Derrière leurs sourires

par Pierre Souchon 04/08/2011 paru dans le Fakir n°(51 ) juin - août 2011

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C’était un week-end peinard à l’île de Ré, y a quelques temps, au coin d’une cheminée, dans une demeure bourgeoise. Un moment de grâce arraché au tumulte, au temps qui passe, à la vie dégueulasse. Mais la brutalité du monde s’est pointée d’un seul coup...

Les copains de Garance avaient une fabuleuse farandole de maisons de campagne. C’étaient pas des masures, c’étaient pas des bicoques, des granges et des cabanes, leurs maisons de campagne. C’étaient des manoirs, des châteaux, ou quelque-chose qui y ressemblait, avec des gardiens qui préparaient les draps et aéraient la maison. Les parents d’Henri, eux, en avaient acquis une à l’île de Ré. Son père à Henri c’était le haut fonctionnariat façon énarque et socialiste : il avait été conseiller économique de Pierre Bérégovoy quand il était Premier ministre. Dans la bande de bourgeois, ça en faisait un bolchevik.

Quand on est descendus du bateau, y avait la bagnole des parents d’Henri sur le quai. C’était une 4L. Mais alors pas une récente, pas une des dernières. C’était une putain de vieille 4L rafistolée bousillée qui devait avoir dans les quarante balais. Il en était vachement fier, Henri, de sa caisse. Il lui donnait un surnom d’ailleurs, Fifille ou Titine, je sais plus, et bien sûr il a fallu la pousser pour qu’elle démarre. Ça m’énervait superbement. Il les insultait bien, Brel, il leur arrachait bien à la gueule, à « ces gens-là », ces prolos qui jouent les riches quand ils n’ont pas le sou. J’aurais tellement aimé qu’il parle aussi de ces riches qui jouent les prolos quand ils ont plein de sous. Parce que c’était pas un cas isolé, la 4L d’Henri. C’était comme ça partout, tout le temps. Les vieux trucs, les machins de prolos, ils aimaient ça. C’étaient des choses vraies. Authentiques. D’ailleurs, sa copine Mathilde me l’avait dit sur le bateau : « Tu vas voir les habitants de l’île de Ré... Comme
ils sont forts en caractère… Ils ont de vraies gueules, c’est des durs, ils dégagent un truc… »
Ça plaît, le paysan. Ça touche, le pêcheur. C’est véritable, le pauvre. J’essayais moi de dire qu’il fallait arrêter de se la jouer prolo à casquette dans sa 4L, et que même, et que surtout le prolo à casquette il en voudrait pas d’une pareille bagnole. Tout le monde s’en foutait.

Elle était vraiment super, la maison, dedans. C’était petit c’était le confort c’était silencieux c’était refait à neuf avec du vieux c’était chaleureux on se sentait tout de suite bien exactement. Henri avait déjà mis le chauffage et du feu un peu dans la grande et belle cheminée. On a préparé le repas tous ensemble. J’ai carafé les bouteilles de vin. Les filles ont disposé les huîtres, les gambas et les crevettes sur de très jolies assiettes de famille. Henri a fait quelques belles salades, et le poisson était excellent. Des bougies allumaient la vieille table en bois brut. Le feu dans la cheminée réchauffait nos enthousiasmes pour la littérature, les films avec Kirk Douglas et la Résistance. Elle était belle, cette soirée, dans cette maison feutrée, avec la mer au loin, et ces gens qui souriaient, échangeaient, éclataient de rire dans un ensemble parfait. Un moment de grâce, vraiment, arraché au tumulte, aux ennuis, au temps qui passe, à la vie dégueulasse. Et il dure, ce moment, il se prolonge, autour du vin, du dessert maintenant. C’est un concert de musique classique parfait. Un instant pareil, et je le sais lorsque je le vis, et je ne veux rien en perdre, on le garde ensuite là, précieusement, qui palpite comme une fleur d’humanité. Henri se dirige vers un vieux coffre. Il en extrait précieusement une très vieille bouteille de cognac. Il sort des verres. Et on s’installe dans les fauteuils
près du feu.

Mathilde a les joues toutes rouges. En ce moment, elle travaille pour une très grosse boîte de com’, la numéro un mondiale. Elle a été embauchée tout de suite en sortant d’une grande école de commerce parisienne. Au-dessus de son bureau, elle a affiché un slogan de son invention : « Be you and change the world ».
Elle m’explique :
– Ça veut dire que si tu es toi-même, si tu exprimes vraiment ce que tu as en toi, ce que tu sens, tes projets, tes énergies, ben ça peut changer le monde. Je crois vraiment qu’il faut d’abord commencer par soi avant de penser à changer le reste. Si on n’arrive pas à se changer soi-même, à être soi-même, on ne peut pas avoir des projets pour les autres.
– C’est puissant ce que tu dis, Mathilde…
– Arrête ! Depuis que j’ai mis cette affiche
au-dessus de mon bureau, il y a plein de collègues qui l’ont reprise dans notre open-space. 

