Chambre d’amies

par Pierre Souchon 07/12/2012 paru dans le Fakir n°(57 ) septembre - novembre 2012

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On a besoin de vous

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Qui elle allait se taper, ma copine Carole, comme voisine de chambre à l’hosto ? Encore une vieille qui se chie dessus ? Raté : Angela, une jeunette qui mate TF1 en continu. C’était pas gagné…

« Ça va être chaud », me raconte Carole. Elle désigne le pieu de sa voisine, partie à la machine à café. « Quand ils m’ont descendue tout à l’heure de soins intensifs, j’avais hyper mal, et j’étais démoralisée complet, à cause de mon bras inerte. C’était le choc, quoi. Et de voir cette gamine avec la télé allumée, ça m’a achevé le moral...
Elle regardait la StarAc.

- Mais ça existe plus, la StarAc, non ?
- Oui, enfin elle regardait une merde dans le genre. »
On venait de lui retirer une fameuse saloperie, à ma meilleure amie, une tumeur dans les cervicales qui la conduisait tout droit à la paralysie et à la mort. Je l’avais retrouvée en fin d’aprème au fond de son lit d’hôpital, balafrée bien comme il faut, un œil aux trois quarts fermé et un bras complètement raide. C’était le prix à payer, il avait expliqué le chirurgien. Elle avait des mois de convalescence devant elle, et elle s’éloignait bien loin, la perspective de reprendre son taf de traductrice dans une ONG. Et puis elle angoissait fort : qui elle allait se taper comme voisine de chambre ? Pendant son dernier séjour, moi je me marrais vachement avec la vieille dame très aimable qui se chiait dessus et qui l’appelait Alphonsine. Carole elle rigolait nettement moins. Ce coup-ci, elle avait droit à une jeunette vachement jolie. Une brune au fin visage qui regardait TF1…

« Après une heure d’émission, elle sort de la chambre avec son mec, et je dis : “Si vous sortez, est-ce que vous pourriez éteindre la télé, s’il-vous plaît ?
– Ah non, mais je vous la laisse, pas de problème !”, elle me dit ! Mansuétude ! Tu vois le genre ? Parce que c’est payant, et évidemment moi je l’ai pas prise, la télé… Mais elle, sympa, elle me laisse profiter de la sienne ! Ouah ! J’ai dû expliquer que j’avais besoin de repos… Elle a éteint.
- Mais tu lui dis “vous” ? Vous avez presque le même âge, non ?
C’est pour mettre de la distance, je veux pas qu’elle me soule. Je la vouvoie pour avoir la paix.
 »
Dans le monde à Carole, on part en vacances à Haïti filer un coup de main à tous les damnés de la terre qui tremble, on bannit la télé des foyers, et si par aventure extraordinaire ses copines en allument une, elles regardent d’invraisemblables machins sur Arte. La jeune fille du lit d’à-côté s’appelait Angela, et moi j’étais pas tellement réjoui que pour se remonter le moral, Carole doive passer un bon paquet de chouettes après-midis en compagnie de la Star Academy.

Quand je suis revenu le lendemain, j’ai dit un « bonjour » appuyé à Angela. Elle me l’a rendu timide, presque gênée. Encore une fois elle s’est rapidement barrée, et j’ai trouvé ça vachement chouette, c’était bien sûr qu’elle voulait pas nous déranger. « Tu sais ce qu’elle a fait, ce matin ?, me demande Carole.
- Elle a appelé TF1 pour répondre à une question ?
- Non, sans déc’… Hier soir, je lui ai même pas dit bonne nuit. Pour instituer une sorte de distance (elle éclate de rire).
- Ah oui, c’est sympa… T’as essayé de la gifler, pour mettre un peu de distance ?
- Attends, elle m’a bien eue… Parce que vers huit heures, les femmes de service sont arrivées, et elles nous ont amené le petit-déj dans le lit, sur un plateau. En l’espace de trois secondes j’ai compris que je pourrais pas bouffer. J’ai des perfs plein les bras, dont un qui marche pas, et j’ai pas assez de force pour tenir mon bol de café. Bien sûr je peux même pas marmelader mes tartines… Et comme dans un rêve, un conte de fées, j’entends une voix qui me dit : “Vous voulez que je vous beurre vos biscottes ?” Là, tous mes horizons s’ouvrent.
- Euh ?
- Mais c’est fou tu comprends pas ! Tu te rends pas compte ! Je rentre dans un hosto, le surlendemain matin, je suis incapable de déjeuner toute seule alors que quand je suis arrivée j’étais comme toi, là... Du coup j’ai dit “oui merci, vous êtes trop sympa, je veux bien”. En plus elle a direct capté qu’elle pouvait prendre mon beurre, comme j’aime pas… Et elle est allée demander une paille aux infirmières, aussi, pour que je puisse siroter mon café. Ensuite on a un peu discuté, elle a eu la même tumeur que moi, mais au cerveau. Ça fait deux mois et demi qu’elle est là, elle récupère… Comme séquelles elle a une paralysie faciale, un gros défaut d’équilibre, de l’audition, elle a perdu une corde vocale… C’est cool, à vingt ans, non ? »

