abord intérieure. « Sois le changement que tu veux voir advenir dans le monde » disait Gandhi. La formule a voyagé, mais ne s’en est pas érodée pour autant.
    Nous avons tous les mêmes rêves à la base. Mon commentaire va sans doute sembler naïf, mais nos aspirations à tous, elles se résument par amour et reconnaissance. Non ?
    Le reste (les relations professionnelles, sociales, amicales, la compétition...), ce sont des ersatz, des miroirs aux alouettes à travers lesquels nous tentons d’obtenir ces deux besoins vitaux.
    Mais si nous commencions par le principal, au lieu de nous focaliser sur le substitut. Si nous commencions par nous aimer nous-même autant que nous aimerions que nous proches nous aiment ? Si nous étions plus tolérants avec nous-même ? La vie est un cercle, et on reçoit ce que l’on donne. Sachons donc aussi aimer avec franchise, comme nous aimerions être aimés. La boucle est bouclée.
    Pour ce qui est du capitalisme, prenons conscience qu’il ne naît pas que de l’égoïsme du vilain trader ou du directeur verreux de multinationale, ni même des trusts qui influence nos politiciens.
    Le capitalisme, c’est toi+moi+il, comme dirait un chanteur pour midinettes. Bref, c’est nous quoi ?
    Lequel des lecteurs de ce commentaire peut s’autoproclamer anticapitaliste, altermondialiste ou je ne sais quoi s’il consomme toujours des produits issus de ce système-là ?
    Ce que je prône est dur à appliquer.
    Il est plus facile d’avoir des idées que d’agir concrètement pour ce en quoi l’on croit. Un exemple d’action concrète et assez individualiste, dans le sens où on ne fait pas de sacrifices pour les autres, mais où l’on profite seulement du fait d’être plusieurs pour créer un système de co-dépendance équitable, sans chef ni subbordonnés. C’est le nouvel individualisme : celui qui satisfait tous les individus, puisque ceux-ci sont volontaires et également impliqués dans les prises de décision. A titre d’exemple, un système qui s’avère être un moyen de consommer local, bio, local, pas cher, et sans emballages inutiles dans toutes les grandes villes : l’AMAP ! La plupart proposent aussi du pain, des oeufs, des fromages. A titre d’info, les amap offrent des weekends de formation à l’agriculture bio, à condition de mettre la main à la pâte ! Pour ceux qui vivent à la campagne, les producteurs sont tout aussi accessibles.
    Alors, c’est sûr, changer ses habitudes, c’est pas facile. Mais je finirai par cette phrasinette illustrative : le militantisme c’est bien, mais si on ne prend pas conscience de ce qui bloque dans notre comportement quotidien, faut pas rêver, même si on renverse un système déletaire, on sera trop mous du genou pour en co-créer un plus profitable à chacun (En matière de qualité de vie au sens noble, hein : amour et reconnaissance !). Car les amis, si vous prônez la simplicité volontaire, c’est que vous avez compris qu’elle apporte un confort de vie 100 fois plus agréable que le dernier I-phone, ou le fauteuil à chaleur massante. Non ?