De l’art et du pognon

par Pierre Souchon 16/04/2012 paru dans le Fakir n°(53) décembre - février 2012

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Un verre de Pessac-Léognan millésimé dans une main, l’album-photo de mon mariage dans l’autre, je poursuivais mon voyage chez les riches. Chez Jean-Benoît, ce soir-là, consultant en ressources humaines et chroniqueur au Monde. Mais au dessert, j’ai craqué…

«  Pierre et Garance, suivez-moi ! Prenez donc le sofa ! »
Je faisais bien gaffe ce soir de décembre, chez Jean-Benoît Gaspard, de ne pas faire tomber des trucs dans l’appartement : je pressentais que toutes ces sculptures, ces objets d’art et ces tableaux, il les avait pas achetés Jean-Benoît dans un vide-grenier. Je me déplaçais avec précaution dans les pièces en enfilade, jusqu’au salon chatoyant, jusqu’au canapé en cuir – où nous furent servis deux verres de Pessac-Léognan millésimé très fameusement.
L’instant était solennel : Jean-Benoît avait pris des photos de notre mariage, à Garance et moi. Il en avait fait un album, et il nous le remettait lors d’un dîner chez lui avec mes beaux-parents, à Paris.
On s’est extasiés, avec Garance, sur la qualité des clichés en noir et blanc. L’album était monumental, relié, brodé, avec un très fin papier bible qui recouvrait les photos – magnifiques. Mes beaux-parents contemplaient l’œuvre par-dessus mon épaule, et c’était la surenchère d’exclamations laudatrices, Jean-Benoît était à la fête ! Complètement !

D’une certaine façon il l’était toujours, à la fête, Jean-Benoît.
Dans la bande de bourgeois, ce grand prof de management, consultant en ressources humaines, auteur de bouquins, chroniqueur au Monde possédait une sorte de renommée intellectuelle. Quand les autres émargeaient dans les banques, les cabinets de conseil et les boîtes du CAC 40, toutes activités hautement rémunératrices mais dont personne ne parlait jamais, parce que c’était « terriblement ennuyeux » et que personne n’y comprenait rien, Jean-Benoît, lui, réfléchissait. Faisait ronfler le concept. Donnait dans la problématique et la complexité d’une société en mouvement accéléré.
Il écrivait des « notes de conjoncture », de temps en temps, qui soulignaient « l’urgence d’une modernisation sociale ». Ça commençait tout à fait bien. « La fracture sociale n’a pas disparu, garantissait Jean-Benoît. Les entreprises, ouvertes et dynamiques, sont aussi fragmentées et moins protectrices. La loi dite de modernisation sociale a déçu : trop procédurière et contre-productive. Comment associer flexibilité économique, adaptation et sécurité des personnes ? »
Suivait un pavé ravissant sur la plus que jamais nécessaire flexibilité au temps d’une économie mondialisée, bourré de notes de bas de pages et de références bibliographiques qui faisaient l’admiration de tous.

Il me les filait, ses notes de conjoncture, Jean-Benoît, persuadé que j’en tirerais de riches enseignements, et m’amadouait en soulignant qu’il y avait même, est-ce que je me rendais bien compte ?, cité l’Humanité. C’était bien sûr il avait du culot ! Il fallait d’ailleurs en avoir beaucoup, pour trouver « très préoccupant que les enquêtes d’opinion montrent une méfiance croissante des salariés au regard des élites d’entreprise. L’urgence, c’est de travailler mieux plutôt que de travailler plus ».
Il osait l’opposition frontale aux dogmes sarkozystes, Jean-Benoît, jusqu’à écrire que « réfléchir aux conditions de travail, c’est heurter la temporalité naturelle de l’entreprise qui vit au rythme de la compétition et de la productivité. Il faut rétablir un vrai dialogue professionnel au quotidien à l’échelle des managers de proximité ». Ce charabia m’énervait complètement.
Il distillait ses conseils en ressources humaines, Jean-Benoît, en stratégies sociales, jamais tellement énervé par la propension du capitalisme à broyer les gens, mais toujours très disposé à faire en sorte que la saloperie managériale présente un doux visage. Il accompagnait le système en fronçant les sourcils de ci-de là, pour qu’il marche encore mieux, et accomplissait l’exploit de signer un bouquin nommé L’Entreprise sans peur et sans reproche.