Ça m’impressionne très fortement, ce charabia simili-freudien que tous les collègues communicants de Mathilde se sont approprié dans la plus grosse boîte de com’ du monde. En réalité je m’en fous. « Be you, ma petite Mathilde, and change the world ! », je m’exclame. On éclate de rire. L’orchestre continue de dérouler sa parfaite partition. Mathilde s’inquiète maintenant de savoir ce que je pense de la CFDT :
– C’est compliqué de répondre d’un coup, et je suis un peu bourré… Mais je suis plus souvent d’accord avec la CGT.
– La CGT ? Mais c’est des communistes !
– Non, plus maintenant… Ça fait une quinzaine d’années qu’ils se sont indépendantisés du Parti, même s’ils en sont toujours proches. Et de toute façon, ça ferait quoi, s’ils étaient communistes ?
– Les communistes ? Ben c’est quand même les extrêmes, quoi, comme l’extrême-droite, non ? C’est le goulag, en plus… Alors ta CGT… Bref... La CFDT t’en penses quoi ?
– Mais pourquoi tu veux savoir ce que je pense de la CFDT ?
– C’est parce qu’on vient d’être missionnés par La Poste pour travailler sur son image… Parce que tu vois, en ce moment, l’image elle est pas terrible terrible, avec le projet de privatisation dans les tuyaux… Les gens sont pas contents, c’est pas trop populaire dans la boîte, et puis y a cette “ votation citoyenne ” contre la privatisation qui a fait un carton… Ils sont vraiment bizarres, les gens, de pas comprendre que la privatisation c’est pas grave. Je sais pas ce qu’ils ont dans la tête. Pourquoi ils voient pas qu’une fois privatisée, la boîte elle sera plus performante ? Parce qu’elle a de supers atouts, et elle aura pas de problèmes avec la concurrence… Alors tu vois, pour comprendre les oppositions, je passe mon temps sur les blogs de la CFDT… Pour voir ce qu’ils reprochent… Parce que des fois ils ont raison sur des points, c’est quand même des insiders… 

Je me surprends à même pas péter les plombs. À pas bondir. À pas argumenter, à pas contredire. Je continue à boire mon cognac peinard. J’en crève pourtant, de leurs conneries, des fois je prendrais bien un fusil… Et je reste pourtant béat devant Mathilde et son catéchisme… C’est que je découvre, ici. J’explore. Parce que dans mon monde de militantisme, dans mon boulot, dans mes amitiés, dans mes camaraderies, j’en rencontre, des gens. Des cégétistes énervés, politisés, combattants. Des camarades communistes qui se battent pour les services publics, pour la taxation du capital. Des mecs qui se bougent contre les expulsions d’étrangers. Des faucheurs volontaires d’OGM en plein champ. Des désobéissants qui font de la garde à vue et qui refusent qu’on prélève leur ADN. Des barbouilleurs de panneaux publicitaires. Des anars qui bastonnent les flics en fin de manif. Des profs syndiqués qui se battent contre les fichiers recensant les élèves sur des critères à la con. Je le connais, ce monde, et j’en épouse les combats. Mais je le connais presque par cœur, ce monde. Il ne me surprend pas. Avec Mathilde, avec Henri, avec Garance, je le quitte d’un seul coup. Je fais un pas de côté extraordinaire. Je quitte mon territoire pour rentrer sur des terres surprenantes, où rien ne pousse de la même façon. Je change d’air. Et je bois quand même pas mal de cognac, ce qui explique aussi mon enchantement grandissant.
– Ah ouais... Tu bosses sur l’image de La Poste… Et tu fais quoi d’autre ?
– Ben on a une autre mission, c’est un peu la même chose, c’est améliorer l’image
d’une boîte… C’est un très gros marché qu’on a emporté.
– C’est quelle boîte ?
– ArcelorMittal. 

Là c’est très violent le coup sur la gueule que je prends. J’ai des images qui défilent… Je revois tout le film… Lakshmi Mittal, cet homme d’affaires indien qui rachète Gandrange à Usinor… Pour un franc symbolique en 1999… Mathilde me sourit… « Ben quoi ? » Je pense à lui, quatrième fortune mondiale, 45 milliards de dollars d’économie, et les six cents mecs virés, six cents familles foutues en l’air… J’ai eu des sidérurgistes au téléphone… Qui me racontaient leurs vies détruites, les études qu’ils paieraient pas à leurs gamins… Mathilde me demande ce que j’ai… J’ai rien, Mathilde… J’imagine… Je réfléchis… Dans cette maison mignonne, autour de ce feu de cheminée, de ces verres de cognac, de ces cigarettes partagées, de ces huîtres de la baie, je vois débarquer d’un seul coup toute la violence … Mais alors la grande, l’ultime... Les mecs qui crèvent à petit feu… La picole… Les dépressions… Les bastons… Les suicides… Le scénario déjà écrit de la grande catastrophe… Et tu es belle, Mathilde… Tellement gentille… Agréable… Humaine… Et serviable… Et tu bosses pour Mittal… Pour améliorer son image… « Un peu chahutée ces derniers temps », tu m’expliques… Tu participes à l’immense saloperie… La voilà, donc, votre violence... Tranquille, discrète, courtoise, polie... à distance… Voilà comment ils les fabriquent, leurs boucheries, comment ils les couvrent, avec culture et gentillesse... Il faudrait imaginer ça, le sang qui coule au coin de vos lèvres… Les vies qui se consument dans cette cheminée… Les cadavres planqués dans les placards, sous vos mots doux, sous vos sourires, si sympathiques. « C’est une tisane qu’il nous faut », dit Mathilde…