Angela il lui était arrivé des trucs vachement sympas, dans cet hosto. En réa, elle avait même réussi à s’entendre mourir. La machine reliée à son cœur avait fait « bip… bip… bip…. biiiiiiiiip… » Là ça avait été le trou noir, et elle s’était réveillée menottée : fallait pas qu’elle s’arrache la trachéo qu’on lui avait pratiquée d’urgence, pour éviter qu’elle meure étouffée. Mais elle s’en amusait presque, Angela, « toute fraîche », disait Carole, «  super gentille et complètement nature », jusqu’à montrer à sa coloc son estomac : «  Regarde, c’est marrant, on voit la bouffe qui passe ! » Souriante, elle contemplait son tube digestif, que les chirurgiens avaient dû extraire à cause des complications… Comme elles avaient plein de sujets de rigolade en commun, elles étaient passées au tutoiement, toutes les deux. «  On parle vachement de nos trucs. Mais même si on est dans la même galère, on reste pudiques, c’est pas non plus l’inquisition… Le truc dingue, c’est que je trouve que c’est terrible, les séquelles qu’elle se tape. J’ai l’impression d’être chanceuse, par rapport à elle… Et Angela, elle me dit “putain, ce que tu as, c’est horrible, moi c’est quand même moins grave”… » J’étais rassuré, moi.

Autour des lits les après-midis étaient claniques. Dans ces quelques mètres carrés ça tournait vite au grand merdier, Carole et sa famille de Cévenols, Angela et sa famille de Portugais – même si ses vieux étaient séparés de longue date, ils étaient bras dessus-bras dessous pour la petite. Sa mère était vachement jeune et belle, son père avait une sacrée gueule de mec à qui on ne la fait pas, et il y avait son petit frère qui lui possédait une somptueuse crête toute jaune au sommet du crâne. Le papa bossait sur les chantiers, la maman était caissière à Castorama. D’ailleurs, Angela était aussi en caisse tous les week-ends, pour financer ses études de ressources humaines dans une école privée. Et puis je saluais Juan. Le mec d’Angela. Alors Juan lui il m’en foutait plein la vue, ce Colombien étudiant lui aussi, bosseur du dimanche pareil, fringué comme un mannequin de mode, toujours impeccable, et auprès d’Angela tous les jours jusque 20 heures. Et il lui apportait à manger, et il la caressait, et il lui mettait du produit dans les yeux, enfin Juan était infirmier à plein temps, et avec un sourire ! Une tendresse ! Une attention ! Il était délicat Juan en plein, et de le voir avec Angela ça me collait des émotions pas possibles. Ça faisait un an qu’ils étaient ensemble, et il avait demandé à Angela qu’ils habitent ensemble à sa sortie de l’hôpital, pour être près d’elle.

Carole me parlait souvent d’Angela maintenant. Et elle regardait pas mal la télé, et pas exactement Arte, elle qui ne supportait plus une bonne partie de ses copains d’enfance, affairés avec leurs concours de pétanque, leurs films du dimanche sur TF1, leurs barbecues arrosés au Ricard et leurs blagues de cul bien rigolards.
« Y a l’émission du matin, d’abord. Alors ça c’est fou, Pierre. Même Angela qui a l’habitude de ces trucs elle comprend pas le principe. T’as chaque jour une nouvelle histoire avec de nouveaux personnages, et une voix off qui commente : “Mais Maryvonne ne va pas s’en tenir là !” On capte pas si c’est de la téléréalité ou autre chose… “Mais Roger compte bien réagir à ces invectives” ! C’est de la pure connerie, tout est surjoué… Mais Angela, même si elle comprend pas le concept, elle est à fond dans les histoires ! Elle prend partie pour les personnages, avec du cœur ! Du coup je prends partie aussi ! “Ouais mais t’as vu ce qu’elle a dit ? Ça se fait pas !”, elle s’énerve Angela.
– “C’est clair, elle abuse !”, je réponds. Je me suis prise au jeu complètement !  »

En plus Angela elle avait plein de bonbecs, alors elles se gavaient avec Carole devant la téloche, pendant « Les Douze coups de midi ».
« Là aussi faut prendre parti pour les candidats. Y en a un qui a trop une gueule d’intello, Angela l’aime pas, et moi non plus, c’est vrai qu’il se la raconte à mort. L’émission, on la rate pas. Ce matin j’étais dans la salle de bains, Angela m’a appelée : “Oh ! Ça commence !” Parfois j’ai des réponses qui scotchent Angela, alors que c’est des trucs, bon, genre des capitales assez faciles…
- Ouais, t’es une intello, toi, comme le mec qui se la joue ?
- Ce qui la scie pas mal, aussi, c’est quand on regarde une émission sur les hits des années 1990-2000. J’en connais pas la moitié, Angela est sidérée ! “Quoi, tu connais pas ? J’hallucine !” Et elle se met à les chanter à plein tube ! Moi je sais même pas ce que c’est…  »

