Contre l’oligarchie, la finance et les médias : Que faire ?

par L’équipe de Fakir 13/10/2011 paru dans le Fakir n°(52) septembre - novembre 2011

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On a besoin de vous

Le journal fakir est un journal papier, en vente dans tous les bons kiosques près de chez vous. Il ne peut réaliser des reportages que parce qu’il est acheté ou parce qu’on y est abonné !

Dans le nouveau Fakir en kiosques, notre dossier est consacré à cette (vaste) question : que faire ? Que faire pour pulvériser l’oligarchie ? Que faire pour leur retirer le pouvoir – et donc pour le prendre ? Par les bombes ? La rue ? Les urnes ? Par où commencer ? On avait bien prévenu qu’on n’allait pas brosser nos lecteurs dans le sens du consensus. Un paquet d’entre eux nous ont ont déjà écrit pour nous engueuler...

Ils sauveront les banques avec nos retraites. Ils solderont les routes, les îles, les jardins publics au plus offrant. Ils spéculeront sur nos maisons, notre santé, notre éducation. Ils mettront, à force de stress, la moitié des travailleurs sous antidépresseurs – et l’autre moitié au chômage. Ils lèveront des impôts sur nos égouts, nos chaussettes, notre haleine – plutôt que de toucher à leurs bénéfices.
Ils raseront les forêts. Ils videront les mers des thons, des baleines, des sardines. Ils
pressureront les roches. Ils feront fondre les pôles. Ils noirciront l’Alaska. Ils réchaufferont l’atmosphère jusqu’à ébullition. Ils nous vendront un air coté en Bourse. Ils affameront des continents.

Le doute n’est plus permis : qu’on les laisse faire, et tout ça ils le feront. Voilà leur
programme pour ne rien changer, ou si peu. Pour préserver leurs privilèges, leurs
dividendes, leurs jets privés, leurs allers-retours en classes affaires. Pour se bâtir des
ghettos sociaux, sécuritaires, climatiques – où les plus riches de nos enfants, les plus
serviles, les plus laquais, seront admis en leur compagnie. Ils nous mènent là, tout droit. Comment on va faire, alors, pour leur retirer le pouvoir – et donc pour le prendre ?

Dans ce dossier, Fakir s’essaie un petit catalogue des impasses (« attendre
l’écroulement », « miser sur les solutions locales », « cracher sur les partis », etc.) et des débuts de solutions (« ne pas cracher sur les syndicats, les partis, nous élever au dessus de l’époque... »)

Des lecteurs nous ont répondus et pas qu’un peu... Pour continuer la discussion, nous avons décidé de mettre en ligne leurs réactions, leurs arguments, en entier ou par bribes, car ces réactions, bien plus longues parfois que nos articles (!), ce serait dommage qu’elles restent à l’état de simple mail...

Laurent, de Corrèze : « je lis comme un paradoxe »


[...]
« après les urnes, la rue ! », là tu écris « mai 68, où l’on a eu la rue mais pas les urnes », en occultant ce vote du 30 mai où De Gaulle fût plébiscité bien plus qu’il ne l’espérait par... les urnes (referendum préparé au départ clandestinement par le SAC, soit dit en passant). Ce sont les urnes qui ont enterré mai 68, ne l’oublions pas !

« miser sur les petites solutions locales » et « refuser le cadre national », je lis comme un paradoxe : il ne faut pas se restreindre au niveau local mais pousser la lutte dans un cadre national, puis sur l’autre article, il faut se restreindre au niveau national et ne pas pousser la lutte au niveau international. Je ne comprends pas. De plus, je prends mon exemple (désolé !) : j’habite dans une zone très rurale, sans aucune structure militante. Alors dois-je attendre d’aller « à la ville » pour m’engager ? ou dois-je faire à mon niveau de sorte que mon quotidien soit un tantinet en adéquation avec mes idéaux (en boycottant certains produits de multinationales, en faisant moi-même mon pain, ma lessive, mon produit vaisselle, en refusant l’industrie ignoble de la viande, etc.) ? S’asseoir et attendre le grand soir de l’ébauche d’une structure ou avancer individuellement, si jamais la révolution est en retard ??

