Contre le FMI : le triomphe des insoumis (2)

par Antoine Dumini, François Ruffin 09/09/2013

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Depuis trente ans, le docteur FMI tue tous les patients qu’il soigne.
Un seul traitement dans sa sacoche : la saignée.
Si le patient ne guérit pas ? C’est qu’il faut saigner encore
Le voilà qui agonise ? Saignons le davantage !
Il meurt ? C’est qu’il a refusé de se laisser saigner assez.
Après l’Afrique ravagée, l’Amérique du Sud ruinée, l’Asie enfoncée, les « plans d’ajustement » du Fonds monétaire international gagnent désormais l’Europe.
Jusqu’à la France. Mais, des expériences passées, on pourrait tirer une leçon d’espoir : les cancres s’en tirent mieux que les bons élèves.

Les fayots

Corée du Sud
le FMI en procès

Ce pays existe depuis le troisième millénaire avant Jésus-Christ, sa culture est imprégnée de bouddhisme et de confucianisme, son économie a connu un boum stupéfiant depuis l’après-guerre, il est devenu un « dragon », grâce à des recettes propres : des taxes aux frontières, un crédit largement nationalisé, des conglomérats géants paraétatiques, un contrôle des changes…
Bien des étrangetés, pour un esprit occidental.
Sept jours ont suffi, néanmoins, aux experts du FMI pour, en décembre 1997, appréhender cette longue histoire, saisir ses particularités, établir un diagnostic, et dresser leur feuille de route. C’est simple : tout le passé est à balayer. Eux le raient d’un trait de plume : le marché du travail à flexibiliser, les flux financiers à libéraliser, les conglomérats à restructurer…
À vrai dire, sept jours, c’est encore long, pour pondre un pareil programme : dix minutes faisaient l’affaire, avec un passage à la photocopieuse en descendant de l’avion, un coup de blanco en haut de la page « Pérou » à remplacer par « Corée » et c’était envoyé.

Brillants résultats

Les Coréens, à l’époque, l’ont eu mauvaise : six mois plus tôt, avant la chute du baht thaïlandais, durant l’été 1997, la Corée était une « puissance en devenir », et même les institutions de Washington lui tressaient des couronnes. Et maintenant, on leur assénait qu’ils étaient nuls, que leur système ne fonctionnait pas, qu’il fallait le liquider fissa. De bonne grâce, en échange de 58 milliards, le gouvernement s’y est plié, docile. Avec quels brillants résultats ? Un marasme : la fuite des capitaux s’accélère, le taux de croissance passe de + 5 % à – 6 %, et le chômage triple, de 2,5 % à 8,5 %. En un an de direction par le FMI !

Réquisitoire

Du coup, l’institution est assaillie de diatribes et de quolibets. Et une ONG locale, le Taegu Round Korea, se décide à porter plainte contre le FMI. Son secrétaire général, le professeur de finances internationales Chan Keun Lee, dresse un réquisitoire fort bien argumenté, qui mérite d’être cité longuement :

« Premièrement, le FMI est incapable de prévoir les crises financières : dans son rapport annuel d’août 1997, soit environ trois mois avant le début de la crise coréenne, il ne tarissait pas d’éloge sur la politiquemacro-économique de la Corée
du Sud.
« Deuxièmement, le FMI n’a absolument pas su gérer la crise. En décembre 1997, date à laquelle il a commencé à s’impliquer dans l’économie coréenne, il tablait sur une croissance du PIB d’au moins 2 % en 1998. Or, à la fin de 1998, la croissance économique est tombée à – 5, – 6 %. Depuis, le nombre de chômeurs s’est accru de 400 000 personnes, soit 2 millions au total. C’est un désastre total pour le FMI en matière de politique économique.
« Troisièmement, le FMI outrepasse ses statuts, qui ne lui confèrent autorité que dans le domaine de la politique macroéconomique. Il peut ainsi faire des recommandations sur les politiques monétaire et fiscale, demander au gouvernement de réduire ses dépenses ou de diminuer la masse monétaire. En revanche, il n’a pas le droit d’exiger la restructuration totale du système socio-économique. Or, dans la lettre d’intention acceptée par le gouvernement coréen, le FMI demande d’accroître la flexibilité du marché du travail, de restructurer les conglomérats et les marchés financiers, de libéraliser complètement les marchés des matières premières. Si le FMI s’arroge autant de domaines régaliens, en quoi un état-nation reste-t-il nécessaire ?
« Quatrièmement, il a fallu à peine une semaine aux sept spécialistes du FMI arrivés en Corée du Sud début décembre 1997 pour définir les lignes directrices de leur programme, à savoir la restructuration totale de l’économie… Et pour le gouvernement, c’était à prendre ou à laisser. »

