L’Amiens d’après

par L’équipe de Fakir 13/06/2007

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On a besoin de vous

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C’est dans l’air, quelque-chose s’est passé, quelque-chose a changé, c’est indéfinissable. Amiens, 6 mai 2007 à 19h50. Les rues sont vides, on distingue nettement derrière les rideaux les lucarnes allumées, chacun dans sa niche. D’ici quelques minutes on saura à quoi ressemblera not’ nouveau maître. Un retardataire court place de l’Hôtel de Ville, fiction de suspense, on sent que tout s’est déjà joué, bien avant cette journée, c’est indéfinissable.

J’oblique en direction de la place Dewailly, là où bat le pouls de la vie démocratique locale, une salle avec écran a été préparée, puisqu’il ne peut s’agir que d’une confirmation autant rencontrer des gens, avais-je pensé dans la journée. Deux types discutent mollement à l’entrée, à tout hasard je risque un « bonsoir » qu’ils ignorent avec une pointe d’hostilité, il est vrai que je dénote : un jean, des converses, mon coupe-vent bleu. Le vêtement est un marqueur social, ce que j’ai parfois tendance à oublier : une faute de goût qui me sera tout de même pardonnée. A l’intérieur, une cinquantaine de personnes en grande discussion : « Réforme fiscale avantageuse », « cinq ans c’est trop court il faut penser à la réélection », « l’immigration choisie comme aux Etats-Unis »... Beaucoup de chiffres sont cités par les uns et les autres, ça force le respect, on parle ISF, PNB, CAC, de la dette et de ses intérêts, bien sûr on sait tous grosso modo ce que c’est, mais là ce qui frappe c’est la familiarité avec laquelle ces notions sont maniées. Est-ce un club d’anciens de Sup de Co ? J’ai l’impression d’être cerné par les contrôleurs de gestion et les analystes financiers.

Désireux d’entendre un autre son de cloche, je suis sur le point de demander : « Y a-t-il un socialiste dans la salle ? » Mais je me ravise, il suffit de regarder. C’est toujours surprenant de constater les efforts des gens pour coïncider avec des stéréotypes, des clichés. Je n’y peux rien, que voulez-vous : le bleu est majoritaire, les cols de chemise, le plus souvent à carreaux, servent d’écrin à des cous un peu gras, mais pas trop, pour le moment, on s’entretient encore, on fait du sport, peut-être que plus tard on se laissera aller quand le taux de cholestérol sera compensé par le taux d’épargne et le patrimoine immobilier. Ce doit être contagieux, il faut que j’arrête de spéculer.

Sur l’écran défilent des visages des années 70 : Mireille Mathieu, Johnny Halliday, Gilbert Montagné, pour un peu on s’attendrait à voit Giscard revenir à l’Elysée. Place de la Concorde, de jeunes militants UMP sont interviewés, je n’entends que leurs prénoms : Sixtine, Charles-Antoine et Olivier, un air de famille avec mes voisins du moment. Je décide de les laisser entre eux, ils sont charmants mais je ne peux pas m’éterniser, élections ou pas demain une longue journée de travail m’attend.

Dehors, quelque-chose a changé mais c’est un peu plus définissable. Je me sens suivi, épié. A chaque avenue des voitures de police. Je pense aux nombreuses caméras qui quadrillent le centre ville, alors allure détendue, foulée relâchée. Souriez, vous êtes filmé. C’est curieux tout de même : le nouveau Président est porté au pouvoir par un suffrage démocratique et une forte majorité, pourquoi donc un tel déploiement ? Je n’ai pas souvenir sous la Cinquième d’un tel précédent. Puis des phrases me reviennent : « Je suis le Président de tous les Français. » Contradictoire avec « Je vais vous débarrasser de cette racaille », « la France aimez-la ou quittez-la ». Je suis sûr qu’il y aura des feux de poubelle cette nuit, que des gens vont manifester. Je me dépêche de rentrer avant de me faire embarquer.