« miser sur la consommation citoyenne », ah, les lois ! n’oublions pas qu’elles évoluent ou changent en fonction du vent, des accords, des traités entre pays, etc. En 1942, la loi demandait la dénonciation de juifs, par exemple. Aujourd’hui, elle sanctionne les petits fraudeurs en fermant les yeux sur les abus de grandes compagnies. mais demain, si les grandes compagnies sont punies (que ce mot est vilain !), les petits fraudeurs seront-ils « encouragés » ou punis également ? mais à quelle proportion ? Recommencera-t-on les erreurs du système actuel mais « à l’envers » ??

Une question : pourquoi par exemple personne ne se bat pour que l’histoire de la Commune de Paris soit plus longuement enseignée dans les écoles publiques ? C’est à mon avis bien plus simple à mettre en place qu’un grand soir hypothétique, et cela possède l’avantage de pouvoir à court terme faire évoluer les mentalités.

Jean-Pierre : « si les élections pouvaient changer réellement quelque chose à la réalité capitaliste, il y a longtemps qu’elles seraient interdites »


Ma position quant au vote, c’est-à-dire la délégation de pouvoir à des politiciens professionnels est assez bien résumée par la formulation célèbre de cet anarchiste belge de la fin du XIXème qui déclarait : « si les élections pouvaient changer réellement quelque chose à la réalité capitaliste, il y a longtemps qu’elles seraient interdites ». C’est la raison pour laquelle, sans être encarté à la FA ou à la CNT, je n’ai jamais voté.

Tu objectes que le Front populaire, bien que constitué à partir d’un programme de réformes assez timides, a quand même permis, sous la poussée d’une grève générale accompagnée de manifestations de masse, des progrès sociaux indéniables votés à la quasi unanimité par les députés. Mais il ne faut pas oublier le contexte international : la crise de 29 précédée de la Révolution d’Octobre. En Italie et en Allemagne, puis en Espagne, les classes dirigeantes apeurées avaient dû recourir au fascisme, au nazisme et au franquisme pour combattre et anéantir le « péril rouge ». La bourgeoisie française, sur la défensive, ne pouvait en faire autant eu égard aux traditions révolutionnaires des classes populaires, et il lui faudra attendre l’invasion allemande et la collaboration avec l’occupant pour prendre sa revanche. Mal lui en a pris, cependant : discréditée par cette collusion après la défaite du nazisme, face à un PCF puissant dont nombre de militants ex- résistants étaient encore armés, et redoutant — à tort — un armée rouge campant au cœur de l’Europe, elle n’a eu d’autre recours que d’accepter, après la Libération, l’application partielle du programme de la Résistance, c’est-à-dire de lâcher du lest pour ne pas avoir à tout céder.

Dans les deux cas, se vérifie une loi socio-historique : la bourgeoise ne consent à des réformes favorables au peuple que sous la menace, fantasmée ou non, d’une révolution. Tout le reste n’est que chansons. À commencer par celles entonnées au lendemain des « primaires » du PS par le chœur des commentateurs autorisés. Et l’on peut compter sur les leaders de ce parti qui n’a de socialiste que le nom, si, comme c’est probable, l’un des leurs parvient à l’Élysée, pour faire le « sale boulot », comme l’avait avoué Fabius pour définir son grand œuvre lorsqu’il était Premier ministre. À savoir imposer aux classes populaires sous couvert de « rigueur » des mesures encore plus drastiques pour complaire aux « marchés », que celles des Sarkozy’s boys (and girls), comme viennent de le faire les gouvernements « socialistes » de Zapatero et Papandréou.

D’autre part et de manière plus générale, si l’on rapporte comme tu le fais, la situation actuelle a celle qui a précédé immédiatement la grande Révolution, il ne faut pas oublier les conditions générales qui ont rendu celle-ci possible. Le moins que l’on puisse en dire est qu’elles ne sont pas réunies dans la conjoncture présente. Comme aurait dit le Président Mao, la situation actuelle n’est pas révolutionnaire. Toi-même le reconnaît, d’ailleurs, puisque tu appelles à voter. Mais le rapprochement que tu opères avec la bourgeoisie montante de l’époque me semble quelque peu hâtif. Si celle-ci s’est « sentie assez forte alors » pour tenir tête au roi et à l’aristocratie en s’appuyant sur le peuple, c’est qu’elle était en passe, depuis pas mal de temps déjà, de devenir une classe dominante. Sur le plan économique, elle contrôlait et détenait une grande partie de la richesse produite dans le pays, et l’on sait que, depuis Louis XIV au moins, voire François Ier, la royauté vivait à crédit.

