Dieu, fais gaffe à toi : Cavanna est là...

par François Ruffin 20/06/2014 paru dans le Fakir n°(64 ) février - avril 2014

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Y a des chocs qu’on se prend à l’adolescence et qui vous chahute l’existence. Pour moi, et pour pas mal d’autres, pour une petite tribu, c’est la rencontre, par livres interposés, avec François Cavanna.

J’avais pas de crucifix, collégien, au-dessus de mon lit. J’avais même décroché la photo de Platini. Trônait juste le portrait de Cavanna, dessiné par Wiaz, avec à côté, recopiée à la main, la citation de Desproges :

Je connais, dans les milieux huppés des belles lettres françaises, quelques journalistes trous du cul pompeux, qui trouduculpompisent dans maints hebdomadaires glacés, et s’esbaudissent volontiers à la relecture de Rabelais tandis qu’ils trouvent Cavanna vulgaire. Le monde est ainsi fait d’étranges paradoxes. Même pour de rire je serai incapable d’enfoncer Cavanna, qui reste l’inventeur de la seule nouvelle forme de presse en France depuis la fin de l’amitié franco- allemande en 45, et l’un des derniers honnêtes hommes de ce siècle pourri. Seule la virulence de mon hétérosexualité m’a empêché à ce jour de demander François Cavanna en mariage.

C’est un culte, quasi, que je lui vouais. Comment il m’était tombé dessus ? À la bibliothèque municipale, à Amiens, gamin, je m’aventurais dans la section « romans adultes ». J’osais pas trop. Le parquet grinçait, je craignais qu’il me trahisse. Alors, je restais juste au bord, dans les premiers rayons, « A – B – C », je découvrais la littérature par ordre alphabétique, « Aragon, Aymé, Barbusse, Boudard, Camus, Caster » et dans ces étagères, j’ai attrapé L’œil du Lapin , de Cavanna, que je connaissais pas, ni lui, ni Charlie-Hebdo, ni Hara-Kiri, ni rien, j’ai à peine survolé la quatrième de couve, et je l’ai emprunté vite fait, comme un voleur.

J’ai eu une enfance merveilleuse. Oui, toutes les enfances le sont, mais celle-là plus que ça, beaucoup plus. Et je m’en rendais compte. Comment dire ? J’étais heureux et je me regardais être heureux. Je me racontais mon bonheur. Je disais à mes copains, les autres petits Ritals de ma rue : « Qu’est-ce qu’on se marre, les mecs ! Qu’est-ce qu’on a comme pot, nous autres ! » Les copains en étaient bien d’accord. Ils n’y auraient pas pensé tout seuls, eux se contentaient de vivre, et à pleines mâchoires, mais à partir de là eux aussi se sont regardés être heureux, du coup ils l’étaient encore plus, heureux. Je leur faisais le commentaire du match, en somme. Se regarder vivre et se la raconter, c’est là tout le vice littéraire. Déjà. Un vice de naissance. Un jour, à la biblio de l’école, je suis tombé sur La Guerre des boutons . Eh bien, voilà. C’était ça. Je raconterais notre guerre des boutons à nous, tellement plus marrante, oh là là, dans le grouillement des ruelles à Ritals et les immensités sauvage du Fort de Nogent. On rigolerait dix fois par page. Pour les épisodes cocasses et les anecdotes incroyables y avait qu’à taper dans le tas... Picaresque, c’est le mot, je crois. J’en piaffais. La main me démangeait


Je me revois, lisant ça, la première page de L’œil du lapin donc, un jour de soleil et d’été. C’était un choc, poétique d’abord, je crois, je n’avais pas encore lu Yves Gibeau, ni Henri Calet, toute cette veine populiste, alors, cette manière de causer, pardon, d’écrire, j’avais l’impression qu’il me parlait comme un copain, sans chichis, et il faisait danser les phrases avec sa ponctuation. Ses sujets, aussi, qu’il n’aille pas les chercher dans des salons aristocratiques, dans des voyages en Laponie, ou même au fond des mines, non, juste à côté de lui, son papa maçon italien, et quelque part philosophe :

— Papa, pourquoi il y a des choses qui servent à rien ? Tu le sais, toi ?
On marche tous les deux le long de cette vieille route stratégique, on a dépassé le Fort, il souffle ce vent aigre qui doit me donner de bonnes joues rouges et un appétit d’ogre, c’est ce qu’a dit maman. (...) Papa retourne ma question sous son chapeau. Il est fier d’avoir un garçon pas bête dans sa tête, mais ce genre de garçon-là ça pose toujours des questions que même une grande personne, des fois, elle doit faire attention et bien réfléchir avant de répondre, des fois. Papa s’arrête pour me regarder bien en face :
— Qu’osse qu’il est, sta çojes- là qui servent à rien ? Mva, ze les connaisse pas, mva. Toutes i servent. Toutes. Même si tva tou le sas pas à quva qu’i servent, les çojes, elles, i savent, les çojes.
— Quand même, il y a des choses qui servent à rien. Tiens, la saleté, par exemple, hein, à quoi ça sert, la saleté ?
— “Coute oun po”. La saleté, qu’osse qu’il est, la saleté ?
— Ben, c’est de la boue, quoi, de la bouillasse.
— Eh, si ! Et la boue, i fait pousser les légoumes pour nous, et même l’herbe pour les vaces et pour les moutons. Et si tou l’as pas les légoumes, et le blé, et la viande, allora tou vas mourir la faim, ecco. Fout penser dans la sa tête avant de causer.