Ça lui rapportait un pognon phénoménal, les hautes vues qu’il avait par ailleurs sur « le sujet santé transversal et qualitatif ». Mais Jean-Benoît lui n’y prêtait guère attention : c’était son côté bohême. Pendant le mariage, j’avais discuté avec lui sur son art du cliché. Il avait un appareil dont il prenait grand soin, il m’expliquait, parce que c’était presque une pièce de collection, ce Leica argentique, un vieux, un beau, un grand, comme on n’en faisait plus, et qui lui avait coûté avait-il glissé 10 000 euros. Mais quand on aime, avaient souri ses yeux discrètement bleus, on ne compte pas. Moi j’avais bien compté effaré, en revanche, et j’étais passé à autre chose parce qu’il s’en passait, des choses, à mon mariage.
Un mois plus tard, j’avais reçu un mail de Jean-Benoît et là on découvrait encore une facette ahurissante de cet homme d’exception il voyageait, Jean-Benoît, et il le faisait savoir ! Cette fois c’était en Iran que l’avaient emporté d’un coup ses élans d’explorateur. Parce que lui ne villégiaturait pas à Venise, n’allait pas au théâtre à Broadway : son loisir c’étaient les pauvres, à Jean-Benoît.
Justement il projetait de s’envoler la prochaine fois pour quelques favelas. N’était-ce pas dangereux, angoissaient mes beaux-parents ? Jean-Benoît rassurait tout le monde d’un revers de main confiant, et renvoyait à son journal de bord iranien. Il caressait le projet, cet homme à qui tout souriait, d’en faire un jour un livre, puisque tous ses amis s’arrachaient ses compte-rendu de voyages ! Il fallait dire qu’ils étaient détonants sacrément ! 

Sur des dizaines de pages, Jean-Benoît narrait les marches qu’il effectuait dans les montagnes perses, à la rencontre d’un peuple plusieurs fois millénaire, dont les yeux des enfants n’avaient d’égal que les flammes allumées d’un brasier. Comme d’autres enfilent des perles, Jean-Benoît alignait les clichés, rempli de fascination pour ces paysans dont les gestes lourds et précis étaient pleins d’une inégalée noblesse – ça le rendait d’ailleurs songeur sur la fondamentale perte de sens qui affectait nos sociétés, de voir que là-bas, avec si peu, les gens étaient beaux et heureux.
C’était époustouflant, comme cette aristocratie de l’argent avait retourné tous les trucs de babas-cools à son profit. Ils avaient des apparts à Saint-Germain, et des manoirs et des machins – et ils allaient jouer les miséreux tiers-mondains et audacieux, clochards célestes à American Express, chantant Kerouac et Nicolas Bouvier.
« Roots », ils étaient « roots », ça leur faisait comme une aura. Moi j’écoutais poliment, bouillant bien en dedans, et je pensais à mes copains qui étaient fabuleusement « roots » à crécher dans des caravanes et à mener des vies d’apaches juste parce qu’ils n’avaient pas tellement d’autre choix. On est heureusement passés à table.

Jean-Benoît n’avait pas préparé le repas. Il se l’était fait livrer, il faisait réchauffer les plats. C’était pas exactement de la soupe de raves avec du lard comme hier soir en Ardèche après la battue au sanglier, dans nos assiettes, mais des veloutés, des flans et des ratatinés bien disposés qui avaient dû lui coûter un gros paquet.
C’était ici, moi, pas en Iran et dans les favelas, que je m’adonnais à l’ethnographie. J’étais rentré chez les riches par effraction, par les hasards de l’amour, et je les contemplais sidéré. J’allais de surprises en surprises, ravi d’entendre et d’écouter, donnant à grands coups de hache dans l’étude de la bourgeoisie – j’en noircissais des tas de petits cahiers. Jean-Benoît me resservait du vin sans arrêt, et la conversation roulait mondaine. « J’étais il y a quelques jours à un vernissage de la galerie Octobre, racontait ce dégustateur très fin d’art contemporain. Une exposition magnifique, vraiment. Je discutais avec des amis, et vous ne devinerez jamais qui buvait une flûte de champagne à côté de moi…
– Qui était-ce, Jean-Benoît ?
– Zidane !
– Le footballeur ?
– En personne ! Il avait l’air passionné par les œuvres. C’est plutôt surprenant ! Je ne le savais pas amateur d’art…
– Moi non plus
, j’interviens, mais j’ai travaillé récemment sur les impôts, et l’achat d’œuvres d’art permet de défiscaliser. C’est exonéré d’ISF, Zidane en a peut-être besoin… »