La durée de germination des prémices du basculement de l’Europe occidentale dans les « temps modernes », autrement dit capitalistes, a été pluriséculaire, ainsi que le montrait encore récemment le sociologue Alain Bihr dans un ouvrage que les ténors de la « gauche de gauche » feraient bien de lire. D’où une question que les pourfendeurs de « l’oligarchie » à la Pinçon-Charlot feraient bien de se poser : où discerner aujourd’hui les conditions de possibilité du dépassement du capitalisme, alors que, après plus de cinq siècles d’existence de ce dernier, on ne décèle aucune trace, malgré les multiples contradictions auxquelles il est confronté, de la gestation en cours d’un autre mode de production ? Mais, peut-être ne s’agit-il, après tout, à leurs yeux, que de poursuivre le vieux rêve réformateur : humaniser la capitalisme et non le dépasser.

Guillaume, de Toulouse : « il leur faudrait de la révolution en boîte ! »


Je suis assez d’accord avec les points de vues énoncés.
Moi je rajouterais qu’il faut que nos gauchos apprennent à se prendre à la fois moins au sérieux mais aussi plus au sérieux. Pour pas mal de gens, les élections tant décriées sont peut être le seul moment où on dresse l’oreille sur un sujet politique, et que le fait de poser un bulletin en réfléchissant (NPA au lieu de FN), et bin c’est déjà pas mal parfois... Pourquoi se moquer de cela ? Ce n’est pas vrai de dire que tout le monde puisse aisément militer, il y faut une disponibilité qu’il est d’autant difficile à trouver (entre bébé, boulot, droit à du loisir aussi...) quand on ne te présente pas une démarche crédible et concrète d’influer sur les choses...

C’est bien d’être indigné, de se rassembler et de monter des actions quand un grand mouvement est lancée, mais c’est insuffisant. Qui fait après le travail au long cour de construction d’un outil fort syndical ou politique ? Là, il y a souvent moins foule, où les gens disparaissent parce que c’est certainement moins glamour (ou moins consensuel). Et après quand ils ressurgissent une fois que ça repart, ils se plaignent d’être manipulé. Ces gaillards, il leur faudrait de la révolution en boîte hors des partis, des syndicats et même de toute organisation. Ça ne peut pas marcher comme ça... Il faut que tous ces mecs comprennent un bonne fois pour toute, qu’un mouvement ce n’est de base ni une teuf, ni un rassemblement identitaire de gauche, ni une possibilité d’évasion sociétale mais plutôt une construction ardue et sur le court-moyen et long terme qui demande des bras et surtout des Cerveaux actifs tout le temps !

Katie : « Depuis que je le lis et le diffuse, silence radio sur les discriminations de sexe ! »


Salut François,
Oui, nous devons nous élever au-dessus de l’époque ! Les pistes que tu amorces dans le dernier Fakir sont très intéressantes. Mais quand même, pourquoi est-ce que dans Fakir il n’est jamais question des nouvelles questions féministes ? Depuis que je le lis et le diffuse, silence radio sur les discriminations de sexe !
Considérerais-tu toi aussi qu’elles sont liées au capitalisme ?

Aujourd’hui les études liées au genre nous ouvrent un nouveau regard sur cette problématique. Tandis que la plupart des mouvements féministes sont toujours confinés à revendiquer l’égalité des femmes et des hommes (ce qui n’est pas rien, mais en tant qu’ancienne responsable de mouvement féministe j’ai eu à analyser nos piétinements et nos échecs), un nouveau souffle révolutionnaire nous pousse les unEs les autres à repenser les rapports sociaux de sexe. Cet acte social car personnel nous permet d’appréhender la question du sexisme sous un angle différent et à mon sens beaucoup moins stérile que celui proposé depuis des décennies.

