L’enfer, c’est le vote

par François Ruffin 08/06/2012 paru dans le Fakir n°(54 ) mars-avril 2012

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C’est le dernier bouquin qui m’ait vraiment plié de rire. Acheté 1 euro dans une réderie, ça ne fait pas cher du kilo de joie. Mais avec Le Braconnier de Dieu, René Fallet – romancier populiste, copain de Brassens – signe, en plus de la rigolade, je trouve, une réflexion panthéiste.

« Ce fut en allant voter Pompidou que Frère Grégoire rencontra le péché. »

Sur le chemin de l’isoloir, ce premier juin 1969, le moine trappiste croise d’abord un lombric – à qui il sauve la vie. Puis un pêcheur des PTT, dénommé Poëlon – qui lui offre deux canons de rouge. Puis une pénicvhe chargée de charbon :

La Belle-de-Suresnes s’immobilisa tout contre le bord, en un long chuintement de vaguelettes. En maillot de bain deux-pièces et bleu céleste, une dame, allongée dans un transatlantique, se rasait nonchalamment la toison noire d’une aisselle, le bras tendu vers le soleil.
Le malheureux Trappiste, pour ne pas offenser cette femme dont il avait violé l’intimité, n’osa pas se signer, sentit toute une suée impure lui glacer les reins.
– Mon Dieu, bredouilla-t-il, y a pas, vous êtes en train de m’abandonner.
L’impudique de la péniche demeura interdite, le rasoir sous les bras, face à ce religieux ahuri qui la considérait à travers toutes les flammes de l’enfer.

Le voilà invité à bord, pour « consoler son âme », et un, deux, trois verres aidant, s’engage une conversation théologique :

Vous croyez en Dieu, Grégoire ?
Il cria de toutes ses forces :
– Oui !
Elle sursauta :
– Je suis pas sourde ! Moi, j’aime la vie.
– C’est du pareil au même. Dieu, c’est la vie. La vie, c’est Dieu.
– Peut-être, Grégoire, peut-être. À condition de les mélanger, comme l’eau et le pastis. Faut pas les faire voyager dans deux compartiments, qui ne communiquent pas. Qu’est-ce qu’il en a à foutre, Dieu, que vous buviez un apéro ou un quart Vittel ? Que vous mangiez du poulet ou des topinambours ? C’est pas ça qui vous fera l’aimer moins, non ?
– Non, bien sûr, admit Frère Grégoire, dont tous les pores coulaient comme fontaines tant il était décontenancé d’écouter cette femme à demi nue, d’aller même jusqu’à l’approuver. […]
– Tu sais que t’es bel homme ? Murmura-t-elle ? T’as dû l’oublier. On n’a pas dû te le dire souvent, au monastère.
Cette idée incongrue le fit sourire. Muscade sourit aussi, puis lui confia tout bas :
– Tu devrais revenir ce soir.
Les lèvres de Muscade atteignirent les lèvres de ce qui, déjà, n’était plus qu’un homme, un misérable à l’image de tous les hommes, quand les femmes, ces dockers insoupçonnés, les soulèvent comme plume entre leurs faibles bras, les emportent, les gardent ou bien les jettent à la poubelle. […] « Mon dieu, faites-moi mourir, ou je vais culbuter, c’est sûr.. Si je ne meurs pas avant ce soir, j’irai la retrouver, je ne peux pas ne pas aller la retrouver. Reprenez-moi en votre sein ! »

Le soir tombé, Satan le pousse vers le canal, et il sombre dans la luxure :

Muscade éteignit brutalement la lumière et frère Grégoire perçut le froufrou du peignoir qui glissait en vipère lubrique sur le parquet.

Au matin, Frère Grégoire est retrouvé dans la porcherie du monastère, vautré dans l’auge à cochons.

