Contre la BCE, vive l’inflation ! (2)

par Antoine Dumini, François Ruffin 24/10/2011 paru dans le Fakir n°(52) septembre - novembre 2011

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La gauche se coupe son bras financier

François : Je voudrais revenir à la fondation de cette Banque Centrale « indépendante » – c’est-à-dire indépendante des gouvernements, des démocraties, mais pas forcément indépendante de la finance. Là, à la création de la BCE en 1998, sous Jospin, après le Traité de Maastricht, sous Mitterrand, c’est comme si la gauche oubliait tout un acquis de son histoire.
Je veux dire : en 1870, les Communards n’osent pas toucher à l’or de la Banque de France – qui prête 250 millions à Thiers pour venir les écraser ! En 1924, le Cartel des gauches se heurte à ce qu’ils appelleront eux-mêmes « le mur de l’Argent ». En1936, le Front Populaire se heurte à la Banque de France – qui est « indépendante », c’est-à-dire qui est aux mains des financiers. Suite à tout ça, il y a comme une prise de conscience de la gauche : dans le programme du Conseil National de la Résistance, il est prévu la nationalisation du crédit. Finalement, ce n’est pas fait totalement, ça l’est pour les banques de dépôts mais pas pour les banques d’affaires. En 1981, les socialistes nationalisent 90% du crédit.
Et là, surprise, en 1993, tout cet héritage intellectuel est liquidé, tout ce savoir acquis par des expériences douloureuses. On crée une banque centrale « indépendante », on ne cherche plus à avoir la mainmise sur la création de crédit. Comment expliquer que l’on se coupe les bras à ce point ?

Frédéric Lebaron : On était encore dans l’idée qu’il y aura deux temps : une construction d’abord économique de l’Europe qui permettra ensuite celle d’une Europe politique, puis sociale. La majeure partie de la gauche croyait réellement que l’on allait vers un état fiscal européen, qu’on mènerait des politiques de relance, des grands programmes, etc. Les faits ont montré que c’était un leurre. Ils se sont trompés. Aujourd’hui, on assiste au contraire au durcissement du pacte de stabilité dans un sens disciplinaire. En pleine période de stagnation et de chômage massif, on mène des politiques d’austérité ! L’autre motif était géostratégique. Il fallait attacher l’Allemagne réunifiée à l’Europe. En 1992-1993, il y a un échange : les Allemands acceptent la monnaie unique, renoncent à leur Mark adoré – et en contrepartie, ils obtiennent une banque centrale encore plus indépendante que la Bundesbank, installée sur leur territoire. Et une politique monétaire très orthodoxe.

François : C’est pas correct, mais je vais prononcer le mot. On a l’impression que les Allemands ont besoin de « collabos » pour imposer leur politique monétaire. C’est Trichet qui fait la leçon aux Français. C’est Mario Draghi qui sermonne les Italiens. Sans que les Allemands ne soient en première ligne, alors que ce sont les plus durs…

Frédéric Lebaron : On peut avoir, comme on l’a fait, une lecture de classe des décisions de la BCE. Mais on peut aussi voir une lecture nationale. En ce moment, de vives tensions s’expriment à Francfort : c’est un peu l’Allemagne et ses vassaux, les Pays-Bas par exemple, contre le reste de l’Europe. Notamment les pays du sud.

François : Mais la Grèce se serait-elle mieux portée en dehors de la zone euro ?

Frédéric Lebaron : Oui, je pense : elle aurait pu, par exemple, avoir recours à une dévaluation – afin de favoriser ses exportations. Comme elle ne peut pas utiliser cette arme, ni des barrières douanières, elle ne peut pas développer son industrie… Et on menace, en plus, de la priver des fonds structurels européens, le seul mécanisme de solidarité intra-européen. C’est-à-dire de l’enfoncer encore davantage dans ses difficultés… Et donc, dans ses déficits.

1789 et les deux issues

François : Je vais prendre une comparaison, vous me direz si elle est stupide.
Le point de départ de la Révolution, en 1789, c’était déjà une crise des dettes publiques. Le roi convoque les états généraux avec, dans l’idée, de lever un nouvel impôt, que l’aristocratie et le clergé se mettront d’accord pour imposer une nouvelle taxe au Tiers-État. Mais la bourgeoisie s’est sentie assez forte, alors, pour refuser, pour obtenir l’appui du peuple, et pour finalement trouver une autre solution : les biens de l’Église seront nationalisés, puis revendus pour renflouer les caisses de l’État. Les révolutionnaires feront de même, un peu plus tard, avec les biens de la noblesse qui s’exile. Si je cite cet exemple, c’est, d’abord, parce qu’on raisonne trop, en ce moment, j’ai l’impression, avec des outils strictement économiques. On s’enlise dans la technique financière, et c’est un truc complètement dépolitisant. Tous les jours, ils se flattent de leurs « innovations », de hedge-funds, de subprimes, de swap, de crédits structurés... tout un jargon, et c’est comme si nous, dans la gauche de gauche, on se laissait aspirer, on entrait dans leurs bidouillages compliqués plutôt que de forger nos propres armes : quelles sont les classes frappées par la crise actuelle ? Quelles alliances sont possibles ? À quelles conditions ?
Et ensuite, ce précédent nous ouvre deux hypothèses pour le présent. Soit, comme le roi l’espérait en 1789, on laisse faire les décideurs – qui renforce la pression fiscale sur les ménages, qui sabre les services publics, etc. Soit, comme ça s’est produit en 1789, un front du refus se dresse, mais alors quelles ressources peut-on trouver ?