Comme procureur, les Coréens auraient pu citer Joseph Stiglitz, ancien chief economist de la Banque mondiale : « Les mesures du FMI n’ont pas seulement exacerbé la crise, elles l’ont aussi en partie provoquée (...). J’ai plaidé auprès du FMI pour qu’il change de politique, en soulignant bien le désastre qui se produirait s’il maintenait son orientation. Sa réponse a été cassante et laconique : si les événements me donnaient raison, le Fonds changerait sa politique. Je fus atterré par ce wait and see [attendre et voir] ». Le FMI lui-même s’est senti un peu péteux. Dès janvier 1999, dans un rapport, ses conseilleurs admettent des « erreurs », notamment en sousestimant la « sévérité des revers économiques ». Mais que dire lorsque l’ « erreur » se reproduit dix fois ?

Les cancres

Malaisie
L’ « illusion » qui réussit

« Nos programmes marchent, s’autocongratule Michel Camdessus, alors président du FMI, en septembre 1998. La Corée du Sud, la Thaïlande, l’Indonésie, avec un peu de retard, sortent de la crise. » Seule ombre au tableau : « Je prie le ciel que la Malaisie ne tombe pas dans l’illusion qu’on peut se tenir à l’abri d’une crise internationale grâce à un contrôle des changes ». (Les Échos, 14/09/98.)
C’est qu’en Malaisie, au sommet de l’État, ne règne pas le consensus. Deux thèses s’affrontent – et Camdessus veut soutenir son favori : ici comme ailleurs, le ministre des Finances et Vice-Premier ministre, Ibrahim Anwar, souhaite « moderniser » le pays, main dans la main avec le FMI. Mais le président Mahathir, un archaïque, dénonce au contraire les organisations internationales, qui déstabiliseraient les « structures saines » du pays. Il limoge son dauphin et l’accuse de corruption. Tandis que le viré lance un « mouvement de la réforme », bien sûr soutenu par l’Occident.

Des mesures « désastreuses »

Le président Mahathir prend alors, en ce mois de septembre, des mesures « désastreuses », complètement dépassées : il fixe le cours du ringgit, la monnaie nationale, plutôt que de le laisser flotter. Pire : il instaure un contrôle des devises, les ringgits ont l’obligation d’être rapatriés ! Et il impose un délai d’un an entre l’entrée des capitaux et leur sortie du pays. On ne spécule plus. Les experts ricanent, du n’importe quoi, des recettes d’un autre temps : les investissements étrangers vont s’effondrer, la Bourse s’écrouler, etc. Sauf que l’inverse se produit. Thaskin remonte la pente : en quatre ans, la richesse nationale progresse de 35 %. La dette publique passe de 62 % à 47 % du PIB. à aucun moment, la Malaisie ne souffre d’un chômage de masse. Et le prêt du FMI est remboursé avec deux ans d’avance, en juillet 2003. Même, le FMI doit faire amende honorable : « Les stratégies adoptées ont effectivement réussi à restaurer la confiance et la stabilité des marchés financiers et à relancer la croissance économique », note un rapport, dès la fin 1998. Et en 2000, les analystes du FMI constatent un « coût relativement bas en termes de pertes de production, de chômage et de bouleversements sociaux. La gestion de la crise après la mi-1997 a été bien conduite. » Juste un oubli, dans ces textes : comment, en Malaisie, cette « gestion de la crise a été bien conduite » ? En désobéissant aux recommandations du FMI, qui emmenait les pays alentours dans le mur !