Moi j’étais vachement ébloui par leur rencontre. Ma Carole, entourée de bobos, dans son milieu intello de voyageurs, ses parents fonctionnaires gauchos abonnés au Monde, qui se met à regarder les histoires de Roger et Maryvonne avec Angela, fille de caissière et maçon portugais qui bosse les week-ends à Casto… Carole qui ne jure plus que par Angela, son courage, sa gentillesse, « je l’adore cette meuf  », qui lui renvoie la même… Fallait être une Angela, nature et désarmante, pour dire à Carole : «  Ils racontent que c’est bénin, ce qu’on a ? Une tumeur bénigne ? T’as vu ce qu’on se tape, comme séquelles, et en plus on allait mourir toutes les deux si on n’opérait pas ? C’est bénin, ça ? », quand Carole assimilait comme une bonne élève le jargon médical. Fallait être une Carole, pour rentrer dans la gueule des médecins, conduire les entretiens avec eux, leur demander ceci, cela, leur gueuler dessus parce qu’ils avaient commis plusieurs fautes dans le suivi, quand Angela était « liquéfiée » devant les carabins et leurs statuts de commandeurs. Fallait être une Angela pour dire à son petit frère pleinement adolescent : «  T’as raison, les parents sont chiants des fois, mais t’en as que deux, si t’es dans la merde c’est eux que t’appelles, ils t’aiment, et maintenant tu vas les respecter », quand Carole était capable de s’embrouiller des heures dans des considérations psychologico-freudiennes. Fallait être une Carole, pour expliquer à Angela qu’il était hors de question de céder à la DRH de Castorama qui souhaitait qu’elle démissionne, qu’elle avait des droits, et que si ça continuait, il y avait des syndicats, et des tribunaux. Fallait se taper une tumeur bien dégueulasse, être cloué sur un pieu en danger de claquer, pour sortir de son petit monde social banal.

Elles sont sorties le même jour, Carole et Angela.
« Tu sais pas le coup qu’on a fait ?, me raconte Carole ravie, de retour chez elle.
- Non ?
- Un infirmier passe la veille de notre départ  : “Demain matin, je viendrai vous dire au revoir.” Je dis à Angela : “Eh, il est pas mal…
- Ah ouais ? Il te plaît ?
- Oui ! Mais comment je vais le revoir ?”
On a commencé à échafauder des plans en rigolant à gorge déployée. On exagérait nos handicaps, on se faisait des tronches pas possibles, en disant la gueule emportée “je peux avoir ton numéro ?” Puis Angela me dit “attends… Moi ? Tu me connais pas ! Je vais lui demander, son 06 ! Fais semblant de dormir demain matin.” L’autre il a déboulé à 7 heures. On était toutes les deux dans un sommeil profond, j’avais mes boules Quiès... Je le vois du coin de l’œil… Il annonce “bon, je viens vous dire au revoir…” Et là je le vois plus, j’entends plus rien. Je commence à avoir une quinte de rire discrète… Je me dis “qu’est-ce qu’elle fout ?” En fait elle lui avait fait cash signe de venir en chuchotant : “Oh ! Viens là ! T’as une copine ?” Il avait l’air complètement interloqué. “Parce que Carole elle te trouve mignon.
- Non, non, j’ai pas de copine…
- Vas-y, file ton numéro !”
Lui, affolé, il prend son stylo – que j’ai en souvenir, d’ailleurs, parce qu’il l’a laissé dans le stress –, et il essaie d’écrire son numéro sur une boîte de médocs d’Angela. Ça écrit pas, il prend une autre boîte paniqué, il regarde vers mon lit, la trouille que je me réveille – ça marche pas non plus… Angela lui tend son iPhone : “Marque !” Au bout de deux minutes à faire genre je dors, tournée de l’autre côté, crois-moi c’est long, je vois l’infirmier claquer la porte et partir. J’explose de rire ! Elle me dit : “Regarde ! C’est bon !” Elle me montrait son iPhone avec le numéro du type ! Il flippait tellement qu’il lui a même pas dit au revoir ! »

Ces derniers temps j’ai eu des nouvelles d’Angela. Elle doit repasser sur le billard, finalement, et pour des trucs bien lourdingues. Avec Carole, on va y aller ensemble, dans sa piaule. S’envoyer avec elle un tas de téloche et plein de bonbecs.

Pierre Souchon

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Vos commentaires

  • Le 14 décembre 2012 à 15:10, par AMEIL En réponse à : Chambre d’amies

    J’ai adoré votre texte : merci ... J’ai vécu le monde des hopitaux pendant 4 ans avec ma compagne décédée il y a deux ans d’un cancer et vous m’avez fait monter les larmes dans les yeux !!

  • Le 7 décembre 2012 à 21:27, par Augustin Meaulnes En réponse à : Chambre d’amies

    Fakiriens, je vous aime !

    ... et les papiers de « Pierre Sussu », ils sont toujours beaux, humains, intelligents. Ils racontent la vie d’une manière si forte, si poétique, qu’à chaque fois, c’est con, j’en ai la larme à l’œil.

    Fakir, le journal fâché avec tout le monde... et qui vous réconcilie avec l’humanité !

    Allez, j’en suis sûr, à la fin, c’est nous qu’on va gagner.