Frédéric Lebaron : Ce rappel me paraît éclairant.
Votre hypothèse n°1, d’abord, on laisse faire. Il faut comprendre que, pour les dirigeants de la BCE, la crise d’aujourd’hui ouvre une « fenêtre d’opportunité ». C’est une chance pour eux, et ils comptent bien s’en saisir pour mettre en œuvre tout leur programme : moins d’État social, hausse de la TVA, nouveau recul de l’âge de la retraite... Un document du FMI l’énonce sans ménagement : « les pressions des marchés pourraient réussir là où les autres approches ont échoué. Lorsqu’ils font face à des conditions insoutenables, les autorités nationales saisissent souvent l’occasion pour mettre en œuvre des réformes considérées comme difficiles, comme le montrent les exemples de la Grèce et de l’Espagne ». Qu’on les laisse faire, et voilà le chemin.
Maintenant, votre hypothèse numéro 2, plus optimiste. La force sociale est la grande inconnue à l’heure actuelle. La crise peut, doit, constituer une « fenêtre d’opportunité » aussi pour ceux qui réclament plus de justice sociale, plus de redistribution des richesses, etc.

François : Mais les « ressources » ? L’équivalent des biens du clergé, où est-ce qu’on les trouverait ? Par l’expropriation des actionnaires ?

Frédéric Lebaron : Pourquoi pas. Mais l’impôt, ou même l’inflation, sont aussi des formes efficaces d’expropriation. Cela suppose un corps social mobilisé et organisé, avec des forces syndicales, politiques, puissantes, pour arracher ces progrès.

Antoine : Il va en falloir, des forces, pour renverser la BCE ! L’Euro-Tower a l’air solidement installé…

François : Le 13 juillet 1789 aussi, la Bastille paraissait solidement installée.

Vous avez dit « indépendante » ?

« Ni la BCE, ni une banque centrale nationale, ni un membre quelconque de leurs organes de décision ne peut solliciter ni accepter des instructions des institutions ou organes communautaires,La BCE en est fière : elle se revendique indépendante des gouvernements, des états membres ou de tout autre organisme ».
Mais à l’égard de la sphère financière ?

Le futur président de la BCE, Mario Draghi, qu’Angela Merkel a qualifié de « très compétent », et Nicolas Sarkozy « d’homme de qualité », n’était autre que le vice-président de la branche européenne de Goldman Sachs – la banque d’affaires qui a maquillé les comptes de la Grèce...
Otmar Issing, le grand théoricien de l’euro, « chief economist » de la BCE entre 1998 à 2006, a fait le chemin inverse : il est passé conseiller international de Goldman Sachs.
Axel Weber, ancien président de la Bundesbank, représentait l’Allemagne à la BCE : aussitôt quitté ces fonctions, plutôt que de retourner à l’Université, il a préféré prendre la tête de la banque suisse USB – contre 1,7 millions d’euros et autres stock-options.
Quant à Jean-Claude Trichet, dont le mandat s’achève, on ignore encore à qui il vendra ses conseils (ou non). Il perçoit, pour l’instant, 345 252 euros par an, soit près de 30 000 euros par mois – ce qui le rend si proche des classes laborieuses et l’autorise à prôner la rigueur salariale pour les autres…

Cet article mis en ligne provient du Fakir n°52, actuellement en kiosques.
Dans ce numéro, vous y trouverez aussi un dossier intitulé « Contre l’oligarchie, les médias, la finance : que faire (et que ne pas faire) ? » et des articles sur la conquête sociale du congé de maternité, le massacre des terres arables, la torture d’un étudiant tunisien, etc.

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Relire : Contre la BCE, vive l’inflation ! Partie I

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Vos commentaires

  • Le 14 avril 2012 à 11:00, par MICAMICAL En réponse à : Contre la BCE, vive l’inflation ! Partie II

    Bien dit les peuples doivent reprendre la main, pour obliger les politiques à gouverner réellement et avec éthique avant que tous les peuples se révoltent car on nous étrangle, que dis-je nous égorge comme des moutons, la DEMOCRATIE EST EN DANGER...

  • Le 15 février 2012 à 09:40, par Chris En réponse à : Contre la BCE, vive l’inflation ! Partie II

    L’interview de Trichet par François Ruffin dans le cadre de ce reportage et de Là bas si j’y suis est disponible en format plus concentré sur youtube, ici :

    http://www.youtube.com/watch?v=YotvW8O0_Qs&feature=player_embedded

    C’est un interview qui est symbolique d’une époque je trouve, et qui permet de réviser son idéologie libérale avec jean Claude...

