Coloriages & prises d’otages (1)

par Emma Souloy 19/11/2013 paru dans le Fakir n°(60) avril - juin 2013

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Dans le 93, les instits sont séquestrés par les parents, les directeurs d’écoles pris en otages, et ils en redemandent ! C’est que, vraiment, l’école ne tourne plus rond, les profs sont ballotés d’une classe à l’autre, et les enfants d’un non-remplacement au suivant. Reportage dans la fabrique du décrochage scolaire.

Jeudi 28 mars
Théâtre de la Compagnie Jolie Môme,
Saint-Denis

« Si vous n’êtes pas vigilants, les médias parviendront à vous faire détester les gens opprimés et aimer ceux qui les oppriment. »
Malcom X

Loïc, papa de Lila.
L’intermittent qui se lève tôt.

Y a des jolies citations, sur la porte de La Belle étoile, le théâtre de la Compagnie Jolie Môme. Mais la porte est fermée, et on n’est pas venus d’Amiens, on s’est pas levés à l’aube dans notre Picardie, pour faire de la lecture sur le trottoir. Mais bien pour
organiser le bordel dans les AG d’actionnaires.
« Allô, Loïc ? Ouais, on est devant. T’arrive ? »
C’est l’administrateur de la troupe.
À tous les coups, il habite à 300 mètres d’ici, et c’est lui qui est en retard !
Loïc débarque enfin, essoufflé :
« Désolé, c’est ma troisième réunion depuis ce matin !
— Cherche pas d’excuse, branleur ! Artiste ! Intermittent, va !
— Dans l’école de ma fille, les parents d’élèves occupent le bureau du directeur. C’est pareil à Bobigny : depuis lundi, les parents ont séquestré la directrice. »
Cette vague de prises d’otages, ça le ravit, on dirait : « Tu arrives le matin, on t’informe que ton môme aura pas cours. Ou ton môme rentre le soir, et il te dit qu’il était au fond d’une autre classe. Parfois, les instits changent carrément d’école en plein milieu des cours ! »
Une étincelle brille dans les yeux du rédac’ chef : « Ça c’est un sujet pour le prochain numéro, coco ! » À vos ordres, boss.
Je sors carnet et stylo.
« Une fois, poursuit Loïc, les caméras de TF1 étaient devant l’école : on se mobilisait à cause de quatre absences non remplacées. L’inspection académique de Bobigny a été prévenue, ils ont appelé un enseignant sur son portable alors qu’il était en classe à Aubervilliers pour lui dire de venir chez nous ! Les mômes là-bas se sont retrouvés sans prof. L’inspecteur a pu dire “on a résolu le problème dans la journée”. »
Mais le non-remplacement, « c’est seulement la partie la plus visible, il y a tout le reste ». Et de brosser un tableau apocalyptique, comme seuls en sont capables les témoins de Jéhovah et les militants gauchistes : « Un médecin scolaire pour 12 000 enfants à Saint Ouen », « l’abandon des Rased (Réseaux d’aides spécialisées aux élèves en difficulté) », « la diminution des AVS (Auxiliaires de vie scolaire) », « la suppression des adultes dans les écoles, des assistants administratifs et éducatifs », etc.

Mais le militant gauchiste a cette faiblesse, souvent, comparé au témoin de Jéhovah : il ne croit pas en Dieu. Il ne prie pas. Il ne s’adresse pas à la providence. Il n’attend pas un miracle qui viendrait du ciel. À la place, il « monte des collectifs » : « de cinq membres au départ, on est maintenant quarante-sept, se félicite Loïc. On y passe un temps de ouf, une énergie de ouf. Mais, en face, l’éducation nationale, c’est un mur. On sait pas si c’est de l’indifférence, de l’incapacité ou du mépris. Y a une réunion où les parents ont été traités avec tellement d’arrogance qu’une maman a dit à l’inspecteur “je me retiens de vous gifler !” Quand t’as un môme qui n’a pas classe pendant quinze jours, c’est l’angoisse chez les parents ». Loïc me file rencard à « la prochaine réunion du collectif, mardi soir » et sur un bout de papier, je recopie les contacts de Sihem, Alexandra, Nahomie.

Cité Soubise, Saint-Ouen
Alexandra, maman de Joè.
« C’est une guerre »

