« Je suis Charlie » : combien de divisions ?

par L’équipe de Fakir 14/05/2015 paru dans le Fakir n°(69) mars - avril 2015

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Au lendemain même de la manif monstre « Je suis Charlie », le lundi 12 janvier, moins d’une semaine après les attentats, Fakir remplissait la Bourse du Travail, à Paris, avec Gérard Mordillat, Danielle Simonnet (PG), Emmanuel Vire (SNJ-CGT), Julien Salingue (Acrimed), Frédéric Viale (Attac), Lionel Thompson (France Inter), etc., sur le thème : « De la dissidence, pas du silence ! » Une controverse a affleuré : quelle analyse de classes avoir, moins des crimes eux-mêmes, que du mouvement qui a suivi ? Et donc, fallait-il en être ou pas ?

Frédéric Lordon, économiste :
«  Blanc, urbain, éduqué »

Tout porte à croire que le cortège parisien, si immense qu’il ait été, s’est montré d’une remarquable homogénéité sociologique : blanc, urbain, éduqué. C’est que le nombre brut n’est pas en soi un indicateur de représentativité.
Alors, « union nationale » ? « Peuple en marche » ? « France debout » ? Il s’agirait peut-être d’y regarder à deux fois, et notamment pour savoir si cette manière de clamer la résolution du problème par la levée en masse n’est pas une façon spécialement insidieuse de reconduire le problème, ou d’en faire la dénégation. A l’image des dominants, toujours portés à prendre leur particularité pour de l’universel, et à croire que leur être au monde social épuise tout ce qu’il y a à dire sur le monde social, il se pourrait que les cortèges d’hier aient surtout vu la bourgeoisie éduquée contempler ses propres puissances et s’abandonner au ravissement d’elle-même. Il n’est pas certain cependant que ceci fasse un « pays », ou même un « peuple », comme nous pourrions avoir bientôt l’occasion de nous en ressouvenir.

Jean-Pierre Garnier, sociologue :
« Masquer une double guerre »

Bon, je précise tout de suite à quel titre je parle : j’ai passé une bonne trentaine d’années de ma vie dans les “quartiers sensibles”, qui sont en fait des zones de relégation. Et de part mes engagements politiques également, j’ai été amené à fréquenter beaucoup de jeunes de cité, ceux que Sarko appelait les “racailleux”, leurs parents, leurs amis, les travailleurs sociaux. En revanche, je n’ai jamais travaillé ni pour le gouvernement ni pour des municipalités, qui sont là pour encadrer cette jeunesse turbulente. Voila, je précise donc à quel titre je parle.
Et ce que je vais dire va peut-être faire l’effet de, je ne dirais pas d’être un trouble-fête, étant donné que ce qui nous réunit ici c’est pas tellement festif. Ni un rabat-joie, puisque ce qui nous réunit ici n’est pas tellement joyeux. Néanmoins, je voudrais mettre les gens présents ici en garde.
Je ne vais pas revenir sur le lavage de cerveau, sur le bourrage de crâne, auquel on a assisté pendant cinq jours. Simplement, trois exemples : le long du périphérique, les panneaux de signalisation, sur les bouchons, les flux, etc. ont été de temps à autre illuminés par le slogan “Je suis Charlie”. Dans les avions de la compagnie Air France KLM, vous aviez aussi des “Je suis Charlie” qui arrivaient sur les écrans. Et si vous avez consulté Internet, vous avez eu Google avec “Je suis Charlie”...

