« C’était un bon moyen de foutre en l’air une force » 2/2

par François Ruffin 05/10/2015 paru dans le Fakir n°(66) juillet - août 2014

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Le caïd de la drogue
Sa silhouette émerge, au cours de l’automne 1991, durant les émeutes à Amiens-Nord. Carré, chevelu, veste de cuir, des traits déterminés, une gueule qui ne plaisante pas, Wahid Nabis. Les années 80, il les a d’ailleurs passées en détention, à cause d’un meurtre, plusieurs décharges tirées, à l’aveugle, sur une boîte de nuit. À peine sorti, une nouvelle condamnation, pour trafic d’héroïne, l’envoie en prison. À peine sorti, le voilà face au préfet, en réunion publique, qui s’exprime au nom des « jeunes », largement applaudi. Et idem sur TF1, entouré des « jeunes » : « Nous demandons une maison de quartier, gérée par les harkis, une permanence de travail et de réflexion, dix postes » (TF1, 4/12/91). Il s’affiche ensuite en première ligne, ou presque, dans les négociations, et jubile à l’antenne après des tractations préfectorales : « Les forces de l’ordre quittent le Pigeonnier ! » (FR3, 1/12/91). Voilà une mission remplie : le territoire est « libéré », troubles destinés à éloigner la police. Le roi de la came peut entamer son règne, fait de terreur…
À la Maison du Temps Libre, dans son bureau, le directeur remplissait des dossiers. Des éclats de voix éclatent, à côté, dans le service du Développement Social des Quartiers (DSQ), altercation si bruyante qu’il se rend dans le couloir, sous prétexte de photocopies : « Ils menaçaient, physiquement, la chef de projet DSQ et sa collègue… Elles avaient la trouille, et Nabis leur a dit : “On veut un local et de l’argent pour les gamins”. Ils sont rentrés dans une pièce pour discuter, Nabis en tête, pendant que les autres, une dizaine de personnes, attendaient dans le hall. Lorsqu’ils en sont ressortis, ils étaient calmés… » Wahid négociera, usant du même doigté, avec un maire adjoint. Cette méthode porte rapidement ses fruits : il obtient un salon-bar dans une cave de Fafet, base arrière utile. Et lui est versée, dans un but flou, la somme de vingt-huit mille francs. Une subvention allouée alors que son association, « Jeunes Unis Pour l’Espoir au Nord » (l’AJUPEN), n’existe que depuis six mois (sous la barre des un an d’habitude requis) : « Il y a des cas de force majeure », expliquera la DSQ à Miloud. Lui traduira : « La paix sociale avant la légalité ». Et cet argent public sera investi, affirment les mauvaises langues, pour amorcer le business...

Parts de marché
« C’est le premier qui a ramené de l’héroïne par kilos. Il m’ouvrait son coffre : putain ! Des pleins sachets. Il filait cinquante grammes, gratuit, à des gosses, pour essayer, pour revendre, comment tu veux ne pas nous rendre accros ? Les prix étaient en chute libre. A côté de ça, il jouait les interlocuteurs des élus, il se lançait dans les œuvres de bienfaisance… Tu vois l’hypocrisie. » Au Noël 92, geste touchant, la (dynamique) AJUPEN « met sur pied une opération “jouets” pour les enfants du quartier… “Nous projetons d’autres actions, comme le suivi des enfants après la classe ou des animations sportives”… Des vivres d’une valeur de 5 500 F ont été offerts aux habitants en difficultés… » Et le journaliste de se féliciter : « Rares sont les quartiers d’Amiens où l’on voit des jeunes s’associer, se prendre en main pour aider les autres » (CP, 6/01/92). Des modèles à suivre…
Il domine Amiens-Nord. Par sa stature qui fascine, à demi-Scarface. Par la drogue qu’il délivre, camés qui lui mangent dans la paume. Par la brutalité, si nécessaire : « Des mecs étaient installés au Pigeonnier, ils dealaient, je pense, pour leur compte. Sa bagnole a tourné, il s’est pointé avec une grenade : “Vous dégagez d’ici, c’est mon territoire. Ou je vous explose !” »