La « plaque tournante de la drogue » : voilà comment est décrite, à la télé, la cité Soubise, où vit Alexandra. Pour elle, c’est un progrès : « Quand on m’a proposé ce logement, y a un an, j’ai pas cherché à comprendre le quartier. Avant, on a vécu six ans à l’hôtel. C’était pas une chambre, c’était dehors, une cabane en béton. Le salon, les murs étaient noirs, avec des bêtes qu’on a jamais vues de notre vie. Des fenêtres en bois complètement pourries. Forcément, on a des boutons sur le corps et tout. Y avait beaucoup d’humidité, des champignons aux murs, pas de chauffage. Mon fils Joè était tout le temps malade. On nous a changés de chambre. Y avait une fenêtre sur le toit, quand il pleuvait on était inondés. Le proprio nous a mis un plastique. L’eau s’est accumulée, ça a pété. Ça a tout bousillé : ordi, canapé…
« C’est un marchand de sommeil, il faisait des prix à la tête du client. Je payais 690 € pour la cabane en béton, plus la douche c’était 3 € euros par personne et par jour, donc à trois ça nous faisait 9 € par jour. La mairie aurait dû le fermer. Maintenant, il choisit sa clientèle : des gens qui n’ont pas de papier. Il sait que eux se rebellent pas. C’était l’enfer : tenir un travail alors que votre enfant est tout le temps malade.
— Tu fais quoi, comme travail ?
— Je suis en train de monter mon projet professionnel : organisatrice d’anniversaire pour enfants. Avant, j’ai fait des caisses à Carrefour, ED, Leader Price, Monoprix. Et de la garde d’enfants. Du gardiennage dans un immeuble, au Pont-Neuf à Paris. C’est chic, le Ier arrondissement. Dans l’immeuble où je travaille, c’est une même famille. J’ai vu des photos quand ils sont avec Jacques Chirac. »

Sur ses photos à elles, en noir et blanc, accrochées au mur, y a pas Chirac.
« C’est Joè et toi à la mer ?
— Oui, on va tous les ans dans un camping en Vendée.
— Comment ça va Joè à l’école ?
— Joè a besoin d’une AVS. Il a une dyslexie sévère. Il a beaucoup de mal à s’adapter, le directeur le sait. Le premier CP, il a mis au moins deux mois pour arrêter de pleurer, de vomir même. Il était vraiment angoissé. C’est son deuxième CP parce qu’il a redoublé. Avec le fait qu’on était à l’hôtel, il était tout le temps malade, et avec sa dyslexie... L’année dernière aussi, plusieurs fois il avait le jogging arraché, y en a qui lui tordaient le cou, il se faisait racketter son goûter. »

Joè est très timide. Sous la torture, il lâche quelques phrases : « Quand la maîtresse est absente on va en classe d’accueil. Je fais des coloriages magiques, on joue sur l’ardoise quand on a fini. Sinon on reste à la maison. »

Sa mère, elle, ne se fait pas prier : « Avant, quand j’étais petite, dans le XVIIIe, j’avais une prof de sport, de dessin, une infirmière, des surveillants... Là, il devrait y avoir plus. Et c’est le contraire, j’ai l’impression qu’on régresse. Le 93 c’est le plus pauvre de France, voire d’Europe. Où y a le plus de cités, de personnes au chômage... Pour un prof, finir ici, c’est une honte. C’est comme si on était séparé de toute la France, vous êtes pauvres et vous le restez. C’est une guerre. On doit se battre pour avoir du social, du travail, l’école... Ils disent qu’ils trouvent pas d’instit. La maîtresse à Joè, l’année dernière, elle avait plusieurs heures de TGV. Une fois, ils ont trouvé un remplaçant qui venait de Caen ! Les profs en ont marre, ils prennent une semaine de congé maladie. »

La RGPP (Révision générale des politiques publiques), le TSCG (Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance), le déficit ramené à 3 %, tous les sigles et les chiffres prennent un visage bien concret : celui de Joè qui, manifestement, aurait besoin de plus que d’autres, pour s’éduquer, lire et écrire, pour ne pas décrocher. Et qui en aura moins.
« Avant, je déposais mon fils et voilà. C’est l’année dernière que je me suis intéressée à tout ça. Quand on a voulu sauver le poste d’Elsa, quand j’ai vu que l’inspection se comportait comme des gamins. »

Jeudi 4 avril, devant l’école Paul-Langevin
Sophie, instit. La bouche-trou

Banderoles, thermos de café et biscuits accueillent parents et enfants : des syndicalistes de PSA Saint-Ouen font une collecte pour leurs collègues d’Aulnay. D’où un couplet de Loïc sur la « convergence des luttes » : « Elle est construite, la délinquance : tu mets les parents au chômage en fermant Aulnay, puis les mômes à la rue en les sortant de l’école. »

Sortant de l’école, justement, une jeune femme brune se fraie un passage entre cartables et poussettes : « L’inspection académique vient de m’appeler. Je dois aller faire un remplacement ailleurs. » Je l’attrape au vol, elle m’explique : « Je devais faire un remplacement pour un CM1 ici. En arrivant, on me dit que c’est pour un CP. Et finalement, on m’envoie remplacer un CM1 à Joliot-Curie parce qu’il y a moins de personnes là-bas. Ils ont deux profs absents. »
Les parents protestent : « Et nos enfants, alors ? »
Loïc essaie de joindre l’inspection pour les prévenir : ils gardent la remplaçante.
« Ça fait deux ans que j’attends ma mutation, continue Sophie. Je fais l’aller-retour deux jours par semaine de Grenoble. Ici, je dors chez des copines. À voir comment ça se passe à Grenoble, c’est inimaginable la différence de traitement d’un département à l’autre. Y a clairement un abandon du 93. »

Au téléphone, Loïc se fait enguirlander par l’inspectrice : « Vous l’empêchez de circuler ! Vous l’empêchez de circuler ! »
« C’est dans un tel état, reprend Sophie, qu’on ne sait pas comment on peut s’en sortir. »
Le directeur de l’école sort, contrit : « Vous devez y aller, là. L’inspection m’a appelé pour que je vous dise d’y aller. »
Sophie jette un regard désolé : « J’y vais. Je veux pas avoir d’ennuis. »

Elle part en courant. Les parents occupent le bureau du directeur, appellent l’inspection : « J’ai pris note », leur répond l’assistante. Dans un couloir, la femme de ménage passe le balai entre les enfants assis par terre.

