L’enfer, c’est moi

par Pierre Souchon 29/09/2014 paru dans le Fakir n°(48 ) décembre - janvier 2011

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On a besoin de vous

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Comment je me suis retrouvé là ?
A moitié à poil en plein hiver ?
A bouffer du buis ?
Grimpé sur la statue de Jaurès ?
Cerné par les pompiers et les flics ?
Envoyé en enfer ?

La soirée avait drôlement commencé, au centre d’hébergement.
« Calmez-vous ou on appelle la police.  » Derrière son guichet en bois peint, le mec de la Croix-Rouge me menaçait. « Appelez-les ! Appelez-les ces putains de flics ! J’ai rien à me reprocher ! », je le défiais. Quelques Gitans, qui dormaient au foyer, ont pris les choses en main. Un petit tout sec, en particulier, tendu comme un arc, s’est jeté sur moi : « Casse-toi ou je te tue. » Tous ses copains se levaient un à un derrière lui. Ils parlaient une langue que je ne comprenais pas. Mais je savais qu’ils me jetaient des sorts - et moi, malin, pour les contrer, j’invoquais Ali-la-pointe héros de la guerre d’Algérie qui se radinait depuis le paradis. «  Casse-toi ou je te tue », me répétait le Gitan. Contre lui, j’avais beau exhorter tout le monde, secouer Robespierre avec mes formules magiques, l’autre ça ne l’impressionnait pas, il avançait vers moi, il cherchait doucement l’air de rien un truc dans sa poche, j’ai vu briller une lame.

J’ai arraché la porte, presque, pieds nus, tee-shirt
, le Gitan sur mes talons, et c’était les rues de Montpellier cette nuit du 7 janvier. J’ai couru, et il courait aussi, derrière, et il y avait la peur qui montait, je me retournais, je le voyais se rapprocher, avec sa lame, et je savais que je pourrais rien faire. Je sentais que j’allais claquer là, alors d’un bond, dans une rue qui montait, j’ai sauté sur un mur. Il y avait cinquante mètres de vide de l’autre côté, mais surtout un grand arbre, un buis immense – j’ai arraché très vite une énorme branche pour faire un pieu. Il n’a pas suivi, le Gitan, quand il m’a vu avec ma branche deux mètres au-dessus de lui. Il est reparti vers le foyer, en se retournant de temps en temps, tranquillement. Je me suis détendu. Ça allait bien maintenant. Je remerciais la Mamé, Ali la Pointe, je refusais d’entendre les explications de Robespierre, mais c’était quand même le bordel : j’étais en enfer. Et les Gitans pouvaient revenir. Et les autres aussi. Fallait se tirer. Je suis descendu de mon mur doucement. J’avais besoin de protection. Pas loin, je savais qu’il y avait la place Jean Jaurès. Et sa statue. Là, je serais à l’abri.

Je me suis mis en marche. Y avait personne, dans les rues. C’était quatre heures du matin. Et puis d’un coup Jaurès était là, menton haut, regard vers l’horizon. J’ai monté les marches pour me mettre sur ses pieds, et je l’ai étreint. Ils pouvaient venir me chercher, le diable et ses copains, ils pouvaient toujours essayer : Jaurès me protégeait. Et avec lui, les mineurs de Carmaux. Je lui causais, à Jaurès, je lui rappelais que Malraux avait dit que, au Panthéon, ses cendres étaient veillées par la Justice. Brel passait dans le coin aussi, il fredonnait «  pourquoi ont-ils tué Jaurès ? », je trouvais ça con, parce qu’il était bien vivant.
Qu’est-ce qu’il était froid, par contre. Il me réchauffait moyen, tout en bronze. Comme je le tenais ferme, j’avais les mains gelées, et bientôt les bras, et puis les pieds. C’est peut-être parce que j’avais faim. Alors j’ai commencé à manger la branche de buis que j’avais, les feuilles, le petit bois, et ça faisait taire un peu l’estomac même si j’avais la salive toute verte.

Puis il y a eu un peu d’activité sur la place. Quelque chose d’étrange. Des machines qui ramassaient les poubelles. Elles faisaient des drôles de cercles, ces machines de l’enfer, conduites par des noirs silencieux. Les commerces ouvraient, les lumières se rallumaient, s’éteignaient, clignotaient, faisaient des ombres bizarres alors qu’il n’y avait pas de soleil… Un type était planqué derrière un pot de fleurs, il me faisait signe de ne pas bouger… Je ne bougeais pas… Il était sympa… Mais j’avais froid… Un camion rouge avec un gyrophare s’est arrêté à ma hauteur. Deux types en uniforme sont descendus. Des pompiers. « Bonjour monsieur. »
J’attendais de voir ce qu’ils allaient me raconter.
« Vous allez bien ? »
Je mangeais mon buis perché sur ma statue.
« Oui oui, ça va
– Vous êtes sûr ? »

Ah les salauds.
« Oui, ça va très bien.
– Vous ne voulez pas venir avec nous ? Vous devez avoir froid…
– Non non, je sais qui vous êtes.
– Ah bon ? Qui on est
– Vous êtes les envoyés du diable, je viens pas avec vous.
– Ah non monsieur, nous on n’est pas les envoyés du diable, on est pompiers professionnels.
– Ouais ouais, c’est ça… Apportez-moi le journal du jour. »

Je savais qu’on était le 7 janvier à Montpellier. Donc si les mecs m’apportaient le Midi libre daté du 7 janvier, on n’était pas en enfer.
« Ah non monsieur, on ne peut pas vous apporter le journal du jour… C’est six heures du matin, il doit même pas être sorti, et les kiosques ne sont pas ouverts.
– C’est bon, je le savais, je viens pas. »

Avec Jaurès, on se marrait : on les avait bien eus. Ils sont repartis.

