Au resto des cœurs

par Pierre Souchon 14/10/2013

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Justine aux épluchures, Cyrielle au service, moi à la plonge… C’est toute une humanité qui défilait dans les arrière-cuisines du Colimaçon. Tandis que les bourgeois gastronomisaient en salle, dégustaient leurs pinards millésimés et leurs tournedos Rossini truffés.

« Pierre, vous amenez un Vendanges d’octobre à la cinq pour l’apéritif, s’il-vous-plaît ? »
J’avais le trac : je n’avais jamais fait de service. Curieusement mes parents supportaient mal que mon statut d’étudiant en lettres par correspondance me conduise à me lever à 14 heures et à questionner intensément mes rapports à la littérature au bistrot. Ils m’envoyaient aux petits boulots, alors, et les patrons du Colimaçon m’avaient recruté sur la belle mine de mes phrases enrobées, poli et bien habillé. Dans le sud de l’Ardèche, la carte en fioritures de ce resto gastronomique ne proposait pas de menu en dessous de vingt-cinq euros. À la table cinq, j’extrais précieusement la bouteille de vin de son seau glacé. En sueur dans un costard que je porte pour la première fois, je retourne en cuisine.
« C’est pas vrai, Pierre, mais c’est pas vrai !, trépigne rageusement Mme Legontier, les mains sur les hanches. C’est le conseil d’administration de la clinique, et vous débouchez la bouteille en la mettant entre vos jambes ?
— Je...
— On n’est pas chez les paysans, ici ! Vous savez que sur un tire-bouchon, vous avez une petite pièce pour faire levier ? Exprès ? Il m’a débouché un
Vendanges d’octobre entre ses jambes... Cyrielle, vous faites la salle toute seule, ce soir ? Ça ira ? Ne le prenez pas mal, Pierre. C’est un métier, qu’est-ce que vous voulez... Je vous mets à la plonge. »
J’étais content d’être rétrogradé, finalement. Je réussissais pas très bien à servir du vin en livrée à des chirurgiens. À la fin du service, je suis sorti fumer une clope sur la terrasse, mon tablier dégueulasse.
« Je t’attends ! Ouais ouais, je t’attends ! Viens, connard ! J’en ai rien à foutre, de tes menaces ! » Au téléphone dans le jardin ombragé, Cyrielle s’époumonait. Elle a raccroché, et elle s’est précipitée vers moi en furie. « Merde ! T’as entendu ? » Je la sentais bien, Cyrielle et sa fumée qu’elle recrachait enragée par tout son nez. Alors je lui ai confessé d’un coup le fond de ma pensée : «  En fait t’es homo, t’as piqué la meuf d’un mec, et il veut te défoncer.
— Hein ? Mais t’es... Oh, t’es devin, ou quoi ? »
À 11 heures du soir, elle m’a invité à boire un verre chez elle.

Depuis toute petite, elle adorait les filles, Cyrielle. Aussi loin que ses souvenirs de maternelle, c’étaient ses copines de classe qui lui plaisaient. Et jamais les copains, cette grosse bande de nases qui jouaient à la guerre et à celui qui pisse le plus loin. À la maison, aussi, elle m’a expliqué, elle avait un rude garçon. C’était son papa ouvrier, qui avait tendance à vachement s’alcooliser et à taper sur la gueule de sa mère un peu diminuée. Il tapait sur la gueule de ses gamins, aussi, alors que eux le ramenaient souvent jusque dans son pieu, ivre mort, quand les rades l’avaient foutu dehors. Il avait claqué de cirrhose, le vieux, et Cyrielle ne l’avait pas regretté, ce gros enfoiré qui la traitait de gouine dès qu’il pouvait. Dans son appart aux murs blancs et très bien tenu, son caniche sur les genoux, elle a mis pleins tubes Mylène Farmer.

