Hommage à Hector Loubota

par François Ruffin 27/01/2015 paru dans le Fakir n°(61) juillet - août 2013

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« Tous les matins, quand je me lève, je fais un tour à la Citadelle. Je vais voir la plaque, pour m’assurer qu’ils ne l’ont pas enlevée. Je la touche, pour vérifier qu’elle existe bien. »

Depuis une semaine, Bernard Loubota a adopté un nouveau rituel.

C’est que son fils est mort ici, le 22 février 2002.
D’origine congolaise, Hector Loubota, âgé de 19 ans, travaillait en contrat d’insertion à la restauration de ce monument. Grimpé sur un échafaudage, il s’appliquait, ce jour-là, à des travaux de maçonnerie par temps de pluie. D’un coup, un pan de mur s’est effondré, et il fut tué, écrasé sous six cents kilos de pierres.
Dans le dossier d’instruction, un expert en bâtiment, René Saissi, a rendu un rapport accablant : le chantier a été lancé sans « aucune analyse des terrains », sans « étude préalable du bâti », sans « aucun suivi régulier », sans même « le nom d’une personne chargée de la sécurité » ! Il mentionne ainsi « l’absence d’étaiements » : la Ville n’a planté aucun piquet pour soutenir le mur initial – qui ne tenait que grâce «  à la terre et aux racines ». Des erreurs d’autant plus coupables que, dans les années 70, « cet ouvrage s’était déjà en partie effondré ». Il aurait fallu, avant de démarrer l’entreprise, estimait-il, «  procéder à des sondages, relever les fissurations, vérifier la stabilité du sol. » Aucun permis de démolir, ni de construire, n’avait d’ailleurs été déposé…
Bref, dans ce drame, la faute de l’employeur – ici, la mairie d’Amiens – était manifeste.

Est-ce pour cette raison, justement ? Est-ce à cause du remords ? Mais aucun élu, jamais, n’a rendu visite aux Loubota, pour présenter des condoléances, voire des excuses, au nom de la Ville.
Si : une « médiatrice aux affaires sociales », ou un truc dans le genre, les parents ne se souviennent plus bien du titre, une « médiatrice », donc, est passée. Elle a tenté de les consoler, à sa manière : « Il n’a pas souffert. » C’était délicat. Et que leur a-t-elle conseillé ? « Mieux vaudrait ne pas porter plainte. Ça ne sert à rien d’ébruiter. » A quoi bon, en effet ? C’est pas ça qui vous le rendra.
La municipalité a changé.
Gilles de Robien a perdu les élections.
La « gauche » est passée.
Mais pas un élu n’est venu frapper à leur porte, aucun courrier ne leur est parvenu. Ceci, alors que le nouveau maire, Gilles Demailly, a fait de la Citadelle son grand projet, son emblème, « implanter l’Université en centre-ville », « faire sauter un verrou urbain », « une stratégie dynamique pour les étudiants », etc. « Alors que », ou plutôt « justement » : justement parce que le maire en a fait son grand projet, et qu’il ne souhaitait pas le voir entaché, ensanglanté, endeuillé.
L’hiver dernier, dans le Journal des Amiénois – qui n’a jamais évoqué, même en une ligne, la mort d’Hector – nous découvrions cet encadré : «  Les visites du site s’achèvent le dimanche 24 février à onze heures. C’est la dernière occasion avant longtemps de pénétrer dans l’enceinte de la forteresse. »
Jamais je n’avais effectué cette promenade. On s’y est donc rendu, avec Thomas, sous la pluie, le vent, bientôt la neige, onze ans presque jour pour jour après l’accident.