Les vives réactions des mouvements réactionnaires sur le sujet me confortent dans ce que je pense être indissociable de toute évolution sociale, la prise en compte de la sexualité et du sexe psychologique, bien plus que du sexe physique qui nous enferme dans des stéréotypes que nous ne parvenons pas à gommer malgré nos engagements et nos luttes.

Emmanuelle : « Il y aurait donc « ils » qui agissent et « nous » qui subissons passivement ? »


Je réagis aujourd’hui à ton dossier « Que faire ? » du dernier numéro du journal. Moi non plus, je ne te brosserai pas dans le sens du poil. Moi aussi, je suis consciente de mes lacunes. J’essaie, également, d’y voir plus clair, de dissiper le brouillard. Je te prie donc de ne pas hésiter à me répondre en toute franchise.

Dans ton article, tu t’adresses à « nous ». Qui est ce « nous »  ? A priori, ce texte s’adresse aux lecteurs du journal, lecteurs déjà sensibilisés, déjà conscients d’une certaine forme d’oppression/d’injustice, et possédant au moins pour un petit nombre un petit bagage militant leur fournissant une certaine grille de lecture du monde, généralement la vision de la lutte des classes. Globalement, il s’agit quand même a priori d’une petite élite intellectuelle, appartenant plutôt à la classe moyenne. Je mets en doute que ce soit à ceux-là de décider pour « le peuple ». Que ce soit à eux de le guider. Et que ce soit pertinent de vouloir que cette petite élite se sente concernée et mobilisée pour des causes qui ne la concernent pas directement mais dont elle devrait se soucier comme un devoir, comme une solidarité, pour ces prolétaires qui eux n’ont pas le temps ni les moyens de se forger une conscience politique. Même si je comprends la démarche, de se dire que, si même cette petite élite n’est pas à la hauteur, comment « la masse » pourrait-elle suivre, je ne la partage pas. Il me semble que toujours s’adresser à cette petite élite, en utilisant un vocabulaire et des références qui excluent d’emblée « la masse » contribue justement à la dépolitiser (« la masse »).

D’autre part, tu identifies un ennemi, au pluriel. Tu l’appelles « ils ». J’en conclus que les destinataires de ton texte (nous, les lecteurs de Fakir  ? ou plus généralement les victimes du capitalisme ?...) ne sont pas mêlés à tout cela (destruction des forêts, des océans…), leur responsabilité est écartée, et ils subissent. Il y aurait donc « ils » qui agissent et « nous » qui subissons passivement ?

Qui est ce « ils » ? Les (méchants) capitalistes ? Je le prends comme ça. Admettons. Bon, alors je remplace ton « ils » par « les capitalistes » dans ton texte. Extrait :
« Les capitalistes raseront les forêts. »
Vraiment ? Pour avoir travaillé en forêt, j’ai vu des bûcherons, qui coupaient du bois. J’ai vu des conducteurs d’engins de débardage venir chercher les troncs en laissant derrière leurs pneus gigantesques d’énormes sillons. Je n’ai pas vu de capitaliste. Continuons :
« Les capitalistes videront les mers des thons, des baleines, des sardines. »
Vraiment ? Je ne connais pas tellement de marins. Mais il me semblait que les capitalistes, on les croisait plutôt sur des yachts que sur des bateaux de pêche.

Je crois qu’avant d’aller affronter les adversaires extérieurs, c’est en nous que ça se joue, c’est contre notre conditionnement, contre nos peurs qu’il faut nous battre. Parce que oui nous sommes responsables, mais bien sûr nous avons des excuses. Nous sommes conditionnés depuis notre naissance, à l’école, à la télé, sur notre lieu de travail, pour baisser la tête, rentrer dans le rang, dans la norme, ne pas se poser de question, ne pas émettre de critique. Nous avons peur de la spontanéité, nous avons peur d’être libre. C’est cette confiance en nous que nous devons retrouver, avant de s’attaquer aux capitalistes. On ne peut pas aller au front en étant ligoté. Nous devons, tous, pas seulement la petite élite, desserrer ces liens, ébranler ces murs, goûter à des prémisses de liberté. Et alors nous ne pourrons plus nous en passer !

