Fakir « Machiste » et « fier de sa grosse bite »…

par François Ruffin 22/07/2010

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On a besoin de vous

Le journal fakir est un journal papier, en vente dans tous les bons kiosques près de chez vous. Il ne peut réaliser des reportages que parce qu’il est acheté ou parce qu’on y est abonné !

Suite à la publication, sur notre site, d’un extrait de « La sex-machine d’Eugène », Christine nous a adressé, sur le blog « Le(s) suiveur(s) des choses », une critique au vitriol – reproduite ici –, sous le titre « Fakir, le journal qui a une grosse bite et qui sait s’en servir. » Voici la réponse de notre rédac’chef, toujours prêt à dénicher de la main d’oeuvre gratuite...

Par Christine, mercredi 21 juillet 2010 à 08:35

Fakir - Machiste - Fier de sa grosse bite

Quelques sous (un rappel de RSA, enfin...) et je me suis abonnée à des revues anars, et à Fakir. Pas le temps que le chèque soit encaissé et il publie ça.

La sex machine d’Eugène :

On se rendait à une énième fermeture d’usine. La routine.
Le journalisme engagé, sur le terrain de la lutte de la classe ouvrière.
Sauf qu’un étrange instrument est sorti d’un casier... Un godemiché.
Oui, un godemiché.
Un godemiché, là, mais géant, spécial jument.

On sent bien l’admiration du journaliste, à la fois pour le côté iconoclaste de la présence d’un gode dans un casier d’usine, et pour la taille de l’objet. Il le voit spécial jument, mais ne sera pas dérangé par sa destination réelle « enculer les gonzesses ».

« Qu’est-ce que ça fout là, ça ? »
Eugène me tend son téléphone portable. Sur sa vidéo amateur, une femme à quatre pattes se fait pénétrer par ledit gode, mais monté sur une sorte de machine. « C’est moi qui l’ai fabriquée : c’est une fucking machine », lance-t-il en riant. « Une machine à enculer les gonzesses », traduit Rémi, pour les non anglophones.

Quel peut être le but d’une machine à « enculer les gonzesses ». Le plaisir ? Lequel ? De qui ? Ou juste la volonté de dominer, de faire mal, d’avilir ?

Quelques semaines plus tard, l’usine a fermé. Et j’ai rappelé Eugène, qui est arrivé avec son engin, l’a posé sur mon carrelage. Je jette un œil à la fenêtre : que mes parents n’arrivent pas à ce moment là, ou des copains, à qui je devrais de longues exégèses sur le pourquoi du comment je me retrouve en compagnie d’un petit chauve et d’un méga-gode mécanique. « T’entends le bruit que fait le moteur au démarrage ?" Eugène est fier de son travail. Il va me raconter ça, son savoir-faire d’électro, comment il a récupéré des pièces dans sa boîte, et les soirées échangistes, et s’il l’avoue à sa femme ou pas, et comment la vie continue malgré le chômage.

Hop, après le sexisme, un tit chouïa d’homophobe. Faut être discret, sinon va falloir expliquer aux copains qu’il est pas pédé.
C’est vrai que le travail en perruque c’est admirable, la récupération de pièces et de temps sur le dos du patron, subversif.
J’espère qu’il y a une interview de « sa femme », avec son point de vue sur la question et sur sa relation avec le joyeux luron si doué de ses mains (pour fabriquer des machines à « enculer les gonzesses »)

Mais pour vous régaler de tout ça, mes loulous, va falloir cracher 3 € chez le marchand de journaux pour le dernier Fakir (numéro 46, été 2010)...

M’étonnerait que Fakir vise un lectorat féminin. Lutte des classes oui, mais dans le plus joyeux machisme décomplexé (puisqu’on est de gauche et que c’est de l’humour).
Ben non, c’est juste un article d’un sexisme lamentable, qui considère les femmes comme des trous à bourrer.
Comme je suis une brave fille, j’ai eu une pensée attristée pour le membre de l’équipe Fakir qui trouve cette image de la sexualité sympa et une pensée encore plus attristée pour les femmes qui partagent son lit.

Et comme Fakir tient toujours ses promesses, voici la vidéo de cette machine à découvrir sur la page Fakir de Dailymotion.