Les fayots

La Grèce

Trajectoire mortifère

« La Grèce a mené à bien 60 % des réformes qui lui étaient demandées, relève l’hebdomadaire allemand Der Spiegel. Quelques 20 % sont encore en discussion au sein du gouvernement, et les autres restent à programmer. » Voilà un pays plutôt obéissant, donc.

Et un…

Le 2 mai 2010, l’Europe et le FMI décident « un plan de financement de 110 milliards d’euros ». Le programme se veut « ambitieux », nous dit le Bulletin du FMI en ligne : « Des coupes budgétaires, un gel des salaires et des retraites pendant trois ans, et des augmentations d’impôts, ainsi que des réformes profondes dont le but est de rehausser la compétitivité de la Grèce et de réamorcer la croissance économique du pays, aujourd’hui au point mort. »
Le gouvernement de l’époque – de Papandréou, socialiste – s’y applique : licenciements facilités, retraite reculée de cinq ans, hausse de la TVA, etc. Le résultat ne se fait pas attendre : une récession de 4,2 % (à la place des 3,5 % escomptés).
Qu’à cela ne tienne : quand l’austérité ne marche pas, il suffit de la « renforcer ». Seul un fonctionnaire sur dix sera remplacé, les allocations chômage réduites de 22 %, et limitées à douze mois, plus des privatisations massives, etc.

…et deux, et trois…

Le 29 juin 2011, pour éviter une « restructuration » de la dette grecque un nouveau plan, de 109 milliards, est accordé. Puis un troisième, de 130 milliards, en février 2012. Sous la condition d’une « surveillance permanente » du pays par le FMI.
Est alors voté un énième budget d’économies : le Smic est abaissé de 22 %, 15 000 emplois publics seront supprimés, les retraites encore taillées, les dépenses de santé réduites d’un milliard, tout comme les salaires des fonctionnaires…

…zéro !

Malgré cette soumission aux maîtres du FMI – ou à cause d’elle – c’est la débâcle.
À l’arrivée, le pays est en lambeaux. La récession s’installe, avec un PIB en chute de 12 % depuis 2008. Du coup, l’endettement s’accroît plus qu’il ne se résorbe : 158 % en 2011, 175 % en 2012, 190 % prévu en 2013 (hors banqueroute). Le chômage dépasse les 20 %. Le taux de suicide a triplé, devenant le plus important de toute son histoire. Et sans même des chiffres, c’est une société, avec ses hôpitaux, sa solidarité, son espoir, qui s’écroule.

Toujours plus

Quelle solution propose alors le FMI dans un énième audit ? « La Grèce va devoir encore mener à bien 150 nouvelles réformes de son économie » ! Et en échange, on lui accordera « deux ans de plus pour ramener son déficit sous la barre des 3 % en 2016 – au lieu de 2014 comme prévu jusque-là ». C’est une fiction que ces Washington boys semblent maintenir, comme un voile tendu devant une catastrophe qu’il faut cacher : ils mettent un pays genoux, à feu et à sang, et parlent de quoi ? De quelle priorité ? Un déficit sous les 3 % ! Et le chef du FMI à Athènes, Poul Thomsen, hiératique, de rabâcher les mêmes formules : « La récession, la baisse des salaires et la hausse du chômage sont inévitables pour un pays qui doit faire face à un double problème de dette publique et d’un manque de compétitivité ». D’où cette thérapie évidente, diminuer les « salaires grecs », « trop élevés par rapport à la productivité des Grecs ». étranglons l’agonisant, encore un peu ! Et le FMI n’en démord pas : « Le programme peut placer la dette grecque dans une trajectoire viable. »

Les cancres

Islande
La réussite d’une hérésie

« Comment l’Islande, naguère au bord du gouffre, a pu se rétablir. » C’est un papier publié sur le site du FMI. Signé de Poul M. Thomsen, directeur adjoint, département Europe.