Que j’aie ramené le sens de l’esthétique qu’ici tous partageaient à des considérations fiscales ça a jeté comme un froid sur les ratatinés. Je sentais que j’agaçais tout le monde, à pas communier dans les hautes gratuités de l’existence. J’arrivais pas, j’arrivais plus, en vérité, à faire l’homme du monde, à faire semblant. J’avais un gros morceau de sanglier dans mon sac, et je pensais à mon pote Nico qui hier m’expliquait après la chasse qu’il risquait d’être viré de son usine : poussé à bout par son chef, il lui avait envoyé à trois mètres son trousseau de clés en pleine gueule.
De toute façon la boîte allait fermer, m’avaient raconté les quelques chasseurs ouvriers, les Polonais étaient moins chers. Je commençais nettement à en avoir plein le cul, d’être entre deux mondes, en souriant béatement. D’écouter aimablement Antoine me dire son « adoration pour les altermondialistes », passionné qu’il était par leur contestation de l’ordre libéral, et tout autant passionné par son poste de cadre en ressources humaines chez Orange.

De rassurer obligeamment tante Madeleine et oncle Jean lorsqu’ils avaient appris que je travaillais pour l’Humanité, eux qui étaient d’extrême-droite, qui avaient très peur des immigrés et qui me préparaient un excellent déjeuner après la messe en latin. D’opiner complaisamment il y avait de ça quelques jours aux conseils d’orientation que m’avait donnés le grand-père de Garance : je ne savais pas trop comment trouver du boulot ? Et dans quel secteur ? « Ecrivez à Rachida Dati, cher Pierre, écrivez à Brice Hortefeux ! Ces gens-là vous répondent, vous savez. Ils vous conseilleront ! »
Je cédais à toutes les énormités, lâcheté en bandoulière, convictions bien oubliées : la sociologie l’exigeait – mon cul.

Au digestif, mon beau-père s’est dit déçu par Sarkozy.
Il y avait cru, placé beaucoup d’espoirs, mais c’était terminé : ce président de la République était définitivement vulgaire, trop vulgaire. « Heureusement, il y a sa femme. Elle a tellement de classe que cela rattrape un peu ! » Ma lâcheté continuait. Enthousiasmé par les rires, mon beau-père est revenu sur la Révolution de 1789 : la nuit du 4 août avait signé la fin de la France éternelle. L’abolition des privilèges, quelle imbécillité, je vous demande un peu ? On aurait très bien pu s’en passer.
« Jusque-là, tout fonctionnait correctement – qu’on me démontre le contraire. J’attends. »
Je n’attendais plus rien d’autre, moi, en revanche, que la fin du repas pour me tirer de cet appart infernal. C’est là que mon beau-père a pris une mine compassée : « Est-ce que tu as le moral, Jean-Benoît ? Est-ce que ça va ?, il s’est enquis.
– Honnêtement, ça ne va pas fort. Ce n’est pas terrible du tout, même.
– C’est tout à fait compréhensible,
a assuré ma belle-mère. Quand on voit la violence avec laquelle cela s’est passé, je trouve que tu résistes plutôt bien, au contraire. C’est vraiment terrible.
– Mais qu’est-ce qu’il y a eu ?,
j’ai demandé. Je ne suis pas au courant, je reviens juste d’Ardèche…
– J’ai été licencié de mon poste de directeur d’études dans un think-tank, m’a exposé Jean-Benoît.
– Celui pour lequel tu faisais tes notes de conjoncture ?
– Oui, c’est ça. Et de la plus sale façon : je suis arrivé lundi à mon bureau, il était vide, mes dossiers avaient été enlevés, et une autre personne l’occupait. J’étais stupéfait. La nouvelle manageuse, qui est arrivée il y a un mois, m’a expliqué en deux mots que je ne faisais plus l’affaire, qu’ils avaient trouvé quelqu’un d’autre, et que je pouvais récupérer mes travaux qui étaient rassemblés dans l’entrée si je le souhaitais. Je… Je ne sais pas ce que je vais faire. Je ne sais plus du tout où j’en suis.