Y’a même deux vidéos, où on voit un gode imitation verge (pas stylisé, un « vrai », avec les veines et le gland) monté sur un système mécanique qui lui permet de pistonner à petite et grande vitesses. Là, écoeurée mais créative, je me dis que la même machine avec un gant de boxe au bout aurait eu bien des usages anti-capitalistes et anti-sexistes.

La réponse de Fakir (jeudi 22 juillet 2010) (également disponible sur le blog « Le(s) suiveur(s) des choses ») :

Bonjour.

Ici le rédac’chef du canard « machiste », « homophobe », fier de sa « grosse bite », etc. Bon, quand on reçoit ça dans la tronche – par une abonnée, en plus ! – amicalement relayé par les copains du rezo, on ne s’en fout pas : attaqués sur le flanc droit (avec Jean-Charles Naouri, PDG de Casino, qui nous réclame 75000€), mieux vaudrait pas trop ouvrir notre flanc gauche...

D’autant que ça me paraît injuste, comme dirait Caliméro.

Fakir, c’est quoi, avant tout ? Un journal d’enquête, de reportage, qui va à la rencontre des gérants de supérettes, d’un hooligan à Nancy, des footballeurs de l’Association Sportive du Foyer Rural de Ribemont-sur-Ancre, des fans de tuning à Corbie, un journal qui rend compte de cette réalité sociale, grouillante, bizarre, contradictoire, ce réel qui répond très rarement à nos aspirations rouges et vertes, mais qu’on cherche à comprendre, quand même, et à transformer. Il est plus aisé, toujours, de se poster du haut d’un mirador, et de sniper tout ce qui déborde de notre conformisme.

Les éditorialistes de la presse dominante font ça très bien.

Derrière leurs écrans, les éditorialistes du web aussi.

« On sent bien l’admiration du journaliste », note notre critique, Christine. Je ne le crois pas. Il y a de la surprise, oui, de voir un zob en plastique tomber d’un casier, dans une usine. Il y a de l’étonnement. Et il y a de la curiosité.

Au contraire, à vrai dire, au fil du papier, on devine – me semble-t-il – le malaise de Yannick (puisque Yannick Curt il y a, je n’en suis pas l’auteur). Lui refusera de se rendre aux soirées échangistes (par curiosité, toujours, ce moteur du reporter, j’aurais sans doute accepté). Lui posera des questions sur sa femme, à qui Eugène cache cette pratique. Et tout cela, le rédacteur ne l’approuve pas. Il ne le dénonce pas non plus, suspendant son jugement – et l’on devine à la fois de la sympathie et de la distance.

Mais pour remarquer tout cela, il aurait fallu que notre critique, Christine, lise le papier. Qu’elle le lise en entier, puisqu’elle est abonnée. Mais tout comme les éditorialistes de la presse dominante se contentent du quatrième de couverture, un extrait gratuit sur le Net suffit parfois aux éditorialistes du web.

Dans un précédent numéro, nous avons publié un article intitulé « Maman, j’suis pédé », avec Arthur, l’un des membres de l’équipe, narrant son “coming out” (et celui de ses copains). Dans le numéro d’avant, Aline, ma compagne, s’était rendue à une soirée « tuppergode », parmi les femmes de gendarmes et en tira « Un coin-coin nommé plaisir » . Nous offrions, en prime, l’analyse de l’historienne féministe Rachel Maines, auteur de Technologies de l’orgasme – qui ne voit pas franchement dans cette mécanisation « une volonté de dominer, ou d’avilir ». D’abord une thérapie contre l’hystérie, ensuite un utile substitut aux insuffisances masculines, longtemps des objets subversifs – car menaçant la toute puissance du phallus, remplaçable...

Peut-être alors étions-nous, et Arthur avec, et Aline, et les femmes de gendarmes, coupables de machisme homophobe sans le savoir. Dans votre société idéale, ça va faire du monde à excommunier…

Voilà. Je ne sais pas si c’est bien que Eugène fabrique des sex-machines, qu’il participe à des partouzes, que des femmes testent – librement – son appareil. Je ne sais pas si c’est mal, juste qu’il ne fait aucun mal. Je ne l’admire pas pour ça, je ne le déteste pas non plus. Je ne me prends pas pour un pape, qui mettrait les hommes à l’index pour leur sexualité. Je ne prétends pas, non plus, que la vidéo soit un monument de délicatesse – et je comprends qu’elle en fasse rire certaines, qu’elle en écoeure d’autres.