On s’est baladés dans « la maison du projet ».
De grands panneaux vantaient des « spécificités paysagères et fonctionnelles », des « enjeux patrimoniaux, urbains et sociaux », une « agglomération apprenante et innovante », un « environnement urbain attrayant pour attirer et retenir les acteurs (étudiants, enseignants, chercheurs, entreprises et salariés). » Mais nulle part n’était mentionné l’accident.
Sur tout un mur étaient présentés « les acteurs du projet » : « l’Etat » (avec 26 millions d’euros), « la région » (avec 40 millions), « le paysagiste Aia – Atelier de la Rize », l’« économiste Sletex », et surtout, en superstar, « l’architecte et urbaniste Renzo Piano », avec ses « quelques réalisations à travers le monde » : la Menil Collection à Houston, le terminal de l’aéroport international du Kansai à Osaka, la Fondation Beyeler à Bâle, la Potsdamer Platz à Berlin, le Nasher Sculpture Centre à Dallas, la maison Hermès à Tokyo, le siège du New York Times, la California Academy of Sciences à San Francisco, etc., un seul homme qui en éclipse mille autres. Car, sur de plus modestes « acteurs », on ne trouvait pas un mot : les travailleurs œuvrant sur ce chantier étaient passés sous silence – les vivants comme le mort.
Une « revue de presse » était déposée sur une table basse. Je la feuilletai. Les articles du Courrier picard étaient soigneusement archivés : « La citadelle d’Amiens en chantier d’insertion », « La citadelle se laisse prendre d’assaut », « Le colossal chantier de la citadelle », etc. Un manquait : le seul, l’unique papier qui rendait compte de l’accident.
On peut rire des Soviétiques qui, sur les photos, découpaient les camarades en disgrâce. Mais ainsi se forge encore notre mémoire officielle, avec ses trous volontaires.
La visite débuta, sous la houlette d’une jeune guide allemande. Erudite, elle nous apprit plein de choses sur « les courtines », « le casernement », « les bastions », « la porte Montre-Ecu ». Elle nous informa, également, qu’on avait « découvert une espèce rare de chauve-souris », et que « malgré les travaux, tout était mené pour la protéger ». On profita d’une halte pour l’interroger : « Un jeune garçon est mort ici, écrasé par 600 kilos de pierres. Savez-vous s’il y a une plaque en commémoration ?
– Non, je ne crois pas.
– Et dans l’exposition, à l’intérieur, il n’y a pas un seul mot sur les travailleurs. On ne voit que l’architecte…
– C’est toujours comme ça, non ? »

C’est toujours comme ça : les chauve-souris comptent davantage qu’un salarié décédé.

Mieux, ou pire : qu’apprenait-on, peu après ?

Que, le jeudi 20 juin, la mairie allait lancer la Fête dans la Ville depuis cette Citadelle. Que ce soir-là, en de gentilles agapes, les élus, le préfet, un ministre peut-être, des universitaires, allaient prononcer de jolis discours qui causeraient d’ « humanisme » et de « citoyenneté », qu’ils iraient ensuite sabrer le champagne, manger des petits fours, que des théâtreux animeraient la partie, pour qu’on rit, pour qu’on danse. A cet endroit, sous leurs pieds, où un jeune homme est mort. Et pour cet « homicide involontaire », comme l’a qualifié la justice, jamais ces notables n’ont exprimé le moindre regret, la moindre pensée.
S’ils n’avaient pas honte, on avait honte pour eux.
Ca me filait la rage. Ca me donnait l’envie de te l’entarter, le maire, avec farine et œufs, de te les renverser, leurs chapiteaux, de te foutre en l’air leur cocktail. Ca me prend comme ça, un appétit de violence, presque un tremblement, je serre les dents et les poings, et j’essaie de souffler, et je me dis bon bon bon, il faut canaliser tout ça.
D’autant que, en un sens, on représentait aussi la famille.
Fallait être digne comme elle, et pour elle.
Les Loubota ont d’ailleurs adressé un courrier au maire, réclamant que, le jeudi 20 juin, se déroule une autre cérémonie officielle, un hommage à la mémoire d’Hector, avec pose de plaque pourquoi pas et un mot du premier magistrat.
Lui a répondu sèchement :
« Monsieur,
Je tiens avant toute chose à vous exprimer ma solidarité pour l’accident tragique dont votre fils a été victime en 2002.
Regrettant de ne pouvoir réserver une suite favorable à vos demandes, je vous prie d’agréer l’expression de mes sentiments les meilleurs. »

Ca ne me calmait pas, au contraire.
Après une décennie de silence, la mairie ne trouvait que ça à dire, des formules de politesse, un refus en bloc des demandes, aucune contre-proposition. L’arrogance tranquille.
Mais nous étions seuls avec notre colère, M. Loubota, sa femme, ses filles, et moi.
La presse locale nous serait indifférente, sinon hostile.
Les partis, les syndicats ignoraient cette histoire, antique presque, déjà.

