Il se passe quoi, « là-haut » ? (3)

par François Ruffin 11/12/2009 paru dans le Fakir n°(42) octobre-novembre 2009

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Un cadre de la CGT : « Lâchée par le salariat »

« Ce qui explique le manque de réactivité, la peur de s’engager, c’est que la CGT ne maîtrise pas l’action de masse. Elle se vit comme lâchée par le salariat, et donc pour le représenter, elle le mime : le salariat baisse la tête ? Elle baisse la tête. »

Fini les odeurs de barbecue, les cannettes de Heineken, les gars qui traitent leurs dirigeants d’ « enfoirés », de « bons à rien », menaçant de leur « cracher à la gueule ». Notre enquête se poursuit, plutôt, dans des bureaux fonctionnels et gris, et dans une langue plus policée.
C’est un cadre de la CGT, là, qui cause d’ « action de masse » et de « salariat ».
Lui bosse à Montreuil, au siège.
Pas un proche du secrétaire général, non, mais il le fréquente à l’occasion :

– Mais pourquoi Bernard Thibault ne se rend pas chez Goodyear ?

– Faut lui demander.

– Pourquoi, à la place, on le voit tous les quinze jours à l’Elysée ? Il aime le tralala ?

– Non, ça, je crois que c’est faux. Ils sont blasés. Thibault en a marre de l’Elysée.

– Pourquoi il y va, alors ?

Un temps de réflexion.

– La CGT est trop légaliste, sans doute. Mais c’est une idée, ce boycott, et je lui en ferai part. D’ailleurs, quand Sarkozy a tenu son discours plus socialiste que le roi à Genève, à l’Organisation Internationale du Travail, il voulait que tous les syndicats français soient là, qu’ils l’applaudissent en grand révolutionnaire. Chérèque et Thibault n’y sont pas allés. En revanche, qui on a vu pour la poignée de main ? Jean-Claude Mailly. Alors que Force Ouvrière se pose en adversaire numéro 1 et prône la grève reconductible !

Lui me dresse un tableau des soutiens « réformistes » à Bernard Thibault (le commerce, le textile, une partie de la métallurgie), plus les « corporatistes » (la Poste, les mines et l’énergie, les cheminots), et surtout les « légitimistes », tout le réseau des Unions Départementales – qui doivent leur place, en gros, la plupart, à la direction actuelle. Un appareil qui tient bon. D’autant qu’en face, les oppositions sont divisées…

– Mais dans les réunions intersyndicales, il pousse à la roue ou quoi ?

– Je ne sais pas. Je n’y suis pas.

Annick Coupé : « Des prétextes pour jouer la montre »

Elle, elle y est, aux réunions intersyndicales.
C’est Annick Coupé, la grande chef de SUD :

– Si vous permettez, je vais commencer par un souvenir. Le 20 mars, le lendemain donc de la grande manif, je rentrais de Longwy en voiture, et on vous entend à la radio. Vous annonciez que l’intersyndicale réfléchissait à réfléchir, qu’elle allait se rencontrer à nouveau pour imaginer des formes d’actions originales et adaptées patati et patata. Vous étiez la reine de la langue de bois ! A ce moment-là, en vous écoutant, on s’est regardés avec ma compagne et on s’est dit : ‘C’est foutu.’

– Ben oui, moi aussi je m’en souviens bien. C’est le tournant, je crois, de la séquence qui s’est déroulée au printemps. Durant cette réunion, on a constaté le blocage : il n’y avait pas d’accord entre les organisations pour monter d’un cran. Pourtant, Fillon n’avait pas reculé, ni sur le coup de pouce au SMIC, ni sur le bouclier fiscal, ni sur les emplois publics.

– Mais comment se passe la discussion ? Je veux dire, sans vous vexer, tout seuls vous ne pesez pas grand-chose…

– On en est bien conscients.

– Donc la CGT, c’est un peu le centre de gravité, non ?

– Tout à fait.

– Pendant les réunions, comment elle se prononce ?

– Eh bien là, justement, elle ne se prononçait pas. Quand la CGT veut quelque chose, d’habitude, elle affirme sa position. Là, je lui ai donné la parole en premier : ‘Non non.’ Elle passe son tour. A la place, elle conclut en dernier sur le mode : ‘On voit bien que la situation est complexe, que plusieurs propositions sont sur la table, qu’il faut tenir l’intersyndicale dans la durée, etc.’.

– Vous voulez dire, c’est une manière de se défausser ?

– Evidemment. La CGT n’était pas, n’est pas, dans une stratégie de confrontation. Les désaccords lui servent de prétexte pour jouer la montre. Et on peut dresser le bilan : après le 19 mars, malgré deux immenses manifestations, tout s’est cassé la figure – et sur les retraites, sur le travail du dimanche, c’est le gouvernement qui est à l’offensive.