Je suis fier, en revanche, de publier ce papier de Yannick (pourvu qu’il nous en fournisse d’autres, que ça ne le décourage pas). Je suis fier aussi que nous fassions un journal militant, qui cause de nos saigneurs (la face cachée des Parisot, « le hold-up tranquille » des actionnaires, etc.) mais qui accepte aussi le flux de la vie, dont le cul, sans forcément délivrer des leçons de morale.

Dans sa liberté de ton, Fakir n’arrive pas à la cheville de Hara-Kiri, de ces « belles images » qui font aujourd’hui se pâmer le tout Paris – et la province. Mais que surgisse dans les kiosques un OVNI qui parviendrait, allez, au tibia du journal de Cavanna et Choron dans le mauvais goût, et ce canard ne sera plus seulement poursuivi par le pouvoir, mais aussi par tous les maîtres-censeurs de la nouvelle bien pensance. Tout comme BHL ou Philippe Val aperçoivent de l’antisémitisme partout, en guise d’œuvre, ces procureurs du politiquement correct traquent le moindre signe de machisme, le soupçon d’homophobie, l’ombre de la beauferie, et autres péchés capitaux.

Ça me fatigue.

Juste le symptôme, sans doute, d’une époque qui rétrécit.

Fakir ne mérite pas, à coup sûr, un certificat de pureté féministe.

Il ne mérite d’ailleurs aucun certificat de pureté.

Mais c’est se tromper de cible, quand même, me semble-t-il, que de nous attribuer la palme du machisme. Car est-ce bien « la sex-machine d’Eugène » qui opprime le plus les femmes ? Ou plutôt les champions de la grande distribution, qui imposent à leurs caissières des horaires hachés, et pour moins que le SMIC ? Ou encore l’Union européenne qui, sous couvert d’égalité, légalise le travail de nuit des femmes, diminue les points de retraite octroyés pour chaque enfant ?

A mon avis, y aurait de l’indignation mieux placée. Mais à chacun ses grandes batailles.

Pour finir, je me suis rendu chez les anciens de Moulinex, près de Caen. A vrai dire surtout les « anciennes ». Je leur ai distribué, là-bas, notre dernier numéro – et tombant sur le gode géant, elles ont ri, rougi, se sont passées le journal : « Oh, Jacqueline, t’as vu ça ? – J’en ai pas un comme ça à la maison ! » De là, sont arrivées des anecdotes salaces, « parce que, à l’usine, c’était pas triste ! – Surtout celles des bureaux ! – D’ailleurs, comment qu’elles y montaient, hein, aux bureaux ? ».

J’attendrais ça, moi, plutôt que la condamnation d’Eugène, plutôt que la prescription d’une sexualité correcte – et la proscription des autres – Fakir publierait volontiers ça, de Christine, de ses ami(e)s indigné(e)s : ces discussions intimes avec les anciennes de Moulinex, avec les mères de famille dans leur barre HLM, avec nos Madames Bovary contemporaines : à quoi rêvent-elles ? que font-elles avec dégoût, « humiliées », « avilies » comme vous dites – et que pratiquent-elles avec joie ? Vont-elles chercher l’orgasme en dehors du foyer ? Fabriquent-elles des machines, elles aussi ? Est-ce que l’histoire avance, pour elles, ou régresse ?

Et alors, après le conflit, on aura gagné ça : de nouvelles collaboratrices. On n’attend que ça.

Fakirement,

François Ruffin.

