François Hollande dévoile son véritable programme à la City : nos commentaires (2)

par François Ruffin 23/02/2012

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Le Bourget contre The Guardian : choisissez votre François Hollande. Tant qu’à faire, on préfère la version du quotidien britannique, qui a le mérite de l’honnêteté : finance protégée, traités européens à peine retouchés, aucune conquête sociale à attendre… Demandez le programme !

Pour lire notre traduction de l’article du Guardian, cliquez ici.

1 – Une « Finance sans parti » ?

Au Bourget : « Mon adversaire n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera donc pas élu, et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance. »

Au Guardian  : « La gauche a gouverné pendant quinze années, durant lesquelles nous avons libéralisé l’économie et ouvert les marchés à la finance et aux privatisations. »

Après le discours du Bourget, on s’étonnait de ses lacunes.
Car pour nous, cet « adversaire » en a, des « visages », et pas qu’un : c’est Marc Ladreit de Lacharrière, patron du fonds Fimalac – qui possède l’agence de notation Fitch Rating, qui a délocalisé loin du continent la production des outils Facom, qui conseille de faire de même avec les voitures Renault ; c’est Michel Pébereau, le PDG de BNP-Paribas, qui joue avec les dettes des états et jongle avec les paradis fiscaux ; c’est Jean-Charles Naouri, qui a arraché une plus-value du naufrage de Moulinex, etc.

Car, surtout, cet adversaire en a un, de « parti », ou plutôt deux : c’est la droite de gouvernement, le RPR, qui a privatisé les banques – notamment sous Chirac (1986). Mais c’est aussi son camp, le Parti socialiste, qui a libéralisé la Finance sous Bérégovoy (1984). Et ces stock-options qu’il se propose aujourd’hui de « supprimer », c’est son camarade Dominique Strauss-Kahn qui en a allégé la fiscalité (1997).

« Sous nos yeux, en vingt ans, la finance a pris le contrôle de l’économie, de la société et même de nos vies », poursuivait François Hollande, comme s’il s’agissait, quasiment, d’une catastrophe naturelle, d’une fatalité tombée d’un ciel peu clément – mais c’est peut-être, surtout, davantage, que des dirigeants politiques, par des lois, dans les ministères et les parlements, ont confié à cette finance « le contrôle de l’économie, de la société et même de nos vies ».
Dans ses propos tenus au Guardian, François Hollande rétablit cette vérité historique : « La gauche a gouverné pendant quinze années, durant lesquelles nous avons libéralisé l’économie et ouvert les marchés à la finance et aux privatisations. Il n’y a pas de grandes inquiétudes. » C’est honnête.
Seul hic : ces orientations – « ouverture des marchés à la finance » et « privatisations » – François Hollande les range dans la colonne positif du bilan de la gauche, plus qu’il ne se livre à une autocritique faite de regrets…

2 – Avec quelles armes ?

Au Bourget : « Dans cette bataille qui s’engage, je vais vous dire qui est mon adversaire, mon véritable adversaire. Cet adversaire, c’est le monde de la finance. »

Au Guardian  : « La City de Londres ne doit pas avoir peur… » « Il n’y a pas de grandes inquiétudes… ». Lui ne se montrera pas « agressif ». Et pour rassurer les marchés, François Hollande affirme même que, dans sa lutte contre la finance, il n’en fait ni plus ni moins que « tous les autres présidentiables français, Nicolas Sarkozy inclus ».

Après le discours du Bourget, Le Nouvel Observateur – et autres médias roses bonbon – s’enflammaient pour ce « Cap à gauche ». Pas nous. Car même alors, alors qu’il dénonçait cet « adversaire » ô combien redoutable, la Finance, son « emprise [qui] est devenue un empire », à aucun instant, jamais, il ne nous dit de quelles armes il userait comme futur président : reviendrait-il sur « la libre circulation des capitaux, y compris avec les pays tiers » – cet instrument de chantage permanent pour les forces de l’argent ? Abolirait-il ces dogmes qui inspirent l’Europe libérale – « la concurrence libre et non faussée », « l’indépendance de la Banque centrale européenne », etc. ? Sur tout ça, rien. Nulle rupture annoncée avec les traités de Lisbonne ou de Maastricht, nulle refondation de l’Union sur un nouveau socle.

