Contre Latécoère, les estomacs tunisiens crient justice

par Pierre Souchon 21/06/2014

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Licenciées pour avoir exercé leurs droits syndicaux : voilà plus d’un an que Sonia et Monia, nos copines tunisiennes, combattent la décision de leur employeur français. Depuis trois jours, elles sont en grève de la faim.

« Allô Pierre ? La police est autour de nous, ils relèvent notre identité...
— OK Sonia. Rappelle s’il y a un truc. »

Je passe des coups de fil aux copains sur place, à Tunis.
« Wael ? Ahmed ? Mohamed ? Les syndicalistes de Latelec Fouchana sont en grève de la faim dans les locaux de l’Inspection générale du travail, à Tunis. Les flics les encerclent, vous pouvez y aller ? - Tout de suite. On te tient au courant. »
La routine, pour ces militants. La routine de se mettre en danger, le ventre vide, pour sa cause. L’habitude, surtout, que les luttes soient réprimées par la force.
« Allô Pierre ? »
C’est Monia, cette fois. Un bruit terrible autour d’elle. « La police va nous évacuer ! Ils sortent leurs boucliers ! » Devant l’afflux des soutiens amis, syndicalistes, activistes, les flics ont rangé leurs matraques. La grève de la faim des ouvrières de Fouchana pour réintégrer leur usine se poursuit, ce 21 juin, plus d’un an après leur licenciement (1) par Latécoère. La multinationale de l’aéronautique avait auparavant pris le soin méticuleux d’anéantir leur syndicat, en rapatriant son activité en France. « Une prouesse industrielle », se félicitait le groupe – cette fracassante réussite patronale était à la mesure de la combativité syndicale tunisienne : nombreuses et capitales, les conquêtes sociales arrachées à Fouchana devaient sombrer dans l’oubli. Pour qu’elles disparaissent, Latécoère utilisa des salariés français, ravis de retrouver du travail à Toulouse... Leur bonheur dura quelques mois, la fabrication des câblages faisant rapidement son retour dans une Fouchana dépourvue d’un syndicat révolutionnaire.

Les revendications de Sonia et Monia – rejointes par leurs camarades voisins de Leman Industrie, qui subissent le même sort –, sont si élémentaires qu’elles peuvent surprendre : « Respect du droit au travail », « droit à une représentation syndicale indépendante », « respect du droit syndical »... Ainsi va la Tunisie révolutionnaire, celle célébrée en février dernier par un chœur de médias unanimes, au moment où elle s’accordait sur une Constitution « majeure », « historique », « décisive », « un exemple de maturité politique » (2) : les quarante chefs d’État réunis pour l’occasion enterraient dans les louanges le cœur du soulèvement arabe – la question sociale. Lorsque Sonia et Monia étaient de passage à Paris, à l’automne dernier, pour une tournée de conférences-débats (3), l’animateur-vedette de France 24 les interrogeait en plateau : « Il y a quelque-chose que je ne comprends pas très bien. Le peuple tunisien a mis un dictateur dehors. Et aujourd’hui, vous ne réussissez pas à vous faire respecter par un patron français ? »

C’est qu’après la débâcle du clan Ben Ali, les classes dirigeantes tunisiennes ont préservé l’essentiel : en trois ans, qu’elles furent destouriennes, avec le gouvernement Essebsi, islamistes, avec la formation de Rached Ghannouchi, ou encore « technocratiques », ministres nommés pour rassurer les bailleurs de fonds internationaux – aucune n’a dévié du choix d’enfermer le pays dans la division internationale du travail, celle qui fait de cette terre un havre pour des multinationales en quête d’une main-d’œuvre corvéable. Alors, « tu ne peux pas imaginer à quel point ils dominent, enrage Sonia. Récemment, pendant une réunion de négociations, notre directeur a jeté tous les papiers à la figure du gouverneur [préfet], et il est parti en criant : “Quand est-ce que vous allez comprendre que nous sommes les premiers décideurs en Tunisie ? Syndicats bla-bla !”  » Contre cette logique libre-échangiste, Sonia et Monia ont tout fait. Elles ont discuté, informé, raconté cent fois leur histoire, échangé contacts, idées, positions, tracts, numéros de téléphone. Elles ont rallié à leur cause, par la seule force de leur charisme, des militants, partis politiques, syndicats CGT français de l’aéronautique. Cette solidarité internationale leur a permis de surmonter les menaces, les pressions, les tabassages, les peines de prison ferme – jusqu’à obtenir la réintégration de six syndicalistes licenciées sur dix, en mars dernier.

Mais les « meneuses », ainsi désignées par leur employeur, et deux de leurs camarades, Houda et Rachida, restent à la porte.
Elles restent à la porte de leur usine, licenciées, sans ressources, brisées pour avoir seulement exercé leurs droits. Latécoère diffuse de plus belle son extravagante littérature, chantant les mérites du « dialogue social, un élément structurant de notre entreprise », et vantant son « effectif de 4 400 personnes qui sont autant de collaborateurs égaux en dignité, droits et devoirs »... C’est dans les locaux de l’inspection générale du travail qu’elles jeûnent depuis trois jours, cette même inspection qui il y a plus d’un an, déclara illégaux leurs licenciements. Que pèse l’administration tunisienne pour un investisseur français ? Cette même inspection qui rêve de les voir sortir de ses bureaux, débarrassée d’un symbole encombrant, celui de sa propre impuissance.
« On ira jusqu’au bout, Pierre. »
On le craint.

ALLER PLUS LOIN
1. Lire « Une relocalisation ? Non merci ! », Fakir N°62, septembre-octobre 2013.

2. Le Monde, 8 février 2014.

3. Lire « Solidarité syndicale sans frontières : le cas de Latécoère », Le Monde diplomatique, 8 novembre 2013.

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