Faut pas vous imaginer notre local, ni ce printemps ni avant, comme une tour d’ivoire, ou de briques rouges, où l’on éplucherait tranquillement les derniers accords bilatéraux de libre-échange entre l’UE et les Caraïbes, une tasse de thé à la main et une symphonie de Schubert en fond sonore.
Non, les papiers de ce numéro, on les a pondus au milieu d’une bataille. Parce qu’on ne fait pas qu’un journal, et des livres. Ca serait trop facile. Pas assez fatigant.
Grâce à Marcel, qui nous a livrés les contacts, Thomas Thomas en a passé, des coups de fil, envoyé des courriels, pour rassembler les troupes : la CGT 80, la LDH 80, Sud-Education, Solidaires 80, ATTAC, les CEMEA de Picardie, le RESF, l’Aube nouvelle, la Gauche Unitaire, le Parti de Gauche, l’UNEF, Sud-Métropole, Sud-Collectivités territoriale, la CGT-Zone industrielle ont signé notre appel.
Nous avons diffusé 5000 tracts, à la réderie, au marché, dans les boîtes aux lettres – et merci à Jicé, qui demeure notre meilleur diffeur.
Nous avons organisé une réunion publique, qui fut un bide : à peine cent présents, la moitié directement liés à Fakir, des pertes dans les sandwiches au pâté préparés.
Pourquoi, du CIAG – Comité d’Intervention en Assemblée Générale – à la Nuit des Rapaces en passant par l’occupation de la Zone Industrielle, on a besoin, comme ça, de mener régulièrement des actions ? Parce que, je pense, l’impact de nos publications est trop faible, manifestement dérisoire – surtout comparé à cette ambition gigantesque : transformer l’ordre social. Quand on publie une information dans Fakir, on n’a guère l’illusion que ça va, spontanément, transformer les consciences puis le réel. Les rédacteurs du Monde diplo, ou les reporters de Là-bas si j’y suis, eux, peuvent y croire, avec leur audience qui se chiffre en centaines de milliers de lecteurs, d’auditeurs. Ils seront repris, relayés ailleurs, des militants vont se saisir de leur travail, le porter dans leurs partis, leurs syndicats. Nous, pas, ou peu. La révélation, dans nos colonnes, d’une injustice ne suffit malheureusement pas à la résoudre. Alors, au-delà du papier, il faut porter et colporter manu militari nos convictions, assurer nous-mêmes le service après-vente.

La mairie demeurait autiste.
Au Conseil d’Amiens-Métropole, le conseiller communiste Cédric Maisse a reposé la question au maire : poserait-il ou non une plaque en l’honneur d’Hector ?
« Je crois que sur un sujet aussi grave, il faut avoir des propos mesurés », a commencé par lui – et nous – faire la leçon Gilles Demailly. Avant de botter en touche sur le fond : « Moi, j’ai un certain nombre de principes dans la gestion de la Ville et de l’Agglomération, c’est que je ne souhaite pas interférer dans le fonctionnement de la Justice, donc il convient d’attendre la fin des procédures avant de regarder, avec la famille, comment on peut rendre hommage à ce travailleur qui est décédé… Je vous invite à ne pas avoir de comportement partisan sur ce type de dossier et à attendre les décisions de justice. »
Cette réponse m’a fait sortir de mes gonds : c’est au nom des « principes », donc, qu’il avait fait silence et imposé l’oubli au long de toutes ces années ! Quant aux réfractaires qui refusaient ce silence, qui luttaient contre cet oubli, ce sont eux qui avaient un « comportement » immoral ! La lâcheté se déguisait en vertu. Et après une décennie d’attente pour qu’un mot, simplement un mot, sorte de sa bouche publiquement, il invitait la famille à la patience !

En accord avec M. Loubota, j’adressais une « niouseletteur Picarde » cinglante :
« Nous en appelions à la ‘conscience’ de notre maire : ‘Mu par le bon sens et une tranquille humanité, vous ferez ce geste simple.’
Peine perdue. Gilles Demailly a de nouveau, et cette fois officiellement, rejeté cette modeste demande. Prétextant attendre que les procédures judiciaires soient éteintes.
Le jeudi 20 juin prochain, il y aura un cocktail, de la musique, des discours. Ainsi ces notables comptent-ils festoyer. Ils auront un cadavre sous les pieds.
‘Nous serons là, ce juin 20, écrivions-nous au maire. Nous serons là, je l’espère, pour vous applaudir – parce que vous aurez trouvé le chemin de l’honneur. Mais nous serons là, s’il le faut, pour vous huer.’ »

La colère est parfois bonne conseillère : le jour même, le cabinet du maire envoyait une lettre à la famille Loubota – et en fournissait en urgence une copie à tous les militants, associatifs, syndicalistes : «  Une fois que la Justice se sera prononcée, le maire, mais aussi l’homme que je suis, mettra tout en œuvre, avec votre famille, pour étudier dans la sérénité les modalités permettant d’honorer la mémoire de votre fils Hector Loubota. »
La forme avait changé.
Il s’engageait, mais d’un engagement qui demeurait évasif et lointain.