Ce bourrage de crâne avait pour objectif de masquer quelque chose qu’on n’ose pas dire. Une double guerre, extérieure et intérieure.
L’assassinat des journalistes, c’est, je m’excuse de le dire, un retour de bâton. Un retour de bâton de quoi ? De la politique extérieure de la France qui est le pays le plus présent sur la planète dans des guerres contre le terrorisme : Afghanistan, naturellement Irak, ensuite on a eu la Lybie, on a voulu s’engager contre la Syrie, le Mali, la Centrafrique, le Congo en ce moment, et y compris d’ailleurs, exactement comme l’ont fait les Américains, en finançant quelquefois des groupes terroristes pour liquider des régimes qui étaient, quoi qu’on en dise, plus laïcs que ceux qu’on a maintenant, à savoir des bandes armées se réclamant de Mahomet pour mener des politiques qui mettent ces pays à feu et à sang. Eh bien, la Français sont en train de payer ces guerres, via des réactions non organisées, individuelles, d’agressivité, de vengeance, liées à la rancœur que développe cette politique étrangère dans les rangs des populations, pas forcément musulmanes, mais d’origine africaine.
L’autre guerre, c’est une guerre intérieure. Fréderic Lordon, à juste titre, signalait que les foules que l’on a vues à Paris, mais ailleurs aussi, à Rennes, à Toulouse ou à Lyon, c’étaient des foules composées de blancs de classe moyenne éduqués - dont nous faisons tous partie. Dites-vous bien que dans l’esprit des jeunes de cités, toute cette opération “Je suis Charlie” a été majoritairement très mal perçue. J’ai consulté comme ça, parmi mes fréquentations dans les ZEP, je dirais une vingtaine d’enseignants, et au moment de la minute de silence, la majorité des garçons, et même des filles, ont fait exprès de chuchoter à voix basse, et quelquefois à voix haute, pour dire qu’ils n’étaient pas d’accord. Vous avez dans ces cités une haine diffuse, plus qu’un mécontentement, un esprit de revanche aggravé par la situation, bien entendu, économique, de précarisation ou de paupérisation et de marginalisation.
Moi je suis un athée, je suis anticlérical. Je suis le premier à rigoler des religieux, des calotins. Mais on a affaire à des gens qui ne rigolent pas du tout...

Eric Coquerel, secrétaire national du Parti de Gauche :
« C’est un point de gagné »

Je suis en désaccord avec l’intervenant qui m’a précédé. (Protestations du public.) Attendez de savoir !
Je suis assez en désaccord parce que, en effet, les gens qui ont assassiné Charlie, ils ne rigolent pas du tout, mais ce sont les mêmes qui ont assassiné les leaders du Front Populaire Tunisien il y a peu. Et moi je crois une chose, c’est que si ceux de Charlie ont été assassinés, ils n’ont pas frappé n’importe qui ! Ils n’ont pas été frapper je ne sais quelle officine d’extrême droite qui prêche l’islamophobie. Ils ont été frapper des antiracistes. Ils ont été frapper des laïcs. Ils ont été les frapper parce qu’ils espéraient une chose : c’est qu’à travers ces meurtres, la France allait verser immédiatement dans la haine, dans le choc des civilisations, parce que le contexte aujourd’hui c’est Zemmour, c’est Houellebecq.

C’est quand même incroyable : ce mercredi tragique, le matin même, avant le drame, sur France Inter, Michel Houellebecq expliquait son espèce de délire, comme quoi il y aurait un régime islamique en 2022 en France. On a un auditeur qui appelle, qui dit une seule chose, que non il se trompe, c’est dix ans plus tard, en 2032. Et y’a pas un journaliste de France Inter qui réplique par rapport à ça ! Voilà le contexte dans lequel nous étions, mercredi matin.

Alors, je vais vous dire une chose terrible : merci à Charlie. Merci à Charlie, parce que je vais vous dire, si jamais c’étaient pas eux qui avaient été assassinés, si jamais du coup la réaction de la société française n’était pas venue de notre côté, c’est-à-dire d’un côté humaniste, je ne sais pas comment ça se serait passé ces jours-ci, parce que tout le discours de haine était prévu.

Alors, sur la manif, vous faites une erreur.
Peut-être nous étions des petits bourgeois, peut-être. Mais le fait que quatre millions de personnes défilent dans la rue, à ce moment-là, avec un message de fraternité républicaine et non pas un discours de haine, mais c’est un point gagné. C’est un acquis par rapport à la situation.
Il faut bien le comprendre, nous sommes sur une poudrière ! Donc oui c’est un acquis.