Gérard : « Je n’aurai jamais penser me réclamer du communisme il y a 30 ans, mais aujourd’hui on peut peut-être faire comme la droite, se décomplexer. »


Bonjour François,

Je viens de lire ton article dans Fakir ... que dire, que tu as raison sur toute la ligne. C’est bien court comme engueulade mais c’est vrai. J’ai 53 ans, je suis aujourd’hui un privilégié (relativement) avec un boulot qui me rapporte assez pour que nous puissions vivre à 4 sans nous priver. Je bosse dans une multinationale, je me suis inscrit à la CGT il y a plus de 10 ans, mais à part avoir une belle carte et oublier mes cotisations, je ne sers à rien. Tout ce que tu évoques dans ton journal j’en suis conscient, depuis longtemps ... 1976-77 pour être précis car j’avais un pote en fac qui était trotskiste. Il m’a ouvert les yeux et l’esprit. Mais mon premier soucis dans la vie a été de ... vivre. Avoir un boulot parce que je ne pouvais rien attendre d’un héritage. Assurer mes loisirs, voter, toujours à gauche, parler ... et basta.

Mais je n’ai ni l’âme du militant (que j’admire) et encore moins du martyre, manque de courage certainement, et puis on se demande souvent si les autres valent la peine qu’on se sacrifie (c’est aussi une forme de prétexte pour ne rien faire). Je suis figé par la peur de me retrouver dans la merde, c’est tellement courant de se retrouvera au chômage ... et là t’as plus que tes yeux pour pleurer.
Et je pense que c’est bien là que se trouve ne nœud du problème. Si une grande partie d’entre nous ne s’engage pas c’est bien parce qu’on a la trouille de perdre le peu que l’on a ... oh pas pour soit ... mais pour un conjoint, des enfants. D’où le « ça va finir par péter quand tout va s’écrouler dés qu’il n’y aura plus de pétrole ».

Donc je me sens inutile au niveau du combat qu’il faut mener ... faire un blog j’en suis capable ... mais je pense que c’est aussi un truc qu’il ne faut pas faire, ça sert à rien ... ou à pas grand chose, tu as trois pleupleus qui le lisent.

Si je comprend bien ton article, je vote et je descend dans la rue ... OK mais je ne vote pas avant le mois de Mai, au rythme où vont les choses c’est très, très loin. Mon syndicat ... il est à 150 bornes de chez moi (piège du télétravail)... je fais quoi, je m’inscrit à la section locale du parti ... ouais c’est ptêtre une solution. Je n’aurai jamais penser me réclamer du communisme il y a 30 ans, mais aujourd’hui on peut peut-être faire comme la droite, se décomplexer.
Tu en penses quoi camarade ?

Nicolas : « Il n’y a pas de programme pour l’émancipation, sauf peut-être celui-ci : à chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins. »


Je me suis donc dit qu’il était temps que tu saches ce que je penses de ton canard, puisqu’en réalité je ne suis d’accord sur quasiment rien (depuis un an que je suis abonné, mes idées ont beaucoup évolué). Je ne ferais pas du citation de ce que tu as écrit dans le magazine, ce serait trop long, mais je vais expliciter un peu quand même ce que je pense des idées qui sont proposées dans Fakir.

À mon sens tu te focalises bien trop sur l’idée de justice sociale qui ne t’amène à aucune perspective à part une distribution plus équitable de la « richesse », or cette forme de richesse n’est que pacotille (William Morris parlait déjà à la fin du 19e siècle d’ « âge de l’ersatz »), elle est à abolir. Dans une société capitaliste on ne peut pas réclamer le droit à une vie décente pour tous (ce qui est déjà illusoire) sans avoir en même temps tout un cortège de nuisance, puisque le capital n’est intéressé que par la quantité et qu’il produira toujours des bombes plutôt que des tomates « bio » si les bombes rapportent plus d’argent, faire le contraire serait du suicide pour lui.

