Dix commandements pour boboïser une ville (2)

par L’équipe de Fakir 05/04/2007 paru dans le Fakir n°(31) Décembre - Janvier 2007

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Suite des dix commandements de la mairie pour transformer Amiens en une super-méga-métropole géante, plus high-tech que Los Angeles, avec des plus grands shows qu’à Las Vegas. Leur mégalomanie ne s’arrange pas.

Commandement IV :

Les étudiants en éclaireurs tu enverras

Prudence : pour gentrifier un quartier populaire, pour se frotter aux habitants historiques, prolétaires, immigrés ou cas sociaux, n’envoie pas au front, d’emblée, des familles d’ingénieurs ou des jeunes médecins. Mieux vaut dépêcher les étudiants en éclaireurs, parfaits pour jouer les entre-deux.

Tu as planté la fac de droit en plein Saint-Leu, bien joué, et des bars branchés ont fleuri dans la foulée. À Saint-Maurice, tu as installé une « Ecole Supérieure d’Art et Design », ses élèves se sont logés aux alentours, un bar alternatif s’est glissé à sa suite.
En fin d’année, les artistes en herbe ont même organisé une fête, dans l’indifférence ou l’hostilité des voisins : les plus jeunes indigènes se sont exercés au lancer de projectiles sur les oeuvres modernistes. Bref, un peu de frottis entre les nouveaux et les anciens.

Cette brèche ouverte, il te suffisait de l’élargir aux promoteurs : « Qui aurait cru qu’un jour, tu t’emballes toi-même, dans un quartier aussi difficile que Saint-Maurice, on aurait Bouygues à l’oeuvre ? »

Te reste à po
ser, demain, dans un avenir hypothétique, les facultés de sciences humaines à la Citadelle, et tu verras bientôt les HLM reculer devant les pavillons « de standing » sur l’ouest du quartier Nord – c’est-à-dire sa partie la moins sinistrée. Une mixité sociale à sens unique...

Commandement V :

La Culture tu chériras

C’est par la Culture, surtout, tu le sais bien, que les quartiers s’embourgeoisent. D’abord parce que, à l’instar des étudiants, les photographes, maquettistes, peintres, gens de théâtre, journalistes, etc. font d’excellents intermédiaires : ni vraiment du peuple, ni tout à fait de la bourgeoisie, et un peu des deux. Ensuite parce qu’on n’attire pas les gentrificateurs avec du vinaigre : il leur faut ce supplément d’âme artistique. Enfin parce que le consensus régnant autour de la Culture, de son industrie, de son cosmopolitisme, de ses sanctuaires, neutralise les rapports de force sociaux, déguise les desseins financiers sous les oripeaux du « cool » et du « sympa ».

Quel populiste s’opposerait à l’implantation d’un théâtre ou d’une bibliothèque ? Pourtant, l’Opéra Bastille à Paris et le Musée de la Charité à Marseille furent les fers de lance dans la « reconquête » immobilière de ces quartiers. Très bonne idée, donc, qu’un « Fonds national d’art contemporain » derrière la gare : voilà qui passionnera trente pleupleus mais qui contribuera à « revaloriser le quartier »...

Commandement VI :

Des nuits blanches tu organiseras

Certes, tu n’as pas triomphé : un rassemblement de nains pour jardin qui, finalement, ne s’est pas tenu. Un film minimaliste, à la piscine du Coliseum, où un musclé enchaîné bouge d’un centimètre. Une projection, sur le Beffroi, d’une phrase du genre « L’obscurité, c’est la nuit », etc. Des petits esprits se moquent de tes Nuits blanches, mais ils ont tort. Car, en un sens, tu as réussi.

D’abord, parce qu’il te faut faire parler d’Amiens – et qu’importe le flacon pourvu qu’on ait la com. Surtout, parce que les semi-bobos sont friands de ces « événementiels ». D’ailleurs, la « « « culture » » » (avec bien des guillemets, ni toi ni moi ne la prenons au sérieux) servie ce soir-là, branchouille à rabord, avec de la techno dans tous les coins, expérimentale pour gogos, s’adressait directement à cette clientèle-là : les Amiénois n’ont pas partagé ensemble des rires, des larmes, une histoire, mais ils ont singé les soirées parisiennes. C’est qu’il s’agissait moins d’une fête, au fond, que d’un signe envoyé à la capitale : ta ville n’est plus peuplée de péquenots provinciaux...

À ton tour, tu as « appris, à grands coups de pseudo-événements, à attirer le touriste et le bourgeois branché, pour qui l’on a composé le décor attendu » : « Spéculation immobilière et animation culturelle vont ouvertement de pair » (1).

Commandement VII :

Les hôpitaux au « pôle Santé » tu regrouperas

Bientôt tu rassembleras, tous les services hospitaliers en un seul pôle. Pour que les patients y gagnent ? Un peu, mais surtout pour le prestige. Raisonne comme Philippe Domy, le directeur de l’hosto : « Avec le nouveau CHU, Amiens et la Picardie s’offrent une image de modernité unique. » Prie, comme Bernard Désérable, président de la CCI, pour que cet « hôpital le plus moderne de France » sache « séduire les médecins ».

Ne te soucie pas que le CHU tourne en sous-effectif chronique, que l’on ferme des lits pour économiser des miettes. Investis plutôt 450 millions d’euros, non pour que les soins s’améliorent mais pour « une image de modernité ». Et alors, gloire à toi...

(article publié dans Fakir N°31, décembre 2007)

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