Gérard Filoche, Parti socialiste :
«  C’est notre camp »

J’ai entendu ce qui m’a précédé, alors je vais aussi batailler…
Vous m’auriez dit que la manifestation allait se dérouler comme hier elle s’est déroulée, je ne vous aurais pas cru, parce qu’il y avait tellement de gens qui disaient « Oh bah ça va hurler dans tous les sens, il va y en avoir contre les musulmans » : y a rien eu contre les musulmans sur quatre millions de personnes. « Il va y en avoir pour la peine de mort, pour des conneries » : y a pas eu, pas une seule fois. « Il va y en avoir pour l’unité nationale » : vous avez regardé, sur plus de 250 manifs, pas une seule banderole qui dit « unité nationale », pas une seule. Vous avez pas eu une seule banderole pour appeler à la vengeance, à la guerre, y avait même très rarement le mot « terrorisme ».

Les manifs d’hier, le symbole c’était un crayon ! Y avait pas de haine, pas de vengeance, c’était pas comme aux États-Unis où, après les deux tours, ils voulaient des flingues, c’était pas aux États-Unis où il y avait un Patriot Act. Les trois à quatre millions de personnes qui sont descendues dans la rue hier sont descendues pour une cause positive, progressiste, c’est à marquer dans les grandes dates de l’Histoire.

Si on se met à désespérer sur la manifestation d’hier, on désespère de quatre millions de personnes qui sont dans notre camp ! Je veux pas entendre parler de petite bourgeoisie ! C’est notre camp !

Sauver la façade

« Quel gauchiste ! Mais il cause plus d’un quart d’heure ! Quel gauchiste  ! » Pendant que Jean-Pierre Garnier intervenait, j’étais assis dans la salle, aux côté d’Eric Coquerel, qui bougonnait, qui s’énervait sur le banc, qui pestait de concert avec Filoche, contre l’ « anar » à la tribune, me prenant à parti contre lui (comme je suis lâche, j’opinais).
« Non mais déjà, les gens du Front de Gauche, je n’en pensais pas grand bien, mais alors là, quelle nullité ! » Pendant qu’Eric Coquerel intervenait, j’étais assis dans la salle, aux côté de Jean-Pierre Garnier, qui bondissait carrément, prêt à crier au « narcissisme petit-bourgeois », et contre Filoche pareil, me prenant à parti contre eux (comme je suis lâche, j’opinais).

Ça me perturbait la comprenette, cette stéréo.
Dans quel « camp » je me situais, je ne savais pas trop.

Le lendemain, j’intervenais dans un lycée de l’Oise, et sur le chemin de la gare, la prof me racontait sa semaine. Les élèves de sa classe de Sciences Economiques et Sociales, les éduqués, formés au débat, qui s’étaient rendus à la manif dimanche (avec ses encouragements). D’autres, en bac plus techno je crois, des jeunes « musulmans », un gosse qui venait de la cité d’à-côté notamment, prêts à « payer le couscous » aux tueurs de Charlie. Et en section scientifique, des élèves qui réclamaient la peine de mort, les immigrés dehors.
C’était du doigt mouillé.
J’aurais voulu revenir, pour creuser mon intuition, là, de « trois Frances », urbaine éduquée, des quartiers, et une plus réac, mais la proviseure préférait éviter les risques – et le débat avec. Vaut mieux, des fois, elle n’a pas tort.
Mais ces rencontres, ça m’avait remis les discours de la veille dans l’ordre.
Garnier-Lordon avaient raison.
Les défilés de ce week-end avaient rendu visible la réaction d’une partie du corps social français – mais d’une partie seulement, sans doute plus éduquée, plus blanche, plus à gauche, plus urbaine, plus influencée par la mentalité Charlie-Hebdo : en gros, l’héritage de Mai 68.
Mais ils avaient rendu invisibles d’autres réactions : celle des cités, il l’a dit, mais aussi celle d’une France plus populaire, périphérique, moins versée au multiculturalisme.