Immunité
A lui, les pouvoirs ne serrent la main que du bout des doigts, jamais il ne sera intronisé « représentant » officiel. Certes, président d’association, influent, on le convie en mairie, à la préfecture (pour une réunion de lutte contre la drogue, entre autres…) mais avec méfiance, toujours. Car qui, franchement, ignore son activité ?
Voilà l’étonnant : mon copain Miloud parle. Les toxicomanes parlent. Les parents des toxicomanes parlent. Les habitants se réunissent et parlent, aux élus, à la police, au procureur. Même le député Maxime Gremetz parle, dans le journal local, se lançant dans une « croisade anti-drogue », déclarant que « les trafiquants menacent notre jeunesse », exigeant que « les gros trafiquants connus soient punis », avertissant qu’ « il convient d’agir avant que se mette en place des actes d’auto-défense » (CP, 5/06/93). La rumeur enfle, mais les affaires continuent : Wahid rachète des magasins, guère inquiété.
Des « dealers » tombent avec régularité, et le Courrier picard loue, au quotidien, l’efficacité des agents, révélant à satiété des « réseaux », parfois « internationaux » (picardo-belges…), tantôt « décapités » tantôt « démantelés », ou alors que l’on « remonte », avec un « marchand de mort [qui] aurait écoulé plus de deux cents grammes d’héroïne sur ce seul quartier », quantité astronomique… Des concurrents de Nabis sont écroués, même des sous-traitants. Lui échappe aux poursuites, un miracle. Dans l’œil du cyclone, le calme demeure. Et durant les troubles de 1994, Wahid connaît même des jours de gloire. Il apparaît en première ligne de la chasse aux CRS, manière d’écarter les intrus de Fafet-Brossolette alors que l’étau se resserre : l’on apprendra, de fait, qu’une « première vague d’interpellations [fut] repoussée en raison des scènes de violence », (Courrier Picard, 7/06/95). Porte-parole des « jeunes », star d’un soir il est invité par Michel Field sur le plateau de Canal +. Mais sa dégringolade ne tardera plus : au printemps 1995, Nabis est finalement arrêté. Le coup vient d’où il ne l’attendait pas : non de la police, pourtant sur sa « zone », mais des gendarmes. Eux ont mené l’enquête, première étrangeté.


RG
Lors du procès, l’accusation repose, à défaut de preuves matérielles, sur les accusations de toxicomanes. Classique. Sauf que, comment ces aveux furent-ils obtenus ? En leur faisant écouter des enregistrements téléphoniques. Et avec qui Nabis converse-t-il sur ces bandes ? Avec les Renseignements Généraux ! Et là, surprise : c’est lui qui livre les noms de dealers, parfois de ses propres revendeurs.
À la barre, d’ailleurs, deux officiers des RG se succèdent en sa faveur. Sans complexe, « le patron du service régional » critique les gendarmes et « ne trouve pas “normal” d’avoir exploité les écoutes de cette manière » (Libération, 13/09/96). Quant à son capitaine, il délivre à l’accusé un certificat de moralité : « Jamais nous n’avons eu un informateur de cette qualité. Vraiment un des meilleurs, un des plus performants ». Bel hommage. Voilà qui illustre, d’après lui, un nouvel épisode de « la guerre des polices » : « Les gendarmes ont voulu me griller dans un quartier où je suis bien accepté. » Wahid écopera, pour l’anecdote, en appel, de sept années ferme.
Mais l’affaire dépasse, désormais, sa personne : à quoi, exactement, ont joué les policiers ? et surtout les RG ? Le ravitaillement en héroïne servait-il à calmer les quartiers : un genre de sédatif collectif ? Ou la dénonciation, régulière, assurée, de détaillants, satisfaisait-elle ces services : de quoi remplir les quotas ? Ou certains segments souhaitaient-ils ce désordre, orchestré par Wahid : des troubles qui légitiment, en retour, leur existence ? Ces questions sont demeurées sans réponse. Plus exactement : elles ne furent jamais posées. Ni la Justice ni l’État n’ont éclairci ces accointances, ici patentes. Aucun magistrat n’a interrogé les cadres des RG, même pas un simple : « Quel but poursuiviez-vous exactement ? » Une absence de curiosité proportionnelle à l’épaisseur du mystère. A l’évidence, en tout cas, il existait des intérêts supérieurs à la santé des adolescents…
Juste une hypothèse, qui me chatouille : en ces années 90, le péril rouge s’est effacé de l’hexagone. A quoi bon traquer encore des groupuscules ? Et donc, à quoi servent désormais les RG ? Deux dangers sortent alors, opportunément, de leur chapeau (et entre dans l’actualité médiatique) : les méchantes « sectes » et les risques de « guérilla urbaine ». Dans ce contexte, avoir un Nabis dans sa poche, capable de souffler le chaud et le froid sur une zone sensible ne saurait nuire.

