Comment l’Ecureuil est devenu fou

par L’équipe de Fakir 15/10/2009 paru dans le Fakir n°(41) mai-juin 2009

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Hier, l’Ecureuil couvait prudemment ses noisettes. Aujourd’hui, il mise des milliards au casino de la finance mondiale. Hier, c’était la banque des « pitites gens ». Elle les expulse désormais de leur logement. En trente ans, la vieille dame un peu engourdie s’est transformée en une boursicoteuse déchaînée… C’est le symbole, la Caisse d’Epargne, d’une époque folle. De deux décennies d’argent-roi qui ont tout emporté dans les têtes. Qui emportent jusqu’aux « mutuelles », jusqu’aux « banques coopératives ». Avec les encouragements des économistes, des journalistes et des socialistes… Cela méritait bien un dossier spécial, à suivre en plusieurs articles.

« Et pourtant, la Caisse d’Epargne, c’était la banque populaire ! »

A Marseille, au printemps 2006, entre son fournil et sa pâte à pain, ce boulanger s’étonne : « On a inventé la Caisse d’Epargne, c’était la banque des pitites gens. Et maintenant... » Et maintenant, les « pitites gens » sont éjectés : ce mitron a reçu un courrier qui lui demande de « quitter les lieux dans les meilleurs délais ». De céder son fonds de commerce – pour le louer à « des boutiques de luxe. Ils veulent avoir des magasins de marque, ils ne veulent pas de boulangerie ici et que nous les Marseillais, ils nous chassent de chez nous si vous voulez. »

« Chassés », dans leur quartier, les anciens habitants l’étaient bel et bien. Ainsi de Madame Garcia et de ses « quatre fois vingt ans », ex-secrétaire à la mairie, là depuis 1953 et contrainte de déménager : « On m’a foutue dehors. On m’a dit : « Il faut que vous partiez. » Ça s’est passé d’une façon inhumaine, sans se mettre des gants. » Ici et là, des incendies ont éclaté. Ou encore, on a glissé des enveloppes, etc. Et aussitôt l’appartement vidé, des « dévitaliseurs » entraient en action :

– On casse les vitres, témoigne l’un d’eux, on casse les tubes, on casse les toilettes, pour éviter que les gens ne relogent dedans.

– Et les appartements que vous cassez, ils sont habitables ou bien ?

– Oh oui ! C’est des palais dedans, et moi je casse des palais !

Aux côtés du « private equity » Lone Star (50 %) et de la Société Générale (25 %), c’est la Caisse d’Epargne qui finançait cette « reconquête du centre-ville ». « Et pourtant, la Caisse d’Epargne c’était la banque populaire ! » Notre boulanger n’en revenait toujours pas.

Je partageais, à vrai dire, la surprise du commerçant.

Qu’un fonds d’investissements texan vienne jouer les rois du pétrole en Provence, d’accord. Que la banque d’affaires proutprout Société Générale s’y mette, pourquoi pas. Mais la Caisse d’Epargne ?! Elle était supposée construire du logement social, plutôt qu’en détruire ?! Soutenir les modestes, plutôt que les enfoncer ?! Que s’était-il passé pour que le gentil écureuil vire méchant ? J’ai appelé la Caisse d’Epargne. Malgré les dizaines de « communicants » en face, silence radio. Je me suis rendu à mon agence : sur la devanture étaient apposés plein de placards publicitaires, avec l’Ecureuil en star évidemment. Mais un écureuil presque inquiétant. Un écureuil hyper-dynamique, sur-vitaminé, branché sur la Bourse, aussi agité qu’un trader sous cocaïne...

Je me suis souvenu de mon enfance.

Chaque mois de janvier, après la tournée des voeux, on se rendait à la Caisse d’Epargne d’Audruicq (Pas-de-Calais) avec mes parents. Je tenais mon petit carnet entre les doigts, et on attendait sur des chaises en bois. Il y avait une horloge, je crois, mais le temps semblait arrêté. Le décor ne bougeait pas, avec des affiches invitant à la « prévoyance » aux murs. Ça ressemblait à une administration, à une préfecture : ne manquait que le buste de Marianne. Arrivait notre tour. Mon père me portait à la hauteur du guichet, et je glissais mon livret sous la vitre. Derrière le comptoir, une imprimante crépitait, et l’employé augmentait ma fortune de quelques intérêts. Il m’offrait aussi, parfois, une tirelire en plastique qui avait la forme, bien sûr, d’un écureuil.

Alors comment, en trente ans, même pas, en vingt-cinq ans, comment est-on passé de cette vénérable institution, vieille dame un rien engourdie, à des boursicoteurs qui parient sur les subprimes et tout le bazar aux Etats-Unis ? Comment, en un quart de siècle, la « société philanthropique » fondée au XIXe, s’est-elle muée en une nuée de spéculateurs ? Bref, comment le sage écureuil est-il devenu dingo – au point, non plus d’épargner ses noisettes, mais de gaspiller des milliards ?

Car c’est, finalement, toute l’ironie de l’histoire.

Non seulement la Caisse d’Epargne a voulu jouer aux grands, s’est associée aux Américains, a soutiré des crédits aux « pitites gens  », voire les a expulsés de leur logement, mais en plus, elle y a perdu de l’argent ! Elle a vendu son âme, et ça lui a coûté cher !

À Marseille, par exemple, les appartements vidés de force demeurent vides. Les riches et les boutiques de luxe n’ont pas accouru comme prévu. L’avenue, hier bruyante, est aujourd’hui morte, avec ses milliers de volets clos. Voilà le bilan social : on a tué un quartier. Et l’aventure se solde, pour l’Ecureuil, par un trou d’environ neuf cents millions d’euros... que nous, les petits épargnants, paierons.

(article publié dans Fakir N°41, juin 2009)

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