Dès lors, la manœuvre apparaissait dans sa simplicité.
Et Sylvie-Pierre Brossolette (du Point) la dévoilait très lucidement sur le plateau de Mots Croisés le 23 janvier 2012 : « Je pense qu’un gouvernement de gauche se doit de donner à ses électeurs, aux électeurs français qui vont lui faire confiance, des symboles, du verbe, un peu presque de la mythologie en compensation de la future inévitable rigueur. Tout le monde le sait très bien. Mais sur le moment, je suppose que les gens de gauche qui écoutaient François Hollande étaient heureux. Ils ont entendu ce qu’ils ont envie d’entendre, qu’ils n’entendaient pas depuis un bout de temps, et ils se sont dit « ça y’est ». Ils ont enfin un leader qui nous dit, effectivement, que l’argent c’est pas bien, il faut pas être fasciné par l’argent, il faut aimer les gens, c’est mieux. Que là effectivement, le monde de la finance, c’est quelque chose d’un peu traumatisant, que il faut l’égalité dans ce pays... À mon avis, c’est le grain à moudre pour pouvoir mieux faire passer le reste, parce que après il faudra évidemment serrer les boulons. »
À ses côtés, Manuel Valls, porte-parole de Hollande, approuvait du bonnet : « Oui oui ».

D’emblée, nous le savions – mais la rencontre avec The Guardian le confirme : face à la Finance, il n’y aura pas de bataille du tout. Même pas avec un pistolet à bouchon…

3 – Revenir sur « le Traité européen » ?

Au Bourget : « Je proposerai à nos partenaires un pacte de responsabilité, de gouvernance et de croissance. »

Au Guardian  : « Il a renouvelé sa demande pour un changement du traité européen sur l’intégration économique, mais a semblé tempérer son appel à une renégociation complète, soulignant qu’il voulait ajouter une clause concernant la croissance économique, qu’elle soit incluse ou non dans le traité. Il a ajouté qu’il reviendrait au Parlement français de ratifier le traité après l’élection, et qu’il ne ferait pas de référendum. »

Déjà, avec Le Bourget et le « pacte de responsabilité, de gouvernance et de croissance », les Bourses devaient trembler. Mais voilà qu’il modère encore sa modération : une petite « clause » mentionnant la croissance, et il sera content…

Ça rappelle des souvenirs.
Durant l’été 1997, en effet, Lionel Jospin vient d’entrer à Matignon. Le passage à l’euro, prévoit le programme du PS, ne sera accepté par la France que « sous conditions ». Mais à Amsterdam, les « partenaires » ne font qu’une concession de vocabulaire : « le pacte de stabilité » devient « pacte de stabilité et de croissance ». La gauche plurielle s’est rendue sans combattre – et François Hollande, alors Premier secrétaire de son parti, entérine.
« À ce moment-là, m’expliquait l’économiste Jacques Généreux – alors au PS, aujourd’hui au Front de Gauche – la gauche gouverne l’Europe. Treize pays sur quinze ont des socio-démocrates à leur tête, ou sont présents dans des coalitions. À Paris, Lionel Jospin vient d’être élu. Il a fait campagne sur les conditions pour que la France signe un nouveau traité – notamment l’harmonisation sociale, fiscale, etc. Il va à Amsterdam. Il évoque ces conditions. Il se fait renvoyer dans ses buts par ses amis, par des gouvernements du même bord. Et là, malgré tout, il se couche : il accepte de signer. Il présente ça comme un progrès. Ce jour-là, c’est devenu lumineux, parfaitement incontestable : le libéralisme était ancrée dans leurs têtes. »

4 – Pour gagner quoi ?

Au Bourget : « J’ai parlé du Rêve français. Oui, le beau rêve, le rêve que tout au long des siècles, depuis la Révolution française, les citoyens ont caressé, ont porté. Ce rêve de vivre mieux, ce rêve de laisser un monde meilleur, ce rêve du progrès, ce rêve de pouvoir franchir à chaque fois les étapes de l’humanité. C’est ce rêve-là que j’ai voulu de nouveau ré-enchanter. »

Le Guardian conclut : « Son projet est plus modéré que tous ceux des candidats socialistes avant lui, et ne contient aucune des promesses traditionnelles de gauche d’augmenter le salaire minimum ou les salaires, mais envisage en revanche de freiner le déficit public. »
Avec sobriété, voilà un excellent résumé de cette campagne « au centre toute ! ».

Il est désormais certain, et cet article en témoigne, que le candidat socialiste, s’il devenait président, ne prendrait pas la moindre mesure contre son « adversaire » la Finance (suppression des stock-options, taxe sur les mouvements de capitaux, etc.). N’apporterait aucune conquête, ni écologique ni sociale… Sauf si une pression populaire l’exigeait.
À nous d’y travailler… en commençant par dévoiler ce véritable programme. C’est-à-dire, pour l’essentiel, sa vacuité.

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