Coquerel-Filoche avaient raison.
Cette réaction, pas forcément attendue, était plutôt positive : pas pour la peine de mort, ni pour la répression, pas contre les immigrés. Avec toutes ses ambiguïtés, le slogan unanimiste « Je suis Charlie  » couplé au crayon brandi témoignait avant tout d’un attachement à la liberté d’expression, et vraisemblablement à un pays pluriel.
Le samedi, dans le cortège à Amiens, certains scandaient «  Non à tous les fascismes » - comme si Marine Le Pen était la co-commanditaire des attentats ! On s’accrochait dans le dos des pancartes «  Je suis musulman », alors qu’au faciès, c’était pas évident à deviner.

C’était plutôt positif, soit.
A condition que cette classe, organisée, au discours plutôt progressiste, omniprésente dans les médias, dans les partis, hyper-visible, ne prenne pas son nombril pour le monde, ou du moins pour la France. Qu’elle ne fasse pas oublier d’autres classes, moins visibles, voire invisibles, inaudibles aujourd’hui, mais qui n’en existent pas moins, et qui fermentent en silence, et qui forment des bombes à retardement, dans les urnes ou autrement. L’une où l’islam spontané ne ressemble pas à la religion ouverte, tolérante et pacifiée tant vantée, où Dieudonné apparaît en martyr, où l’antisémitisme a droit de cité. L’autre, qui ne chipote pas trop pour voir dans ce massacre «  la faute aux Arabes, qui ne veulent pas s’intégrer, avec leur religion ».
Il faut savoir les entendre, et entendre leurs raisons.

La petite bourgeoisie culturelle, par ses défilés, a sauvé la façade. Elle s’est offerte en tampon entre deux fractions des classes populaires, dans un moment de tension potentiellement explosive. Très bien. Mais il ne faudrait pas qu’elle prenne ses désirs pour des réalités, une gentille réconciliation bisounours, qu’elle nie les ruptures à l’œuvre derrière le consensus apparent, qu’elle prétende incarner à soi seule la France – comme elle le fait depuis trente ans. Et surtout, qu’elle continue à célébrer les vertus du libre-échange, de l’ouverture des frontières… au détriment de toutes les classes populaires.

Retrouvez la soirée intégrale en vidéo ici !!

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Vos commentaires

  • Le 18 août 2015 à 11:19, par Pierre Mans En réponse à : « Je suis Charlie » : combien de divisions ?

    Entre ce garnier - « quand il est musulman le fachisme c’est trop bien ! » - et Filoche, que j’ai dû réussir à écouter à peu près 11 secondes... heureusement qu’Éric Coquerel était là pour remonter le niveau... !

  • Le 14 mai 2015 à 18:12, par Rem* En réponse à : « Je suis Charlie » : combien de divisions ?

    Il m’a tout l’air d’être - comme moi - du signe de la balance, le Fakir (je parle bien du signe du zodiaque, hein !).
    Bien futé, en tout cas : le cœur ET la raison. Le cœur « je suis Charlie » et la raison « la petite bourgeoisie n’est pas toute la belle diversité du peuple français. Et j’ajoute, quant à moi, qu’étant socialement dans la catégorie »vieillard fauché prolétaire-instruit-en-colère", j’ai le cœur et la raison à la révolution sociale libertaire, qui fait si peur au FDG et autres Filôôôche...
    Oui, bon...
    Depuis ce débat du 10 janvier, il y a maintenant le bouquin de Todd, un « brûlot » pour certains, une saine analyse pour d’autres, comme moi : bref, on n’en est pas encore à retrouver « les couilles » (Louise Michel y compris) des Communards de 1871, mais, va savoir, Charl(i)e, si on en n’en prend pas le chemin !