La situation devenait moins manichéenne.
Et plus complexe en interne.
Dans le collectif, des membres prônaient le modérantisme : cette vague promesse suffisait. L’avocat suggérait, lui aussi, qu’on abandonne là la bataille, pour des négociations plus consensuelles. Mais qu’en pensait la famille ?
« Qu’en pensez-vous, vous ? me renvoya aussitôt le père.
«  On ne peut pas être sourd, j’estimais : dans notre ton, il faut tenir compte de cette évolution, se faire moins cassant avec la mairie. Maintenant, ils n’indiquent aucune date : quand ‘la Justice se sera prononcée’, ça veut dire quoi ? à l’automne 2013, au début 2014, après les municipales ? Ensuite, on ne déserte pas un champ de bataille quand on commence à gagner du terrain, on ne disperse pas des troupes qui avancent. Il faut en profiter, en ce moment, tant qu’ils ont le couteau sous la gorge avec leur inauguration. Après, il sera trop tard. »
Mon maigre sens tactique a convaincu le père.
Et on s’est remis au clavier :
« Monsieur le Maire,
Nous vous remercions pour votre courrier : depuis onze ans que nous subissons le silence et le mépris des diverses autorités, municipales et judiciaires, nous recevons votre lettre comme une avancée. Néanmoins, elle est encore loin de nous satisfaire.
Vous nous demandez d’attendre. Mais nous attendons déjà depuis plus d’une décennie ! Qui sait s’il n’y aura pas un appel, d’autres procédures, et si vous serez encore maire lorsque, dans deux, trois, quatre années, toute l’affaire sera achevée devant les tribunaux ?
Nous vous demandons donc, dès aujourd’hui, un engagement clair : la pose d’une plaque au fronton de la Citadelle avant le 22 février 2014, jour anniversaire du décès de notre fils, et ce quelle que soit la situation judiciaire du dossier.
Enfin, pouvez-vous nous confirmer que, le jeudi 20 juin, vous comptez faire la fête, à l’endroit où Hector est mort, sans un mot dans votre discours, sans un signe public pour notre famille ?
Disons-le franchement : ce comportement nous heurterait.
Le collectif qui s’est rassemblé autour de notre famille se réunit le mardi 11 juin à 19 heures. Je souhaiterais avoir des réponses nettes à ces deux questions, afin de décider avec les associations qui me soutiennent quelles actions mener ou ne pas mener le jeudi 20 juin. »

Le mardi 11 juin, à 19 heures, le cabinet du maire avait tenté de joindre l’avocat et l’avocat le cabinet du maire, mais nos deux questions demeuraient sans réponse. A une vingtaine, avec M. Loubota, un oncle d’Hector, des syndicalistes de SUD, de la CGT, l’équipe de Fakir surtout, notre cuisine débordait.
Qu’allait-on décider ?
On maintenait notre propre cérémonie, soit, puisque les autorités s’y refusaient. Mais est-ce qu’on pourrait accéder au lieu, le soir des festivités ? Est-ce que ça serait bourré de policiers ? Est-ce qu’on saboterait leur gala, avec boules puantes et compagnie ?
Faut que je tempère, moi, que je tempère mon propre courroux déjà. Pour que, à chaque étape, la famille valide, que jamais elle ne se sente otage d’agitateurs. Pour que, également, ça ne se termine pas au poste, avec une série de plaintes, des procédures à venir, bien des complications dans une existence déjà assez compliquée.
Eric voulait une vraie plaque.
En marbre et tout.
« Pas un truc symbolique en plastique. »
J’hésitais. Pas pour le fric, mais pour les flics. Ca signifiait faire des trous dans un bâtiment public, le dégrader, avec un procès à la clé. Tant pis. Eric irait, avec Thomas (je livre le nom des coupables) à la nuit tombée.
Et on porterait des petits rubans noirs (Isabelle).
Et on aurait l’énorme sono de la Zone (Françoise).
Et avec ça, on pourrait interpeler le maire (Eric).
Et faudrait au moins un tambour (Mathieu).
Et on adresserait à tous les élus, d’Amiens, du Département, de la Région, une invitation cartonnée, très classe (Mathilde).
Et on adresserait une lettre à Renzo Piano (Peggy). Pourquoi pas, même si, je me disais, qu’est-ce qu’il en a à foutre, ce mec, entre Shanghaï et New-York, de ce petit noir qui est mort il y a dix ans en Picardie, franchement ?
La réunion était terminée.
Notre ruche s’est mise au boulot.