_ « Je n’admets pas qu’on menace
Mes résolutions
Je me fous bien des qu’en dira-t-on... »

Mylène lui allumait des bals quand tout allait mal. Elle lui fredonnait de pas s’en faire, qu’elle avait le droit d’aimer les femmes fière, elle la sauvait avec ses cuirs et ses couplets. Cyrielle possédait un plein coffre de coupures de presse à son sujet, et des posters dédicacés. « Béné adore Mylène, aussi. » Elle l’avait enlacée fiévreuse à un de ses concerts, son amoureuse. « Je te la présenterai jamais, t’aurais le coup de foudre. » Une brune à tomber par terre, gaulée tu peux pas savoir, avec une bouche, je te jure, une bouche de feu ! Béné avait un mari particulièrement abruti de football et un petit garçon. Elle brûlait maintenant pour une fille, une première dans sa vie, avec la foi des convertis. Elle était en train de divorcer, et son mec déverrouillait. « Putain, je me suis lâchée, dis donc ! » Le lendemain, au resto, on s’est embrassés comme si on se connaissait depuis toujours.

En cuisine, je passais mes journées à côté de Justine. Ses yeux orageux et ses grands cheveux noirs, la splendeur décidée de son corps sculpté offensaient sa discrétion. Elle s’excusait souvent, Justine, ses 34 balais ne faisaient que passer, s’épanouissaient en regrets je suis vraiment désolée. Elle avait été embauchée pour le ménage, au départ, et puis elle avait fait la plonge, aussi, et comme elle montrait des dispositions elle avait été propulsée commise de cuisine. Ensevelie sous des kilos de pommes de terre, d’oignons et d’échalotes, elle coupait les viandes, écaillait les poissons, confectionnait artiste les desserts, se repentant à longueur de temps de n’en avoir guère pour le ménage. Elle continuait à le faire, pourtant, camée d’antalgiques, réajustant sa ceinture dorsale en se mordant les doigts, elle avait oublié de passer le balai dans la chambre réfrigérée. Pendant ce temps-là ses lombaires dégustaient, Justine avait deux hernies discales non soignées. Salariée la moins payée du resto, elle souriait douce : « L’important, c’est d’avoir du taf. J’ai trop connu la galère. » Parisien et banlieusard, son enfer d’enfance mettait des larmes à ses yeux charbonneux dès que ses souvenirs se ravivaient. On n’en demandait pas plus, alors, et on lui passait la main dans le dos. « Oh tu sais, moi c’est pas le pire, elle retenait ses sanglots un soir. Quand j’étais jeune, mes seules vacances c’était avec le Secours populaire, une semaine chaque été. À mes quinze ans, on est partis en Haute-Savoie. Avec mon meilleur ami, on se baladait en haut d’une falaise, et on avait fait un pacte tellement on en chiait : “On revient ici quand on a trente ans, le 30 juillet, et on se suicide.” Une connerie d’ado, quoi... Sauf que j’ai appris par ma mère qu’il l’avait fait, lui, tout seul, le jour dit. »
Elle avait replongé en plein dans sa serpillière.

Pour rehausser sa paye, Justine ne comptait pas tellement sur les pourboires : Mme Legontier les affectionnait. Il y avait un sacré paquet de pièces de deux euros dans la caisse en fin de semaine, et elle prenait sa part avec les employés : « C’est quand même moi qui fais la cuisine. » Elle nous assurait qu’à elle aussi, ça permettait de s’offrir des petits à-côtés : « Avec le prêt qu’on a fait, notre seul avantage ici, c’est qu’on est nourris, logés, blanchis. » Leurs problèmes financiers étaient si colossaux qu’en plein été, on travaillait tous près de soixante-dix heures par semaine et on était déclarés huit jours dans le mois, « sinon on n’y arriverait pas ». Lorsqu’Armelle, une jeune serveuse éblouissante, est arrivée pour seconder Cyrielle, Mme Legontier lui avait demandé de ne jamais l’appeler « patronne » : ça, elle ne supportait pas. Du coup, Armelle l’appelait sans s’arrêter madame, « oui madame », « non madame », « bien sûr madame », et madame avait fini par disjoncter devant un carpaccio de rougets, Armelle écoutez appelez-moi Marie, Françoise, Gertrude, n’importe comment mais plus madame. « D’accord madame », avait répondu Armelle machinalement, et rouge de honte, elle s’était barrée en courant.