Tour du Landy, 9e étage
Sihem, maman d’Ilyès et Nadir.
La vigie du 9e étage

« Pendant trois mois et demi, on n’avait pas d’ascenseur. Y a des jours, je m’asseyais sur les marches, je pleurais. Nadir avait quelques mois, je le portais dans le kangourou, je tenais Ilyès par la main, les courses dans l’autre. C’est là qu’Ilyès a appris les chiffres de 0 à 9. »
Dans la cuisine, Sihem me fait grimper sur une chaise près de l’évier. Par la fenêtre, on aperçoit la cour de l’école Paul-Langevin : « Des fois je monte ici, c’est traumatisant pour moi. J’ai vu Ilyès se faire taper. Je suis descendue en claquettes, j’ai crié, crié. Une fois on lui a cassé ses lunettes, ça lui est rentré dans le front. Au début c’était terrible, tous les jours ses genoux en sang, ses coudes en sang. Ça me révolte ! »

À table, Sihem m’a préparé des petits fondants au chocolat. « Le petit, de quatre ans, il est pas bien dans cette école. Quand il est dispatché dans une autre classe, il rentre le soir il me dit : “Maman, je suis fatigué. Maman, les autres, ils font beaucoup de bruit.” Il revenait avec sa manche trempée. Parce qu’il mange sa manche quand il est stressé. Il a très mal vécu ça. D’être baladé dans toutes les classes. C’était catastrophique pour lui. Je le retrouvais vraiment démuni. Il était démoralisé, il voyait vraiment la vie en noir. Il me disait : “L’école, c’est nul. La vie, c’est nul”.
— Et vous, c’est quoi votre métier ?
— Je suis AVS à Saint-Ouen. Je m’occupe d’enfants handicapés. C’est un CUI, un contrat unique d’insertion. Ça peut durer jusqu’à vingt-quatre mois, ça se renouvelle tous les six mois. Je m’occupe de deux enfants. 679 €, 20 heures par semaine, c’est tout ce que m’a proposé Pôle emploi. J’étais obligée d’accepter ou j’étais radiée.
— Et ça se passe comment ?
— C’est que du bonheur, ça fait plaisir. Les enfants ils ont évolué depuis que je suis là. Et puis, je suis dans la classe, je vois les méthodes : la géométrie, la grammaire… J’enrichis mes connaissances. Ça va me servir pour mes enfants. J’aimerais bien travailler comme ça jusqu’à ma retraite. Malheureusement, le contrat se termine le 31 août.
— Avant, vous faisiez quoi ?
— Tout au début, j’ai fait la nounou. Puis j’ai été animatrice dans les écoles de Saint-Ouen, caissière à Franprix, nounou en garde partagée, téléprospectrice… Et puis hôtesse d’accueil pendant cinq ans, dans un immeuble. C’était un CDI. Je gagnais 1 000 €.
— Ça vous plaisait ?
— Oui et non. Après un an, en plus de l’accueil, je devais faire la ronde dans les sous-sols du parking. Vous trouvez ça normal pour une hôtesse ? Un jour, je suis tombée sur un homme dans le parking. Je me suis enfuie, direct. Je mets pas ma vie en danger pour faire plaisir au patron. J’étais au bord de la dépression. J’ai demandé une rupture conventionnelle,mon patron il n’a pas voulu. Il m’a dit de faire un abandon de poste. J’ai fait un abandon de poste et je me retrouve au chômage. Mon mari c’est pareil, il est ouvrier dans le bâtiment, en CDD. Y a des moments il se retrouve sans rien. C’est difficile financièrement : les habits, les sorties, le manger. J’aime bien leur donner une bonne qualité des aliments. Dès qu’on fait de toutes petites folies, c’est le découvert.
— À la fin de votre contrat d’AVS,ça va se passer comment ?
— Je ne sais pas. J’ai pas envie d’être loin de mes enfants. Y a le trafic à côté, la cité Soubise. Ça me fait peur, je veux vraiment être présente. Je veux travailler à temps partiel, l’argent c’est pas tout dans la vie. Mais bon maintenant, je vais vous dire, après dix ans sans papiers, j’ai un beau logement, on a le nécessaire et de temps en temps on a même le superflu. Je m’en sors pas mal par rapport à des gens, ils sont français et ils ont rien. »

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