PS : Quant à votre abonnement, aucun souci : Fakir est le seul journal, je pense, qui assure le même service commercial que Darty : « Satisfait ou remboursé. »

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Vos commentaires

  • Le 26 décembre 2015 à 08:22, par lilas En réponse à : Fakir « Machiste » et « fier de sa grosse bite »…

    Vous êtes machistes, condescendants, odieux. Rien que la vignette casé dans cette « réponse » est sexiste (la femme se fait doublement niquer la gueule par son mari, trop conne qu’elle est pour se rendre compte que c’est un gode ahahah humour hein).
    C’est un énorme combat que de lutter contre de soi-disant camarades qui n’ont pas même la conscience minime de leur sexisme bien intégré. Vous n’avez absolument rien désappris.
    Les ouvrières qui « rougissent » : "et tombant sur le gode géant, elles ont ri, rougi, se sont passées le journal : « Oh, Jacqueline, t’as vu ça ? – J’en ai pas un comme ça à la maison ! » De là, sont arrivées des anecdotes salaces, « parce que, à l’usine, c’était pas triste ! – Surtout celles des bureaux ! – D’ailleurs, comment qu’elles y montaient, hein, aux bureaux ? ».

    LOLILOL MDR

    même des ouvrières trouvent que d’autres sont vraiment de grosses chiennes, donc bon c’est bien qu’y a un fond de vérité ?

    Pitoyable Ruffin, comme d’hab.

  • Le 13 janvier 2015 à 00:17, par Un troll féministe En réponse à : Fakir « Machiste » et « fier de sa grosse bite »…

    Alors, je suis une fille, un peu féministe, qui passe par hasard sur cet impudique article, plus de quatre ans après sa publication.

    Eh bien, s’il avait phallus, fallu pardon, que je lise ce billet avant de m’abonner, je ne me serais pas abonnée ! Au fait, c’est comme dans PIF, vous envoyez la prochaine édition avec un jouet ? :p humour

  • Le 4 novembre 2014 à 12:43, par Cecile En réponse à : Fakir « Machiste » et « fier de sa grosse bite »…

    On n’a pas besoin de l’aval de la gent masculine pour savoir à quel moment on doit s’indigner. Les rapports de sexe sont une lutte des classes au même titre que les rapports économiques.

  • Le 17 juin 2014 à 23:23, par Bootsy En réponse à : Fakir « Machiste » et « fier de sa grosse bite »…

    Allons même plus loin :

    Est-ce que la branche inutilement moralisatrice du féminisme, dont nous avons tous croisé une représentante, n’est pas une simple continuation du puritanisme dans le présent ?
    Un peu comme le communisme serait une sorte de suite de Jésus chassant les marchands du temple, ou encore l’éthique protestante l’incarnation de l’esprit du capit....mais ça vous le savez déja.

    Et quitte à faire du Michéa de seconde zone, peut-être même encore plus loin :

    Est-ce que ce type de féminisme, qui traque des comportements dits « machistes », que Bourdieu corrélererait sans doute plutôt avec la non-détention de capitaux culturels/économiques (en gros hein), ne serait pas l’aile « gauche » de l’intériorisation par la femme d’un statut de dominé ?
    Un peu comme les libéraux de gauche dénoncés par Clouscard puis Michéa comme l’aile « fausse-rebelle » du capitalisme ?

    Dans ce cas, il y aurait alors deux rôles acceptables par le capitalisme pour la femme :

    • l’inconsciente du « second rôle » social à laquelle les normes culturelles la destinent, friante de magazines de beauté et de boutiques de fringues,
    • et l’autre, éduquée, les nerfs à vif, celle qui pense s’être libérée des carcans mais dont le dégoût pour l’économisme (car les marxistes seraient « anti-féministes ») et les saillies principalement dirigées contre ses inférieurs (a-t-on déja vu ce courant du féminisme critiquer le néo-libéralisme profond de Vallaud-Belkacem, par exemple ?) en feraient la meilleure alliée des puissants.

    Avec en creux, celles qui refuseraient de se laisser enfermer dans une prison intellectuelle, de penser les problèmes par le petit bout de la lorgnette, de faire abstraction de la domination qui s’exerce aussi sur les autres, qualifiées de « traîtresses ».

    Heureusement, certaines femmes prouvent tous les jours qu’elles valent mieux que ça, malgré toute la merde qu’elles subissent depuis la nuit des temps, et sans pour autant faire preuve d’indulgence quand le machisme dépasse les bornes.
    Et celles-ci, je leur tire mon chapeau.
    Parce qu’elle ne « font » pas du féminisme.
    Elles « sont » le féminisme.