Guerre de tranchées

Lundi 7 mai. 16 heures place Gambetta. Une atmosphère de liesse un peu forcée. Un groupe de punks, une dizaine, vareuses vertes, alcoolisés, chiens détachés, scandent le nom de Sarkozy. Cocasse quand on connaît l’origine de ce mouvement contestataire, se situant dans la mouvance d’une ultra gauche révolutionnaire. Pas sûr qu’ils soient au courant. Un autre groupe composé d’une dizaine de Maghrébins s’approche, ils sont déchaînés eux aussi, chants et bousculades bon enfant, relents de Coupe du monde, désir forcené de se fondre dans un élan collectif. En attendant la Fête de la musique et celle dans la ville, l’élection c’est parfait en ce lundi ensoleillé pour se rassembler et chahuter, qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse. Mais tout de même, que deux groupes stigmatisés par le nouveau Président scandent son nom avec un enthousiasme aussi désarmant ne cesse de m’étonner. Un de secrets de son succès, je le comprends là : avoir su rallier des franges de la population habituellement hors du champ de son électorat. Les deux groupes se croisent, se toisent, silence alors qu’il y a à peine quelques secondes on les entendait à cinquante mètres de distance. Il y a de l’électricité dans l’air, un regard de travers et ça dégénèrerait. Il semble y avoir des limites à la fraternisation autour des valeurs de l’UMP. Finalement rien ne se passe, autour de moi d’autres passants aussi sont soulagés mais ça me laisse une drôle d’impression, celle d’un malaise général, d’une colère sociale rentrée, masquée par l’euphorie du groupe. Chacun son camp, guerre de tranchées. Diviser pour mieux régner.

Je rencontrerai d’autres personnes ce jour-là, plus discrètes dans leurs manifestations de joie. Noé, un ami en congé maladie, personnel Atoss décentralisé, sous tutelle désormais des collectivités territoriales, ce qui s’est traduit par une accélération des cadences de travail et une dépression. Quinze ans d’ancienneté, 1 100 € nets. « Travailler plus pour gagner plus, alors qu’avec un temps plein il y a déjà largement de quoi s’user la santé », confie-t-il, dépité.

Je verrai aussi Sylvain, un artiste plasticien qui sait déjà que le 1 % culture jusqu’alors prévu au budget ne sera plus d’actualité. Il prévoit une diminution du quota d’oeuvres subventionnées le privant certainement de contrats qui lui ont toujours permis de s’en tirer jusque là.

En début de soirée je croiserai enfin Laurent, prof de maths en prépa, découragé que des gens autour de lui aient pu voter sans avoir lu la presse, décortiqué les programmes des candidats, réfléchi, analysé. Laurent qui n’a toujours pas de télé et ignore par conséquent que les valeurs de l’UMP imbibent l’essentiel des programmes de divertissement, des durées naturellement non prises en compte par le CSA, celles des jeux de télé-réalité qui font l’apologie de la compétition, de la rivalité quand ce n’est pas de la cupidité et de la trahison, ou des séries policières récurrentes quasi quotidiennes qui exacerbent le sentiment d’insécurité. Laurent qui fait mine d’ignorer que l’élection s’est surtout jouée sur l’image et la diversion. Ce fut mon échantillon représentatif à moi en le lendemain de scrutin, 47 % d’insatisfaits, des déceptions fort compréhensibles du reste :

Atteinte au droit de grève par l’instauration d’un service minimum

Généralisation de la prime au mérite dans la fonction publique

Exonération des droits de succession et des charges sur les heures supplémentaires

Réduction de l’assiette fiscale et instauration d’un « bouclier  » qui profitera aux revenus les plus élevés...

Pour commencer.

Il n’y a aucun doute là-dessus, quelque-chose a changé, demandez donc le programme, c’est parfaitement définissable.

(exclusivité édition électronique)

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Vos commentaires

  • Le 21 mai 2012 à 09:25, par christian En réponse à : L’Amiens d’après

    Bel article, humain simplement humain.

    A François Ruffin,
    à bientôt à t’écouter Là Bas et à un autre repère en Picardie.
    Cordialités