La conversation reprend… S’envole… Virevolte… Henri se met à faire des saluts
militaires… Il a été engagé volontaire dans la marine… Après son école de commerce… C’est inattendu… Il salue selon le grade… La situation… Claque des talons… On rigole… Dehors, le vent souffle. Henri a un nouveau boulot, lui aussi. Il explique que c’est très juridique, très technique – mais très intéressant. C’est une boîte de conseil, et ils sont une dizaine à travailler sur une mission que Total leur a demandée. J’ironise pour la forme… Henri s’en fout, il a l’habitude que je le vanne…
– Mais là ça va vraiment pas te plaire ce que je fais , il m’assure.
– Tu fais quoi ?
– Oh non, tu vas me faire chier…
– Allez, dis-moi… Je te promets que je t’emmerderai pas…
– Bon… Tu fermes ta gueule alors ?
– Promis.
– On bosse pour trouver comment protéger juridiquement le PDG de Total, Christophe de Margerie. En fait, quand il y a eu l’explosion de l’usine AZF à Toulouse,
en 2001, le PDG de l’époque a failli être mis en examen pour homicides involontaires… Y a quand même eu plus de trente morts… Et il s’en est fallu de peu pour que Thierry Desmarest se retrouve devant un tribunal… Y avait eu des manquements à la sécurité. Donc nous on bosse pour qu’il y ait une échelle de responsabilités, et que sur cette échelle n’apparaisse jamais le PDG, pour qu’il ne soit jamais inquiété. Parce que c’est évident que des accidents comme ça, il peut s’en produire d’autres. C’est pour ça que c’est très juridique, qu’on bouffe du Code pénal, mais c’est passionnant.
– Ah oui, c’est passionnant.
– T’avais dit que tu dirais rien ! 

Je dis plus rien. Parce que c’est le même cinéma. Voilà ce mec que j’aime profondément, et qui bosse pour protéger une des plus grosses pourritures du moment. Je vois les victimes de l’usine désintégrée débarquer dans la pièce… Henri sourit.

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Vos commentaires

  • Le 27 mai 2012 à 21:53, par patrice En réponse à : Derrière leurs sourires

    Tout cela est fidele a la realite, au vecu de l’auteur, n’est-ce pas ? Ben vraiment c’est profondement deprimant.

    Je suis persuade depuis toujours qu’on s’en sortira mieux en se respectant, en echangeant et en partageant les uns avec les autres tout simplement parce que c’est naturel pour notre vie au sein d’un systeme - parce ce que ’’systemique’’ ca veut dire que je recois le boomerang (de ce) que j’ai lance...

    Et la, je me rendrais compte qu’il y a **vraiment** des socialistes qui 1) sont au coeur du systeme et 2) qui se branlent completement des valeurs et des effets de leurs actions ?!

    INCROYABLE - Je suis plus naif que je le croyais et pourtant je ne le suis pas ; merci Fakir...

  • Le 13 avril 2012 à 15:17, par Dominique En réponse à : Derrière leurs sourires

    Magnifique ! Quelle plume ! Je n’ai pas pu m’empêcher de partager ça sur ma page Facebook...

  • Le 2 novembre 2011 à 06:30, par François En réponse à : Derrière leurs sourires

    Les paysans de l’île, certains se retrouvent à payer l’ISF pour leurs champs et leurs granges après que les Henri aient fait monter les prix du foncier.

    Pas étonnant qu’ils aient des gueules ! Ils FONT la gueule.

    En plus, c’est tout des vieux burinés : les jeunes de l’île, ça fait longtemps qu’ils ne peuvent plus s’y installer, trop cher..

  • Le 24 août 2011 à 13:49, par brice En réponse à : Derrière leurs sourires

    Et si, il en faut des révolutionnaires !

    L’histoire ne se répétant pas, on peut espérer à autre chose « qu’à la caste restreinte de primo-accédants au pouvoir ».

    Restons optimistes

  • Le 13 août 2011 à 23:53, par antuan En réponse à : Derrière leurs sourires

    J’étais le week end suivant, a l’ile de ré...
    est revécu ces « beaux » moments...
    mais avec trois générations...
    la plus belle perle, fut une maman ne comprenant pas pourquoi les enfants n’ont pas tous les mêmes chances en arrivant à l’école... et comment il est miraculeux pour les moins chanceux qu’ils sortent de celle-ci mieux lotis que leurs aïeux !!!
    certains enfants ont des livres...
    d’autres la TV...
    certains vont au théâtre, au cinéma, aux médiathèques...
    d’autres reste chez eux, entre deux tours, au bout d’un chemin....

    et ne parlons pas de ceux qui travaille avant même d’esperer aller à cette école rêver !

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