– Il faut absolument que tu contactes un avocat, Jean-Benoît, a conseillé ma belle-mère. Nous en connaissons d’excellents.
– Vous connaissez d’excellents avocats ?
, j’ai relevé. Des militants, qui font des permanences gratuitement pour la Cimade ? Des commis d’office au barreau de Gennevilliers ? C’est ça, non ?
– Mais enfin, Pierre, ça ne va pas ? Mon beau-père virait au rouge. Qu’est-ce qui se passe ? Un peu de politesse, bon sang ! Jean-Benoît vient de perdre son travail ! Tu sais ce que c’est ?
– Oui, justement, je sais un peu ce que c’est. Je passe mon temps à aller voir des gens qui perdent leur boulot dans des usines qui ferment. Ben c’est marrant, mais ils ont pas des 120 mètres carrés en plein Paris. Ils ont pas des Leica à 10 000 euros. Ils vont pas non plus avoir 3 ou 4 000 euros d’Assedic mensuels, parce qu’ils gagnent 1 500 euros en fin de carrière, à la chaîne. Et ils ont pas des copains avocats, et ils partent en voyage pas en Iran mais à la Grande-Motte, quand ils partent.
– Calme-toi, Pierre, enfin ! Ça n’a aucun rapport ! Jean-Benoît t’offre un magnifique album-photos, et voilà comment tu… Mais c’est incroyable, cette manière de se comporter !
– Parce que ce n’est pas incroyable, d’écrire à longueur de temps que les salariés doivent s’adapter ? Se former ? Pas s’inquiéter quand ils sont licenciés, parce que le monde bouge et que la sécurité est un vieux mot ? Se reconvertir parce qu’on devient une société de services ?
– Qu’est-ce que… Bon, Jean-Benoît, nous sommes désolés. Pierre est très fatigué, on va…
– Mais non, je suis pas fatigué ! Ça m’intéresse, moi, ce qui arrive à Jean-Benoît ! Je veux bien faire un article dessus !
– Ça ne sera pas la peine, Pierre, je vais me débrouiller sans, je te remercie. Je vais chercher vos manteaux. »

Dans le hall, Garance avait l’air effondrée.
J’en étais bien désolé, je l’aimais tellement, mais je me contrôlais plus tout à fait. J’ai voulu lui prendre la main, elle a refusé. Je suis sorti le dernier de chez Jean-Benoît, en lui répétant que je ferais bien un article sur son malheur : c’était rare, d’avoir des témoignages de puissants virés comme des malpropres, ça changerait un peu des moustachus prolétaires de la CGT. Jean-Benoît n’a pas eu l’air convaincu du tout par ma trouvaille journalistique. Il a claqué la porte. Il faisait un froid glacial.

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Vos commentaires

  • Le 24 septembre 2014 à 14:14, par CIARDI En réponse à : De l’art et du pognon

    Très bel article décrivant une scène dans laquelle nous avons souvent été acteurs nous même. Moi c’est pas chez des Jean Benoît, mais dans ma famille, mère, ancienne « prolo » bien re-mariée, et parce qu’ils ont un « bon » niveau de vie, ils changent leur vision et nous trouvent pas très sympas de cracher sur la société qui vous donne tant. Ah l’ascenseur social par le mariage.
    Moi je bosse dans un syndicat, et oui à la Cégète, depuis plus de 10 ans, elle à la retraite (bien avant les massacres de ce droit) à 55,5 mais c’est vrai elle a commencé à bosser à 16 ans et son Certif avait plus de valeur, continue de ne pas comprendre pourquoi j’ai fait ce choix, et moi j’ai beau lui expliquer que je préfère gagner moins et m’enrichir intellectuellement et humainement, pouvoir me regarder dans une glace en me disant : « même si tout ne changera pas, j’ai au moins essayé », bah, elle ne comprend pas. Ce dont je suis sure c’est qu’aujourd’hui ils n’ont pas de problème, de sous, de logement, de santé, mais qu’est-ce qu’ils se font « chier »

  • Le 12 mai 2012 à 18:39, par viviane En réponse à : De l’art et du pognon

    bonjour Pierre
    toujours un bonheur de te lire
    une bise de B
    viviane

  • Le 11 mai 2012 à 10:27, par DeProfundisMorpionibus En réponse à : De l’art et du pognon

    Et Garance dans tout ça.
    Elle a ouvert les yeux ou pas maintenant ?

    Sympa comme texte...

  • Le 5 mai 2012 à 19:17, par JustinC En réponse à : De l’art et du pognon

    M. Souchon, vous avez une très belle plume (qui gratte bien, du reste) !
    Merci !

  • Le 27 avril 2012 à 14:55, par michel varin En réponse à : De l’art et du pognon

    excellent, merci beaucoup ! je n’ai pas votre talent, les situations étaient peut-être moins extrêmes, mais je m’y suis retrouvé. j’ai mis tant d’années à trancher et à admettre que j’aie finalement à choisir un camp, ça soulage de partager un témoignage tellement similaire.

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