Le rouge à lèvres, délayé, lui coulait sur le menton.
Ecœuré, Dom Chrysostome ordonna :
– Lavez-vous, le péché ruisselle sur votre face !
Dom Chrysostome pointa sur lui un doigt vengeur :
– Dites-moi la vérité, puisqu’aussi bien vos crimes d’ivrognerie, de fornication et d’absence aux offices ne sont, hélas, que trop clairement établis. Reprenez-vous, et dites-moi que je n’ai pas tort de compter sur votre repentance ?
De ses deux poings fermés, frère Grégoire s’essuya les paupières, songea non sans courage à celle qui l’avait mené là, questionna à son tour, déférent :
– De quoi faut-il au juste que je me repente d’abord, mon père ? De quoi, au juste ?
Dom Chrysostome failli en avaler la gomme qu’il venait de ramasser :
– Ah ça, Frère Grégoire, comme on dit vulgairement à la caserne, vous vous foutez de moi ?
– Mon père, on peut pas se repentir d’une chose qu’a été si belle et si propre. Vous pouvez pas me demander de me repentir si je me chauffe au soleil du bon Dieu, si j’écoute chanter les oiseaux du bon Dieu. On se repent de ce qui est mal, pas de ce qui est bien.
Dom Chrysostome éclata :
– Pas d’insolence, Frère Grégoire ! Laissez donc tranquilles le soleil et les oiseaux du bon Dieu, ils n’ont rien à faire dans vos égouts, s’il vous plaît. Vous avez accompli l’œuvre de chair avec une créature ignoble, mariée de surcroît, pour tout arranger, et vous me demandez où est le péché ? Faut-il que je vous envoie à l’infirmerie ?
Frère Grégoire, vaillant, osait ergoter :
– Mon père, vous avez parlé d’œuvre de chair…
– Et alors, de quoi d’autre s’agissait-il ?
– J’ai fait l’amour, mon père, l’amour.
L’Abbé se voulut plus habile, plus subtil que ce simple enfoui jusqu’au cou dans ses erreurs. Il rit avec condescendance :
– L’amour ! Avec cette créature peinte et qui déteint ! Je la vois d’ici, cette femelle. Si la première roulure venue a raison de votre âme, frère Grégoire, je ne vous fais pas mes compliments. Si vous n’acceptez pas de vous repentir…
– Je ne peux pas. Je n’ai pas péché.
– En ce cas, parfait. Votre dossier ira à Rome pour être chassé de l’Ordre.
Las, frère Grégoire, sans solliciter de permission, s’assit sur une chaise :
– Ce n’est pas la peine, mon père. Je préfère m’en aller tout seul de l’abbaye.
Il réfléchit, ajouta :
– Pas tout seul, Dieu me suivra.
– Le Dieu pour les ivrognes, sans doute !
– Mon père, pourquoi les ivrognes n’auraient-ils pas un Dieu ?
Il agita les mains, fataliste :
– J’y vois bien qu’il faut que je m’en aille. Ça me manquera bien ma maison, mais on pourra pas m’y faire dire, et j’y dirais jamais, que le bien, c’est le mal. J’y peux pas. Faire l’amour comme ça, c’est pas du péché, c’est du bonheur. C’est ce que je pense, pour une fois que je pense. Si le péché ça s’appelle pouilly et Muscade, c’est pas grave. C’est pas ça qui me fâchera avec le bon Dieu. On pourrait se brouiller, tous les deux, seulement si j’étais envieux ou méchant, si j’aimais l’argent ou si je l’aimais plus, lui.

La résignation de son moine en révolte désarçonnait Dom Chrysostome.
– Oh, je n’insiste pas pour te garder ! Je n’ai pas envie que tu me contamines tout le couvent avec tes vieilles âneries sur le péché, aussi vieilles que le péché. Pas envie que tu me foutes la vérole à tous les religieux, que tu me changes notre abbaye en écurie de saint Bernardin ! Tu n’es pas le premier homme d’Église à s’égarer dans la forêt des séparatismes, des scissions, des schismes et des hérésies, à les ramasser, à mélanger les champignons comestibles avec les vénéneux. On la connaît, cette race d’anarchistes de Dieu, de braconniers de Dieu ! Comme il est muet, on lui fait dire n’importe quoi, à Dieu. Tout le monde lui apporte son petit play back personnel. Aujourd’hui, tiens, les curés veulent se marier. Demain, ils voudront se marier entre eux ! Pars, Grégoire, pas, je ne te retiens pas ! Mais où iras-tu, bourrique ? grogna Dom Chrysostome avec une pointe de sollicitude et en baissant le ton.
Frère Grégoire s’anima :
– J’irai travailler dans une ferme, c’est tout ce que je sais faire. Comme il y a des prêtres ouvriers, moi, je serai une espèce de prêtre cultivateur. Mes vœux solennels, je me les garde au fond de moi, même si vous estimez qu’ils sont rompus. L’autre jour, mon père, à la lecture, vous nous avez parlé des missionnaires qu’évangélisaient les sauvages du Zoulouland. Eh ben, moi, je pars évangéliser les paysans de l’Allier. Y en a dans le tas qui valent bien les Zoulous.
– Elle va être jolie, ta bonne parole, persifla l’abbé. « Soûlez-vous, coucher avec la femme des autres, et vous irez tout droit au Paradis ! » Là, évidemment, tu vas avoir des adeptes, prêcher des convertis !

Le cœur troublé, Grégoire Quatresous s’éloigna.
Pressant le pas, il se dirigea vers le canal sans une ombre d’hésitation. […] La péniche avait levé l’ancre. La Belle-de-Suresnes était partie, était déjà loin dans le temps et l’espace, très loin, plus loin que la Santa-Maria de Christophe Colomb.

Bon : ça vous fait une raison de plus d’aller voter : peut-être que vous tomberez sur une Muscade en route…

Souchon a détesté ce bouquin.
Artura a adoré.
Sinon, on a coupé à plein d’endroits, sans toujours l’indiquer par des […].

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Vos commentaires

  • Le 9 juin 2012 à 11:17, par Annie En réponse à : L’enfer, c’est le vote

    mon père était plié de rire, lui aussi en lisant Fallet et le « Braconnier de Dieu » tronait en permanence sur sa table de nuit ! Grégoire j’adore, je l’ai découvert à ton âge, François, dans les années 70 !
    Tiens faut que je le recherche pour le relire !
    Souchon n’aime pas ? ne le laisse pas trainer devant Xavier M, surtout dimanche à Amiens...
    C’est nous qu’on va gagner ?
    Annie
    Narbonne