Libres
Son casier, sa carrure, son charisme impressionnent, encore aujourd’hui. Attablé à un bar du Colvert, Wahid fixe la place, silencieux et distant. Il feuillette Le Figaro et se contente de phrases sèches, définitives, se livre à des analyses géopolitiques lapidaires, mais éclairantes : « Les deux plus grands trafiquants, ce sont Jacques et Mohamed. Eh oui. Jacques Chirac et Mohamed VI. Pour s’armer, l’Algérie détenait le pétrole, elle fricotait avec l’URSS. Donc, on a laissé le Maroc s’enrichir avec le shit, pour stabiliser des régions, pour maintenir le régime… » La conclusion revient, implicite ou explicite : les dealers, les grossistes, même les importateurs, apparaissent comme des « pions » sur un échiquier beaucoup plus large. Voilà qui s’applique, on le devine, à son histoire, manipulateur lui aussi manipulé, un acteur sur le théâtre des apparences où se joue une parodie de justice, de police, pour l’opinion. Avec une telle hauteur de vue, un cynisme aussi lucide, sa responsabilité se noie et il « réclame le droit à l’indifférence ». Même, sous-entendu, devant la souffrance qu’il a engendrée.
C’est un partisan de la « liberté », au fond. Un mot qu’il répète. Car ils étaient « libres » d’acheter ou non, « libres » de consommer ou non. Tant de faibles, « libres » de se détruire ou non. Quand on sent l’inverse, chez lui, une force, à la volonté solide, renard « libre » dans un poulailler de poules « libres ».

Épilogue
Pour l’anecdote, j’ai déjà raconté ça dans mon bouquin Quartier Nord. Quand il est paru, l’oncle de Wahid Nabis, que je connais bien, s’est pointé chez moi : “Mon neveu est dehors. Il voudrait te parler.” Ouh la la, il m’est venu des sueurs soudaines, les coucougnettes me rentraient dans la gorge : est-ce qu’il allait me massacrer sur place ? Ou juste me menacer, moi et ma famille, pour plus tard ? Avec les guibolles qui tremblotaient, j’ai marché jusqu’à sa bagnole, garée en double file. Je me suis approché, il a baissé sa vitre : “Alors, comme ça je suis un renard dans un poulailler ?
- …”
Je savais pas quoi répondre pour échapper à la colère, à la vengeance, j’ai dû émettre quelques borborygmes, euh ben euh. Il a levé sa main, pour faire silence : “Eh bien t’as raison. Tout ce que t’as écrit, t’as raison.” Et il est parti. Je vous dis pas comment j’ai bien respiré, après…

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Vos commentaires

  • Le 10 juin à 00:15, par Rachid En réponse à : « C’était un bon moyen de foutre en l’air une force » 2/2

    Je cherche un site d’information écrit par de vrai gauchiste qui voit aussi bien des marchands de morts chez les vendeurs d’alcool, d’antidépresseurs et de tabacs... Ensuite que nos élus n’arrivent pas à gérer un « coup de pressions » et collabore très facilement avec n’importe qui c’est peut être un problème où une constante historique. Enfin, la violence en milieu populaire n’est un problème que quand elle est visible (merci internet).

  • Le 6 octobre 2015 à 20:57, par Lacroix En réponse à : « C’était un bon moyen de foutre en l’air une force » 2/2

    Merci Monsieur Ruffin pour cet excellent diptyque, passionnant, inquiétant et enrichissant. Du coup, va falloir trouver ce bouquin...