Un quart d’heure plus tard, ils sont revenus, les mêmes,
avec en plus une bagnole marqué « police ». «  Bonjour monsieur, vous allez bien ? », ils ont demandé les flics.
« Oui oui, très bien.
– Vous allez venir avec nous, on va discuter un peu.
– Non.
– Ah bon ?
– Je sais qui vous êtes.
– On est policiers, pourquoi ?
– Apportez-moi le journal du jour. »

Mais on n’a pas trop pris le temps de faire connaissance. Un éclair, et je me suis retrouvé face contre terre genou dans le dos avec une voix qui me chuchotait à l’oreille en me passant des menottes : «  Si tu bouges, je te pète le bras.  » Ils m’ont fait rentrer dans l’ambulance. Les flics suivaient, avec les sirènes. Ça y était. Ils m’emmenaient rôtir, putain, le feu les flammes, j’étais déjà mort – et maintenant j’allais en chier. Je ne disais rien. Juste je regardais les deux pompiers dans le camion. Sur leur uniforme, il y avait un écusson multicolore : « Sdis 34. Courage et dévouement  ». Je savais que « sdis » signifiait Service départemental d’incendie et de secours. Et que « 34  » c’était l’Hérault, Montpellier. Si ça se trouve, c’était des vrais pompiers. Et des vrais flics. C’étaient des vrais qui m’emmenaient en enfer !

L’enfer c’était une grande salle où on est arrivés un peu plus tard, les pompiers, les flics et moi menotté. A terre, il y avait un bandeau jaune sur lequel il y avait marqué en noir « ligne de discrétion ». Derrière un guichet, une dame en blanc m’a demandé si je savais pourquoi j’étais là. Je le savais.
«  Pourquoi ?
– J’ai franchi la ligne de discrétion. Mais je vous promets que je ne la franchirai plus jamais. »

Les flics se sont regardés, et les pompiers m’ont fait un grand sourire. On a pris un ascenseur, et en sortant de là le flic m’a enlevé les menottes. Je voulais pas. Je voulais pas qu’il m’abandonne. «  Ne vous inquiétez pas », il m’a recommandé. Trois ou quatre personnes en blanc étaient autour de moi. Elles m’ont emmené dans une grande pièce où il y avait une fenêtre avec des barreaux, et un grand lit en croix avec des lanières.
La camisole.
La camisole.
J’ai compris. D’un seul coup. J’ai compris que je n’étais pas en enfer. Que je n’y avais jamais été. Que je me trouvais à l’hôpital parce que je faisais une énorme phase maniaque, en bon maniaco-dépressif que j’étais. Je leur ai dit. « Ne vous inquiétez pas, je réalise tout. Je suis bipolaire. Ne me mettez pas de camisole, ne me donnez pas de cachets, ça ne sert à rien : tout ce dont j’ai besoin, c’est d’être seul pour me déshabiller et de me coucher. Ça fait plus de huit jours que je n’ai pas dormi. » Ils sont sortis. Dans la salle de bains, j’ai enlevé une à une mes guenilles. Je me suis lavé doucement. Un bon moment. Je me suis mis au lit tout nu. Les draps sentaient bon. Un infirmier est revenu avec une seringue et des collègues. Dans la bande, il y avait une toute petite jeune fille de mon âge. Une « interne », je pouvais lire sur sa blouse. Elle me regardait avec des yeux verts incroyables. Elle était vraiment très belle. Elle a demandé à tout le monde de sortir. Quand on a été seuls, elle a pris une chaise et s’est assise près de moi. Seule ma tête dépassait des draps. « Vous avez besoin de quelque-chose ?  » Elle avait une voix très douce. J’ai dit que je n’avais besoin de rien. On s’est regardés en silence, longtemps. Et puis j’ai dit : «  J’aimerais une seule chose. J’aimerais vous tenir la main pour dormir. » Elle m’a tendu la main en souriant, et a posé nos deux mains jointes sur son jean.
Je me suis endormi.

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Vos commentaires

  • Le 8 janvier 2015 à 16:32, par marcus En réponse à : L’enfer, c’est moi

  • Le 4 octobre 2014 à 22:57, par Néophyte En réponse à : L’enfer, c’est moi

    Une histoire rocambolesque mais qui de nos jours, avec toutes les lois antisocial et la propantion à donner un caractère médical voir psychiatrique à tout et n’importe quoi, je ne serai pas étonné de découvrir que cette aventure soit arrivé à une personne

    Nous vivons dans un pays de dingue

    Merci de nous faire partager ce texte