C’est bizarre comme les choses stagnent, parfois, durant des années, et comme elles s’accélèrent ensuite, presque une bascule, en une poignée de semaines, de jours, ou d’heures.
Dans l’appel d’un élu, avec des gens croisés dans la rue, Hector Loubota n’était plus cet inconnu, mais une cause que nous avions bien raison d’endosser. Nous avions gagné en légitimité et c’est le maire qui, on le sentait, se retrouvait isolé, jusque dans son entourage.
C’est presque sans surprise que, le lundi 17 au matin, j’ai reçu ce courriel de l’avocat :
« La mairie a indiqué à la famille Loubota que le maire évoquera la mémoire d’Hector lors du discours qu’il prononcera à l’occasion de l’inauguration de la Citadelle, jeudi 20 juin prochain.
Le maire souhaite également recevoir dans les prochaines semaines la famille d’Hector pour réfléchir avec elle à la manière d’honorer la mémoire d’Hector dans la durée. »

Le mardi 18 au matin, en revanche, c’est avec surprise que j’ai reçu ce courriel d’Eric :
« Je raccroche le téléphone à l’instant.
C’était Paul Vincent, le partenaire de Renzo Piano.
Il nous appelait à la demande expresse de celui-ci, qui venait de lire le courrier de Peggy.
Il nous propose de réaliser un lieu de mémoire à l’intérieur de la citadelle. Arbre + banc + plaque ?
En tout cas, cela se fera selon les desiderata de la famille Loubota.
Paul insiste pour que l’on se rencontre ce jeudi 20 à la Citadelle, qu’on y mange ensemble, qu’on aille voir les maquettes à son agence à Paris (rue des Archives), qu’on formule des suggestions quant à l’aménagement du lieu.
En deux mots comme en cent : bravo Peggy. »

On imprimait un nouveau tract, plutôt victorieux : « Le mépris, c’est fini ! », et la dernière ligne droite s’annonçait tranquille.

Pas un flic, évidemment.
Sans entrave, on occupait le lieu avec camion et sono.
Entre deux averses, habillées de noir, centaine de personnes, au moins, s’étaient déplacées. Des élus, communistes, socialistes. Les médias locaux – France Bleu, France 3, Courrier picard. Le directeur de cabinet du maire, accompagné de l’architecte.
«  On va dévoiler aujourd’hui une plaque, je racontais au micro, et il paraît que, tout à l’heure, le maire va prononcer quelques mots. C’est tout à son honneur. Mais ces gestes auraient dû relever de l’évidence, dès le 23 février 2002, dès le lendemain du drame. Et il aura fallu attendre onze ans.
« Il était dit que cette affaire serait placée sous le signe du mépris. Un triple mépris :
1 – sur le chantier, pas seulement pour Hector, mais pour tous les jeunes ‘en insertion’, qu’on a envoyés au casse-pipe sans la moindre mesure de sécurité ;
2 – le mépris de la justice, qui a scandaleusement enlisé ce dossier ;
3 – le mépris de la municipalité, qui a voulu effacer cette histoire de notre histoire.
L’unique tort de la famille Loubota, durant tout ce temps, c’est d’avoir eu confiance, confiance dans la justice, confiance dans la démocratie. Je ne crois pas, moi, que la « démocratie existe », mais plutôt qu’il faut la faire exister, qu’elle n’est pas un état passif mais une conquête active, permanente, bref, qu’elle peut avancer, mais à coup de pieds au cul.
« Un mot sur Hector. Je ne l’ai bien sûr pas connu. Mais tous, ses sœurs, ses collègues, ses formateurs, me l’ont décrit comme un blagueur, comme une amusette. Alors, entre ces murs, son corps a souffert. Entre ces murs, il a subi des humiliations et des injures racistes. Entre ces murs, il a éprouvé la révolte. Mais entre ces murs aussi, son rire a résonné. On peut s’en souvenir également.
« Hector est mort, nous sommes vivants : profitons-en ! Il ne bouderait sans doute pas la Fête dans la Ville. Il danserait. Il draguerait peut-être. Il boirait un ou plusieurs. Mais en profiter, c’est aussi se bagarrer ensemble, côte à côte, contre ce qui nous apparaît une injustice, et en éprouver une légitime fierté. »