Si je dis cela c’est parce que, par exemple dans un entretien paru dans le dernier numéro, tu sembles fortement intéressé par des idées qui en réalité sont « altercapitalistes » : relance du crédit (à visage humain ?), théories sur l’inflation, etc. Ce ne sont que des balivernes d’économiste. Tu sembles aussi très intéressé par l’idée de protectionnisme, et pire encore de nation ; ces idées ne sont pour moi que des obstacles à l’émancipation humaine (comme le dit un lecteur dans le dernier numéro, laissons ça au FN). Sur l’écologie : faire des listes des différents travaux concrets absurdes et participant à la destruction de la planète est bien joli, il me semble pourtant bien plus pertinant de critiquer le travail abstrait en tant que rapport social autonomisé et qui domine les humains (et qui entraîne nécessairement au niveau concret les pires absurdités).

Enfin il me semble tout à fait dangereux de dénoncer continuellement « l’oligarchie », « les marchés financiers », « l’avidité des spéculateurs », « la dictature de la finance », « la rapacité des banques », ou je ne sais quelle baliverne encore, d’abord parce que c’est selon moi une analyse qui est fausse, qui en plus ne permet pas de sortir du capitalisme (mais évidemment, si tu ne cherches pas à définir ce qu’est le capitalisme, tu n’a pas beaucoup d’autre solution que de l’identifier aux structures de domination qu’il génère forcément), et de plus il me semble évident que ce genre de formule peut tout à fait être repris par l’extrême droite. Sans perspective d’émancipation, elles ne sont qu’un appel au lynchage (démocratique ?). S’il doit y avoir une guerre contre la bourgeoisie, son armée, sa police (et les fascistes en tout genre, faut pas les oublier) ce ne peut être que si ceux-là s’opposent à l’émancipation humaine.

Bien sûr les idées que tu portes sont aujourd’hui partagées par une large majorité de l’extrême gauche, aussi « radicale » qu’elle se prétende, et à mon sens, la catastrophe est aussi là. Voir le texte, sur la critique des partis d’extrême gauche, qui vient d’être mis en ligne sur ce blog : http://palim-psao.over-blog.fr/article-capitalisme-vs-etat-du-changement-selon-la-gauche-anticapitaliste-par-michael-heinrich-85413681.html

L’émancipation humaine n’est pas une autre configuration, mais l’abolition du travail (donc aussi du salariat), de la valeur, de la marchandise et son fétichisme, de l’argent, des classes, de l’État, de la nation, des frontières, du patriarcat, du droit, de la propriété, du « progrès » technique, du marché, de la concurrence, de la croissance, etc. (la liste peut encore être longue) Il n’y a pas de programme pour l’émancipation, sauf peut-être celui-ci : à chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins.

Donc que faire ? Définir le capitalisme me semble déjà un premier pas, ,puisqu’il faut bien que l’on comprenne ce qu’il y a exactement à abolir ; perdre toute illusion sur un retour au capitalisme « sain » me semble nécessaire aussi, cela permettrait peut-être enfin à l’extrême gauche de se focaliser sur son abolition plutôt que sur son sauvetage.

Bruno : relativement déçu...


Mon cher François,

J’ai été relativement déçu pour ne pas dire plus par le dossier de ce Fakir.
Effectivement il va falloir s’élever au dessus de l’époque.

Dans ce cadre je ne peux que vous conseiller ce site : http://www.magmaweb.fr

Séverin : « Construire des liens qui libèrent ! »


Moi je ne vais pas t’engueuler suite à ton dossier « oui mais comment » (je te tutoie, c’est plus franc et direct, droit au but -j’habite à Marseille !). Ça fait du bien de sortir des consensus de la « bonne pensée » de gauche, ce qui fait pas avancer. Donc c’est pas une engueulade, c’est un merci !

Il y a un point qui aurait mérité d’être creusé il me semble. Tu dis souvent : il faut gagner la bataille des idées, amener les futures forces vives à imaginer que c’est possible, qu’il y a une alternative, ce fameux changement (sans les bercer pour autant d’illusions d’un « ensemble tout devient possible »), qu’il faut commencer par une « révolution des mentalités », rendre acceptable ce qui provoque peur aujourd’hui (protectionnisme), légitimer ce qui est vu comme des archaïsmes (l’action collective), etc....

Mais, mais, mais, tu n’explores (à mon sens) pas assez cette dimension. Ce qu’on pourrait appeler peut-être l’aspect psychologique de la mise en mouvement militante. Prenons l’exemple (à mon avis très parlant) de ce que tu as écris sur : « cracher sur les syndicats » avec cette critique en arrière plan du mouvement des indignés.