... sa maman, « faisant des ménages comme une reine en exil » , que « e ghetto rital avait happée » :

Des fois, quand même, je remarque des choses. J’en entends, aussi. Quand maman pleure, ou quand elle parle tout haut dans la nuit. Des choses qui donnent à penser. J’entrevois un ratage terrible, comme dans les romans tristes, un ratage qui ne s’arrangera jamais. J’ai le cœur serré, j’ai envie de pleurer, je me sens coupable, de je ne sais quoi mais coupable, quand j’étais plus petit j’avais peur, j’avais envie de courir jusqu’au lit-cage où dort maman, de la prendre dans mes bras et de lui dire « Maman, maman, ma petite maman, ne pleure pas, je suis là, ne pleure pas, je t’en supplie ! » J’avais envie, pourtant je restais là, ma peur était plus forte, je me blottissais contre le dos de papa, le grand large dos de papa, j’enfonçais mes genoux pointus dans le dos de ses jarrets, je m’encapuchonnais la tête sous les couvertures pour ne plus entendre cette voix qui me faisait peur mais qui, surtout, me disait que ma mère était malheureuse.

À la fin du livre, le jeune Cavanna se fait virer du lycée, définitif. Il avait transformé une disserte sur « Qu’évoque pour vous la commémoration de l’Armistice du 11 novembre 1918 ? » en pamphlet contre la guerre. À faire le désespoir de sa mère :

— Alors, t’es rien qu’une graine d’anarchisse, un fouteux de feu, un Ravachol ? C’est pour ça qu’on s’est sués les sangs à te donner de l’instruction, avec ton père ? Pour arriver à ça ?

Une fois de plus, je lui fais de la peine. C’est tout ce que je sais faire : de la peine. Je hais le dirlo et tous ces vieux cons. Ils ne voient pas la différence, ces bourgeois. Maman n’est pas une « mère d’élève » , une dadame pour qui la scolarité de son gosse n’est qu’un problème parmi ses problèmes. Ils ne voient pas, ils ne peuvent pas voir qu’ils lui écrasent le rêve, à la petite Margrite gardeuse de cochons. Que si elle ne croit plus en son gars, elle est foutue. Elle n’a que ça, elle : moi. Elle a besoin de croire qu’au bout de toutes ces lessives et ces pailles de fer il y a ma réussite. L’idée qu’elle se fait de ma réussite. Qu’elle puisse voir au loin pour moi un avenir radieux de receveur des Postes ou de sous-chef de bureau la paierait de tout.

J’ai étalé tous ses bouquins, hier, sur mon lit, j’en ai relu plein de passages, et j’avais des tas de trucs à raconter sur lui et moi, son influence jusque dans les détails : pourquoi vous trouverez pas de point virgule chez nous, sur la petite tribu qu’on forme, des solitaires, des mal au monde, et qui se sont reconnus dans ses colères, dans sa destinée, que ses mots ont construit et soulagés, moins seuls. Mais bon, y a qu’une page, tant pis, on se bornera à cet Œil du lapin . C’est pas le meilleur, sans doute, ça vaut pas Les Ritals , Les Russkoffs , Bête et Méchant , mais c’est par lui que je suis rentré dans Cavanna, c’est lui qui m’a permis cette rencontre, en cet âge clé, l’adolescence, où l’existence se cherche un sens, où l’on bout de rage comme d’une sève inutile, où la conscience encore fraîche est comme une pâte à modeler, et que ce compagnonnage, avec d’autres, mais plus que d’autres, a largement, quotidiennement, façonnée. J’avais eu la chance, pour tout ça, de pouvoir lui dire merci.

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Vos commentaires

  • Le 27 juin 2015 à 07:20, par LOUBET LYDIE En réponse à : Dieu, fais gaffe à toi : Cavanna est là...

    Je partage votre gratitude à l’égard de François Cavanna. Vous aviez son image dans votre chambre, j’ai gardé des années ses livres près du lit. Son père c’était mon grand-père, pantalon marron en velours côtelé, l’accent, la bonté, le doigt de l’expert maçon qui glisse le long des appuie-fenêtres...Sa désopilante mésaventure de mai 68 : consultation, hospitalisation. Le STO, Maria, son irrévérencieuse tendresse envers les femmes, etc, etc...Comme j’aimais cet homme, et comme j’aime votre travail François Ruffin, et celui de votre équipe. Merci