Oui, j’étais fier, en cet instant, fier d’avoir sorti Hector de l’oubli, fier d’être à la tête de cette formidable équipe, fier d’être parmi ces hommes et femmes de bonne volonté.
De sa voix fragile, à demi éteinte, Monsieur Loubota a remercié tout le monde, six, sept, huit fois, et a dit sa tristesse, « au moment où certains vont faire la fête, boire, manger, faire tout. Donc je voudrais vraiment vous remercier tous d’être là, de me soutenir. Ce n’est pas encore fini parce que sur le terrain judiciaire, c’est encore une longue bataille qui est là devant nous. Vous comprendrez vous-mêmes qu’il y a beaucoup de pesanteur à ce niveau-là. En tout cas, je tenais à vous remercier pour ça. Merci pour tout. »


Le maire, ensuite, dans son discours, a fait le service minimum,
mais il l’a fait : « Le début des travaux marque la renaissance d’un lieu lourd de son passé, des drames et aussi de souffrance. » Il ainsi évoqué les Résistants, les harkis, puis : « Je pense aussi à Hector. Victime d’un accident mortel en 2002 alors qu’il travaillait à la restauration de la Citadelle. Nous ne devrons rien oublier de tout cela et nous devrons en témoigner ».
Puis Peggy, Eric, Thomas ont croisé l’architecte et son assistant : eux se proposaient de planter un « érable du Japon », avec un banc, comme ils l’avaient déjà fait à Lyon, dans un parc, un espèce de « kit mémoriel ». Mais mieux vaudrait ôter la plaque – qui leur paraissait un peu kitsch, has been - pour ne garder qu’un seul symbole.
La semaine suivante, on a rapporté cette suggestion à M. Loubota. Qui s’est écrié : « Ah non ! Ils ne vont pas toucher ma plaque ! »

François Ruffin.
Photos : Mathieu Hautemulle

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Vos commentaires

  • Le 2 avril à 13:29, par Johanne Maitre En réponse à : Hommage à Hector Loubota

    Je finis à peine l’ouvrage « Hector est mort », enquête de François Ruffin publié chez Fakir Éditions, qui raconte l’histoire de cette lutte pour le respect, la reconnaissance et enfin, la justice. Je vous remercie, toute l’équipe, bien sincèrement, pour ce travail et votre engagement aux côtés de la famille Loubota. Vous avez tout mon respect, merci de contribuer à informer, témoigner, relayer, nous faire relever la tête et défendre une certaine idée de l’humanité. Mes condoléances et mes plus belles pensées à la famille de Hector.

  • Le 23 novembre 2015 à 12:08, par buquet En réponse à : Hommage à Hector Loubota

    je voudrai une confirmation de la date du 30 novembre pour le nouveau procès..en appel à amiens..9h ? info de resf..je serai jusqu au bout avec la famille loubota..merci

  • Le 2 février 2015 à 14:09, par outhier En réponse à : Hommage à Hector Loubota

    Je ne sais comment exprimer tout mon soutien et mon « admiration »pour le courage et la ténacité de la famille d’Hector et de l’équipe de Fakir.C’est grâce à des gens comme vous que l’humanité avance.
    A la fin c’est nous qu’on va gagnar

  • Le 29 janvier 2015 à 14:02, par Jean Guilllon En réponse à : Hommage à Hector Loubota

    Quelle belle action, soutien inconditionnel, cela me fait penser au film belge :« La Promesse ». Bravo et merci.

  • Le 28 janvier 2015 à 23:33, par Un partageux En réponse à : Hommage à Hector Loubota

    « Quartier Nord » c’est l’épopée de la guerre moderne. La guerre aux pauvres, la guerre aux gens modestes, la guerre à ceux qui n’ont que leurs bras et leur tête et pas de patrimoine pour faire bouillir la marmite.

    Une chronique du petit peuple indispensable quand, en affre du boulot, on ne connaît que la panne de la machine à café. Histoire de comprendre notamment pourquoi on ne vote pas.

    http://partageux.blogspot.fr/2015/01/a-la-memoire-dhector-loubota.html

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