Comme tu le dis, oui, c’était un mouvement intéressant ces fameux « indignés » mais clairement, c’est pas ça qui va révolutionner la politique. Et cette critique des syndicats et des partis politiques, c’est en arrière fond aussi une manière de dire : « je ne veux pas faire partie d’une organisation, être considéré comme militant du Front de Gauche avant d’être reconnu pour qui je suis, etc.... » Ce genre de conneries. Et franchement, on les entend beaucoup j’ai l’impression. Trop. C’est ce que Jean-Léon Beauvois appelle les « illusions libérales », cette envie de n’être considéré que comme un individu seul, pas comme un militant de ce parti, ni comme un travailleur syndiqué, ni même un travailleur d’ailleurs. Non, je suis Paul et c’est tout. Je suis Pierre, rien d’autre. Parce qu’il y a une idéologie qui est dominante dans nos sociétés occidentales, cette idéologie de l’individualisme, cette idéologie du libéralisme. Voilà pourquoi aussi nous perdons petit à petit notre « pouvoir social » (cf. Beauvois, 2005), parce que nous refusons de nous investir dans ces relations sociales, dans ces collectifs. On se sent plus libre, plus « nous-mêmes » quand on est seul dans nos petits appartements, dans notre petit « cocon », comme si nous étions dans une apesanteur sociale, et que finalement, notre épanouissement et la voie du bonheur ne passerait que par cette voie là.

Car il y a bien ce problème là, l’individualisme, qu’il faut aussi combattre. Et l’individualisme, ce n’est pas seulement certaines mauvaises pratiques trop égoïstes, un manque de solidarité, c’est aussi une manière de voir le monde, son propre épanouissement et son bonheur personnel au final. Et c’est là qu’il faut attaquer aussi. Faire prendre conscience que les relations sociales ne sont pas à voir que sous l’angle de la contrainte, des difficultés, de l’étouffement et de la domination. Beauvois dit qu’en fait, on a toujours été habitués à subir ces relations là dans notre société : domination Parents-Enfants, Professeurs-Etudiants, Patron-Salarié et même Mari-Femme. Sans compter les relations amicales parfois asymétriques, et bien sûr, certaines relations en tant que syndiqué, membre associatif, etc qui sont aussi de cet ordre, étouffantes.

En somme, je dirai, ré-utiliser le slogan que j’ai sorti d’une conférence de Jacques Généreux pour le Front de Gauche : « Construire des liens qui libèrent ! » http://www.dailymotion.com/video/xaey9a C’est aller contre l’idéologie dominante qui nous ait imposée aujourd’hui et qui nous amènent à penser les relations sociales que sous l’angle de la contrainte, d’une domination qu’on s’auto-infligerait.

Et à partir de là, lorsqu’on aura amorcer ce combat, on trouvera peut-être plus de forces vives qui seront réjouies et enthousiastes à l’idée de prendre une carte militante (au lieu de s’indigner individuellement), qui souhaiteront participer à une vie syndicale, une vie associative car ils seront convaincus qu’ils se réalisent, s’épanouissent à travers ces relations sociales qu’ils construisent.
Alors oui, ça amène aussi à revoir peut-être l’organisation de nombreuses associations, syndicats et mouvements politiques mais ça me semble pas être un problème insurmontable.
Et ça amène à sortir de ces douces « illusions libérales » (sacré Beauvois !) avec un slogan qui me plait : « Construire des liens qui libèrent ». Pourquoi ne pas prendre l’exemple de Fakir, comment on s’engage dans une activité associative, sortir de sa douce quiétude un peu moite de sa vie solitaire, les réticences au début, l’engrenage qui prend petit à petit et finalement un témoignage d’une personne qui s’est épanouie à travers ce type de relation sociale ?

A nous d’inventer des cadres d’interactions pour avoir vraiment ces « relations épanouissantes et libératrices » et amener petit à petit les gens qui nous entourent à en être autant convaincu, seul on est nous-même mais on se fait chier, ensemble, on peut rester nous mêmes mais qu’est ce qu’on s’amuse, on se réalise !