Alain Serre, secrétaire fédéral : « Cette inconnue qui fait l’histoire »

« Quand on est chômeur, on achète Le Figaro le lundi parce qu’il y a les offres d’emplois. Et je suis tombé sur un article qui annonçait ‘Yamaha Musique triple ses bénéfices.’ J’avais subi un licenciement boursier et je ne le savais même pas. »

C’est un lecteur du sud, et VRP dans la hi-fi, qui nous a appelé pour nous raconter son parcours. « J’étais très naïf : quand je me suis présenté aux élections du CE, dans ma boîte actuelle, ils ont mis ma tête à prix. Le patron a failli me virer, donc j’ai retiré ma candidature. Du coup, pour me protéger, je suis devenu délégué syndical CGT. » Depuis, il a plongé « les mains dans le cambouis » : affichage, messagerie, prud’hommes, convention collective en main. « Mais vous devriez rencontrer mon secrétaire fédéral. »
On n’est pas contrariant, nous. Donc, on va rencontrer son secrétaire fédéral, Alain Serre.
Son bureau, celui de la fédération des « professionnels de la vente », se trouve à la Bourse du Travail, près de République à Paris – c’est un signe, déjà, de distance à l’égard de Montreuil. Ça ne sent plus le gaz lacrymogène, là-dedans, malgré l’évacuation manu militari des sans-papiers, la semaine d’avant :

– Ça vous paraît normal que Bernard Thibault ne se rende ni à Goodyear, ni à Continental, ni à Caterpillar ?

– Pas du tout. Le rôle d’un secrétaire de la CGT, c’est d’être sur les luttes, et sur les luttes les plus symboliques de l’époque.

– Comme lutte symbolique, y avait aussi la Guadeloupe. Est-ce que vous avez reçu Domota, ou un autre, pour discuter ?

– Non. Mais je dirais mieux : une répression sévit là-bas, à l’encontre des syndicalistes. Est-ce que la confédération leur a adressé son soutien ? Ça serait tout de même le minimum.

– C’est bizarre, non, ce faible intérêt ?

– Ça n’est pas bizarre : l’objectif, c’est de tout faire pour ne pas créer la perspective d’une grève interprofessionnelle. Regardez, le soir du 19 mars, tout était possible. Or, rien n’a été essayé.

– Le résultat, c’est quoi ? C’est un 1er mai sans revendication, puis deux enterrements programmés. Enfin, on est arrivés aux vacances et Sarkozy se félicite de ‘la responsabilité des organisations syndicales’. Le genre de louanges dont je me passerais bien. Tout est cassé, maintenant : l’intersyndicale s’est réunie avant hier. Il n’y a même plus de communiqué commun, juste ‘On se revoit en septembre’. Et à la rentrée, la seule perspective, c’est une manifestation internationale ‘pour le travail décent’ ! Rien sur les licenciements, sur les salaires, sur le Code du Travail, sur les retraites !

– Ce qui se joue, très clairement, en vue du prochain congrès, c’est la CFDTisation de la CGT. Mais il reste une inconnue, une inconnue qui fait l’histoire : c’est la rue.

Siège de la CGT, à Montreuil : « On en reçoit 15 000 des comme ça ! »

Je rédige une carte postale, pour inviter Bernard Thibault à Amiens.
Pour épargner le timbre, je vais la porter à Montreuil.

– Bernard Thibault est en vacances, m’informe l’accueil. Son attaché de presse aussi.

On me donne du Vivaldi à écouter au téléphone et deux jeunes femmes descendent. Je n’ai pas noté leurs noms, et je les ai oubliés.

– Ben je viens parce que les Goodyear ont adressé une lettre ouverte à Bernard Thibault, et ils n’ont pas reçu de réponse…

– On en reçoit 15 000 des lettres ouvertes ! Elle disait quoi ?

– Ben que en gros il devrait se bouger les fesses.

– Mais on en reçoit 15 000 des comme ça !

C’est une vague de protestations, alors…

– Et vous ne répondez pas ?

– Si, quand c’est des syndicalistes CGT.

– Là, c’est des syndicalistes CGT. Ils sont un peu déçus parce que, depuis deux ans qu’ils bataillent, jamais ils n’ont vu Bernard Thibault. Pareil chez Continental, ou chez Caterpillar.

– Il existe d’autres dirigeants. Notre but, c’est d’arrêter avec le culte de la personnalité.

– Mais quand il s’agit de passer à la télé, ou à l’Elysée, c’est bien lui qu’on voit.

– Oui mais il n’y va pas tout seul.

– Enfin bon, je lui ai écrit un petit mot. Si vous pouvez lui transmettre…

(article publié dans Fakir N°42, octobre 2009)

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