Les années 60 : Le Nord contre les « animaux » - Une autre histoire du Mondial (1)

par Antoine Dumini, François Ruffin 27/05/2014

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Des logos Adidas et Coca-Cola partout, des milliards dépensés pour des stades qui resteront vides — plutôt que pour les enfants des favelas, des droits télés aux tarifs ébouriffants... Depuis quand, le foot et son Mondial servent à ça, de sac à pubs ? Dans Comment ils nous ont volé le football, Fakir Éditions répond : depuis les années 70. Depuis l’arrivée de Joao Havelange à la tête de la Fifa, lui qui fut, pour la libéralisation du ballon rond, l’équivalent d’une Thatcher ou d’un Reagan...

Comment ils nous ont volé le football, de Antoine Dumini et François Ruffin, Fakir Éditions, 147 pages, 7 euros (+2€ de frais de port)

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Années 1960
La politique d’abord

Les années 60, c’est la préhistoire du foot-business : y a bien de l’argent, évidemment, un peu, mais sans les droits télés, sans les grandes marques. Et c’est plutôt la géopolitique qui mène le jeu.

Le Nord contre les animaux
Santiago, 5 juillet 1966. Niden Iconow, correspondant à Londres du journal chilien El Mercurio, entre chez un premier notaire. Puis chez un second. Son journal a refusé de publier son dernier papier. Aussi le fait-il enregistrer sous un sceau officiel : le journaliste y décrit le plan conçu par le président de la Fifa, l’anglais Stanley Rous, pour favoriser l’Angleterre, pays organisateur de la septième Coupe du Monde, qui s’ouvre la semaine suivante. L’article sera imprimé en septembre, alors que la prophétie s’est réalisée dans le moindre détail... C’est qu’avant la compétition, déjà, les Sud-Américains s’apprêtent au cauchemar : « Contre notre équipe, écrit un journaliste de Rio, il y aura un complot international principalement européen. Pour arriver au titre, le Brésil devra vaincre non seulement les adversaires, mais aussi la violence, la provocation, les arbitres. Tout. Elle jouera en Angleterre où l’ambiance sera absolument hostile. Les Anglais désirent le championnat pour eux, mais dans le pire des cas, ils désirent que le titre reste en Europe. » Paranoïa ? Sauf que les promesses seront tenues.

Arbitrage sur mesure
On assiste, pour de bon, cet été-là, à un affrontement géopolitique entre le Nord et les pays du Sud et de l’Est. Comment ? Dès les qualifications, déjà, les dés semblent pipés : dix places sont réservées aux équipes européennes. Une seule aux continents Afrique-Asie-Océanie. Du coup, les quinze pays africains boycottent l’épreuve. Reste le plus dur : éliminer les meilleurs, les Sud- Américains. Là, durant la Coupe, les arbitres vont jouer à plein. Stanley Rous a sélectionné les plus fidèles, dont sept Britanniques.

Lors du premier match, le bulgare Jetchev matraque impunément Pelé — qui ne pourra pas participer au second match. Lors du troisième, c’est le portugais Morais qui agresse le prodige brésilien — sans recevoir le moindre carton : réduit à dix joueurs valides, le Brésil est sorti de la compétition. Il fallait alors écarter l’Uruguay : l’arbitre anglais Finney s’en charge. Lors du quart de finale Uruguay-Allemagne, il ignore une main flagrante d’un arrière allemand, ne sifflant pas le pénalty et soulevant un tollé parmi les quarante mille spectateurs. Deux Uruguayens protestent : l’homme en noir leur offre des cartons rouges et un retour prématuré aux vestiaires. À onze contre neuf, la tâche devient plus aisée : les Allemands l’emportent sans gloire.

Le même jour, dans le match Angleterre-Argentine, l’arbitre allemand Kreitlin renvoie l’ascenseur aux Britanniques : il expulse le capitaine argentin, coupable de protestations. Le Sud liquidé, il faut abattre l’URSS : en demi-finale, les Soviétiques perdent un joueur sur blessure, un autre sur carton rouge. De quoi affaiblir les équipiers du mythique gardien Yachine...

Grâce à la collaboration croisée de leurs arbitres, l’Angleterre et l’Allemagne se retrouvent en finale. Et deux buts ultra litigieux sont alors accordés au pays organisateur.

Continuation de la guerre
Cette parodie de compétition sera aussitôt célébrée comme la « World Cup des arbitres ». Jamais aussi clairement le football n’est apparu comme la continuation de la guerre par d’autres moyens : alors que la décolonisation s’est achevée, les Européens à l’orgueil blessé ne doivent pas, au moins, perdre cette bataille-là. Fut-elle symbolique, avec un ballon et un bout de métal pour enjeu. Et en pleine Guerre froide, aucun triomphe ne sera laissé au bloc communiste...

Avec une Fifa aux mains des Anglais, et une Coupe qui se déroule outre-Manche, dans la plus coloniale et la plus anti-rouge des nations, tout est tenu par les maîtres blancs. Jusqu’à la caricature : à l’issue du quart de finale, le directeur technique de l’équipe anglaise, Ramsey, traite les Argentins d’« animals » : il sera bientôt anobli par la reine (tout comme Stanley Rous...). Quant aux Argentins, qui avaient hurlé, les vilains, contre un arbitrage partial, la Commission de discipline de la Fifa frappe trois joueurs de suspension, délivre une amende et menace l’Argentine d’exclusion pour la prochaine Coupe. Toute l’Amérique du Sud se soude alors derrière ces champions malheureux : « Nous les animaux ! Eux les voleurs ! » titre la presse.

Alors président de la Fifa, le Brésilien Joao Havelange confirmait lui-même, en 2008, que cette Coupe du Monde fut truquée :

« Nous avions la meilleure équipe, championne du monde deux fois avant et une fois après cette édition 1966. Le président de la Fifa était alors sir Stanley Rous, un Anglais. Et la Coupe se déroulait en Angleterre. Trois arbitres et six assistants ont dirigé les matches du Brésil contre le Portugal, la Hongrie et la Bulgarie. Sept d’entre eux étaient anglais, et les deux autres allemands. L’idée était tout simplement d’éliminer le Brésil. L’Allemagne a affronté l’Uruguay, et l’arbitre était anglais. L’Argentine s’est mesurée à l’Angleterre, et l’arbitre était allemand. Comme par hasard, la finale s’est jouée entre l’Angleterre et l’Allemagne. »

Avant de rappeler : « L’Angleterre n’a d’ailleurs plus jamais rien gagné depuis ce Mondial. »

Ces humiliations se paieront, bientôt : l’Europe perdra la Fifa. Et le business remplacera la politique.

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