  • Le 4 novembre 2011 à 14:25, par loy En réponse à : Contre la BCE, vive l’inflation ! Partie II

    « l’impôt, ou même l’inflation, sont aussi des formes efficaces d’expropriation. »

    A ceci près que l’impôt se pilote et peut cibler finement... Tandis que l’inflation c’est plus flou : on a bien vu depuis 2008 que donner à boire à un animal qui n’a pas soif ne fait pas repartir une économie !

    En réalité l’instrument des taux n’a servi qu’aux banques qui empruntaient aux taux BCE (entre 1 et 1.5% sur la période) pour redistribuer ça aux états à des taux quasiment doublés dans le cas de la france, désormais quadruplés pour l’italie... et aux taux d’usure pour la grèce provoquant son asphyxie.

    Ce qu’il est urgent de faire, c’est de donner la possibilité aux états étranglés par la charge des intérêts de la dette d’emprunter directement à la BCE, contre une obligation de budget se rapprochant puis dépassant l’équilibre si l’endettement se rapproche ou dépasse 100% du PIB...

    Ainsi on n’engraisse plus mécaniquement les banques et on donne aux états en difficulté la possibilité de ne pas faire défaut.

    Car le défaut, il se paiera quand même... en particulier pour des pays entièrement dépendants de l’extérieur comme c’est le c’est le cas de la quasi totalité de l’europe : Qui continuerait à vendre des matières premières à des états qui n’honorent pas leurs dettes ?

    L’argentine commence à ressortir la tête de l’eau, 10 ans après... mais elle était exportateur, avec un certain niveau d’autonomie en ressources et un secteur agricole capable de nourrir sa population en autarcie pour passer le creux.

    Nous n’aurons pas cette chance...

    A l’opposé (zéro ressources, contrairement à l’argentine), le Japon ne tiens à ses niveaux de dette que parcequ’elle est en majorité issue des japonais eux-mêmes (ils n’ont jamais cessé d’être nationalistes... même pour les ardoises !) et que cela reste un grand pays industriel largement exportateur de valeur ajoutée, ce qui donne confiance dans la capacité à assumer le poids de cette dette pour sa partie extérieure.

    Nous désindustrialisons depuis plus de 20 ans et ce qui tiens au Japon depuis 20 ans n’a aucune chance de nous arriver.

    Les cartes que nous avons en main ne sont donc pas les meilleures qui soit et il serait prudent d’en tenir compte dans vos analyses !

  • Le 2 novembre 2011 à 13:35, par Paul Willems En réponse à : Contre la BCE, vive l’inflation ! Partie II

    Je partage à 200%.
    Un des débats de fond qui a cours porte sur le type d’alternative à mettre en place : nationalisation des banques ou pas. Il existe une alternative à l’alternative : des banques coopératives (qui servent de moyens de paiements), des banques d’investissement et des monnaies locales, contrôlées et règlementées de manière stricte. Il est beaucoup question de monnaie parallèle. Mais il faudrait également prévoir des organes financiers plus stratégiques, pour lutter contre la spéculation, etc..
    Les grandes puissances actuelles se livrent une guerre financière avec de vieux moyens, de vieilles doctrines, en se cachant, en se voilant la face quelquefois, à cause du lourd passif des dites institutions de Bretton Woods par exemple. Il est question de la dette odieuse des pays du tiers-monde, mais cela ne sert pas à remettre en cause l’interprétation qui a été donnée aux accords de Bretton Woods et la pratique en ce domaine. En fait, pour la première fois depuis cinquante ans, des nations qui ont profité de manière odieuse des inégalités et du système financier existant sont menacées par ce système, de payer des taux d’intérêt astronomiques. Leur secteur productif est menacé de destruction plus ou moins totale. C’est inespéré en quelque sorte. Ils serait temps de déclencher une campagne massive contre ceux qui profitent depuis si longtemps de la misère. Il ne s’agit pas de les laisser s’en tirer, en organisant des déplacements de population, en réduisant en bouillie de vieilles civilisations, sinon la civilisation occidentale elle-même, pour relancer momentanément la croissance d’une grande puissance, en propageant la misère et le fascisme. En fait, il s’agirait de se réjouir, de revendiquer massivement un changement, une transformation fondamentale, sinon l’abolition de ce système dégradant et crapuleux, la fin des privilèges, de l’argent.

  • Le 25 octobre 2011 à 06:48, par Guillaume Joly En réponse à : Contre la BCE, vive l’inflation ! Partie II

    Article super-intéressant, merci !
    Il nous faut reprendre les rênes de la création monétaire et du crédit dans la sphère publique, et on peut le faire sans forcément nationaliser (banques régionales, mutualistes, fortes tutelle des banques privées de dépôt...).
    Juste un gros bémol : je trouve un peu puant la comparaison avec les collabos, vraiment. Les états gardent leurs intérêts propres en Europe, et on peut se contenter de constater qu’une politique monétaire taillée collectivement dès le départ pour l’Allemagne ne bénéficie ... qu’à l’Allemagne et ses vassaux, en effet.