Pour lecture : http://www.pug.fr/produit/497/9782706112557/Les%20Illusions%20liberales%20individualisme%20et%20pouvoir%20social

Merci aux lecteurs pour leurs réactions et à vous qui avez réussi à tout lire...

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Vos commentaires

  • Le 12 novembre 2011 à 12:03, par Edmundo En réponse à : Contre l’oligarchie, la finance et les médias : Que faire ?

    Le militant syndicaliste que je suis vous dit : Bravo pour cet excellent numéro. J’ai aimé particulièrement la pertinence des articles « Que ne pas faire ? » et « Que faire ? ». Personnellement j’ai en marre du discours anti-syndicaliste que se développe à gauche en particulier. Il est facile de critiquer les « grandes » et petites confédérations et leurs chefs, mais si vous voulez changer les choses, venez militer dans un syndicat (contestataire de préférence), venez vous coltiner le travail de terrain quotidien qui font des centaines de syndicalistes anonymes, venez épauler et aider les travailleuses et travailleurs qui souffrent actuellement du libéralisme économique et vous critiquerez ensuite.
    Je ne suis ni un grand tribun ni très à l’aise à l’écrit, mais les grands discours critiqueurs et donneurs des leçons de gens qui sont, souvent,incapables de mettre en harmonie leurs discours théoriques et leur action sur le terrain des luttes me gonflent prodigieusement !!
    Voilà, c’est dit.
    Pour le reste...Longue vie à Fakir et qu’il continue à être fâché contre tout le monde !!

  • Le 30 octobre 2011 à 21:23, par chb En réponse à : Contre l’oligarchie, la finance et les médias : Que faire ?

    Oui, revenons à ces débats sur l’émancipation humaine, dont nos grands-pères causaient en concevant le programme du CNR. En période de guerre, ils travaillaient pour que nous connaissions la paix ET plus de justice sociale. La guerre, abolie ici depuis 66 ans, nous frôle encore, et distraitement on la laisse dispenser, en notre nom, en Afghanistan, en Irak, en Afrique...
    Au fait, les lybiens sont-ils contents d’avoir été libérés comme cela ? Je ne crois guère les micro trottoirs, allez savoir pourquoi. Question émancipation, ni les afghanes ni les tripolitaines, aussi loin des « illusions libérales » que des « liens qui libèrent » ne doivent avoir le coeur à nous en remercier.

  • Le 28 octobre 2011 à 17:02, par Biniou En réponse à : Contre l’oligarchie, la finance et les médias : Que faire ?

    Quand SKZ le prestigitateur aura compris, qu’il est complètement discrédité, il aura peut-être la bonne idée de quitter l’Elysée avant même la fin théorique de son mandat.

  • Le 14 octobre 2011 à 12:29, par yannick 80 En réponse à : Contre l’oligarchie, la fincance et les médias : Que faire ?

    M ADRESSANT AU REDACTEUR DE CETTE EDITION FAKIR
    cher francois aprés lecture des commentaires sur le sujet de la rédaction,Contre l’oligarchie, la fincance et les médias : Que faire ?
    d aprés les réponses diverses sur le sujet ,pour ma part suis majoritairement en accord, je donne réponse à certains détracteurs intellectuels
    quand tu dénonces une certaine forme d exploitation de l humain et de la ressource de la planéte à des fins individualistes et spéculatifs à l enrichissement de l hyper capitalisme, et de notre responsabilité à se poser la question que faire, je remarque que dans certaines réponses, le trait de réflexion s apparente soit a sa petite personne ou conviction personnelle du systeme auquel ils appartiennent , je ne ferais pas état de certains commentaires publier ,mais au moins quand tu dis qu il vaut mieux actionner avec des partenaires sans leur cracher dessus je t approuve ,
    si nous voulons combattre ses faits de société et pourvoir y remédier cela sera dans un mouvement citoyens intelligent meme local en acceptant la critique de nos propos tout en étant ferme sur notre position et ouvert a tous
    conclusion si le mot il,
    dérange et si il n est pas assez précis vue la situation du monde et de la condition humaine à la dénonciation de ses personnages de l exploitation des richesses toutes confondues qui nous dirigent , je répond personnellement ne rien faire et diviser n est pas la solution