« Lorsque je me suis rendu à Reykjavik, en octobre 2008, pour proposer l’assistance du FMI, raconte ce dirigeant du Fonds, la situation de l’Islande était critique. Les trois plus grandes banques du pays – qui constituaient l’essentiel du système financier – s’étaient effondrées l’une après l’autre en l’espace de deux semaines. Le sentiment de peur et l’état de choc étaient palpables – peu de pays, voire aucun, avaient vécu
une débâcle économique aussi catastrophique.
« Aujourd’hui, trois ans plus tard, l’économie est de nouveau en pleine croissance et la création d’emplois a repris : le taux de chômage est tombé en dessous de 7 % de la population active. En juin dernier, l’État islandais a lancé avec succès une émission obligataire de 1 milliard de dollars, marquant ainsi son retour sur le marché international des capitaux. »

Et à quoi est dû ce relatif succès ? Parce que l’Islande n’a pas adopté les recettes traditionnelles du FMI ! Elle a même fait tout le contraire !

« Arsenal peu habituel »

Poul Thomsen livre le détail de ces mesures :
« Premièrement, une équipe de juristes a été chargée de veiller à ce que les pertes des banques ne soient pas absorbées par le secteur public. » Alors que, d’habitude, le FMI réclame qu’on sauve les banques d’abord, et à tout prix.
« Deuxièmement, l’objectif unique était à l’origine de stabiliser le taux de change. Nous y sommes parvenus à l’aide de mesures non conventionnelles, le contrôle des mouvements de capitaux notamment. » Alors que, bien sûr, le « contrôle des capitaux » appartient normalement au musée des horreurs.
« Troisièmement, le gouvernement a laissé les stabilisateurs automatiques jouer à plein pendant la première année – ce qui revenait à retarder l’ajustement budgétaire. Cela a permis de soutenir l’activité en période de fortes tensions. » En clair : il n’y pas eu de plan d’austérité – la première demande, ailleurs, du FMI.
« Quatrièmement, les conditions liées au concours du FMI ont été allégées et centrées sur l’objectif essentiel — la reconstruction du secteur financier. Il y a certes d’autres domaines de l’économie où des réformes seront nécessaires à terme, mais elles ne faisaient pas partie du programme de redressement. » Autrement dit, ici, immédiatement, le FMI n’a pas exigé de « flexibiliser le marché du travail » et autres « privatisations ». Poul Thomsen conclut de lui-même : « Lors de l’élaboration du programme d’appui à l’Islande, les services du FMI ont dû recourir à des instruments qui ne font pas partie de notre arsenal habituel. » Tout en prévenant de futures tentations : « Cet ensemble éclectique de mesures a été efficace dans le cas de l’Islande, mais il n’est pas du tout certain que les enseignements à en tirer soient transposables ailleurs. »

Bras de fer

Demeure ce mystère : pourquoi les fanatiques du FMI ont, en Islande, toléré de pareilles hérésies ? D’abord, ce compte-rendu élogieux, a posteriori, efface toutes les aspérités d’un bras de fer, qui s’est déroulé pendant plusieurs mois, entre l’institution internationale et le gouvernement islandais : la première exigeait, par exemple, et exige toujours, que les épargnants anglais et néerlandais, touchés par le naufrage de la banque privée Icesave, soient remboursés par l’état islandais. Dans ce rapport de forces, ensuite, il faut compter la pression populaire : des rassemblements permanents devant le Parlement, devant les banques, les ministères, avec tambours, casseroles, bidons, des pétitions que signent 20 % des habitants, un référendum à 93 % contre le remboursement des dettes… Aussi autistes qu’ils soient, les experts du FMI ne peuvent en faire complètement abstraction.

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