Timidement, j’avais essayé de la draguer un peu, mais j’avais rapidement compris qu’avec mon bac à plonge, mes boutons et le torchon sale qui retenait mes cheveux longs, je n’allais pas obtenir un succès étourdissant. Jean-François lui prodiguait aussi un tas de politesses charmeuses. Il était nettement plus branché, le fils des patrons. Rebelle, il avait arrêté les études après un bac raté deux fois, il chantait des trucs en anglais vachement dans le vent et pratiquait la cuisine en maestro, aidant sa maman au-dessus des fourneaux. De temps en temps il hurlait surprenant « Subaaaaaaru ! Subaaaaaaru ! », pour manifester sa passion de ce type de voitures japonaises très puissantes. Sa maman lui passait tout, chut les clients enfin mon chou. Mon chou avait reçu un énorme choc quand Cyrielle s’était pointée bras dessus bras dessous un matin avec Armelle.
« Putain, tu te la tapes, ou quoi ? il s’était inquiété.
— Ouais mon gars, je me la tape depuis une semaine. Tu voulais l’avoir, toi, avec ta grosse quéquette et ta grosse bagnole. Ben c’est moi qui l’ai eue. »
Cyrielle prenait sa revanche sociale par le cul, et moi je trouvais ça très à mon goût, surtout qu’avec Armelle elles m’invitaient à boire plein de coups. On se baladait bourrés avec le caniche, et Cyrielle me glissait « pas un mot sur Béné, déconne pas ». Ça m’allait comme un gant, l’homosexualité en confident, et Cyrielle me garantissait que moi aussi plus tôt que tard j’y viendrais. Jean-François, lui, conspuait les gouines et la jouait voyou, bientôt, parlant une truculente langue de marlou, « j’ai pas capté ta story », « passe-moi le kébri », « je vais te dégueniller, pédé de la bite ». Ses manières de banlieue imaginaire faisaient frissonner sa mère.

Heureusement, Stéphanie était arrivée. Elle était menue, elle avait seize ans, elle voulait travailler, les restos ça l’avait toujours fait rêver. Lorsque je l’avais ramenée chez elle un soir, toute en timidité, je me demandais quels drôles de rêves elle avait pu concevoir au sommet du plateau ardéchois glacial, elle qui avait grandi dans une communauté dont on ne pouvait pas s’approcher, parce que les autres, nous les grands cons, on était la société. Ils avaient été passablement emmerdés par les flics, tous ces mecs anarchisés, et avaient développé une violence bien connue dans le quartier. C’était la première fois que Stéphanie allait dans le monde, et le monde lui en avait mis plein sa gueule d’ange immédiatement. Justine lui criait après, cette mémoire de douleurs, la persécutait, l’humiliait, « t’es vraiment trop conne, t’es même pas bonne », et Stéphanie hébétée apprenait le métier. Il rentrait à grands coups de lattes dans le cornet, et dans la voiture, l’adolescente me chuchotait : « Je pense qu’elle est gentille, en fait, Justine. » Je lui avais demandé pourquoi elle tyrannisait autant la petite. « Tu crois que ça a été facile, pour moi ? Je la fais chier autant qu’on m’en a fait chier. »

On ne se faisait pas de cadeaux, dans les arrière-salles, et pendant ce temps, Mme Legontier ondulait de tables en politesses soucieuses de la satisfaction des clients. Ils étaient toujours remplis d’aise, c’est excellent, Mme Legontier !, ces médecins, avocats, députés du coin à moitié murgés, leurs pinards chambrés millésimés et tournedos Rossini truffés qui valaient une semaine de nos salaires. C’était une métaphore de la société, je réfléchissais, nous autres exploités à nous étriper dans des pièces mal éclairées pour le plaisir de toute cette bande de bourges qui se gobergeaient juste à côté. J’ébauchais comme ça un marxisme gastronomique d’autant plus ébouriffant que les Legontier m’aimaient bien. Les caissières d’Intermarché, dont j’avais été, m’avaient cloué au pilori, petit intello trop instruit. Les paysans, chez qui j’avais longtemps saisonné, supportaient très mal mon gauchisme, et mes airs de poète mal réveillé. Ici, ces modestes patrons de resto qui parvenaient doucement à un statut enviable me demandaient, inquiets, des suggestions de lectures. J’étais invité à leur table, je leur déconseillais Robbe-Grillet, et comme ils me resservaient de champagne sans arrêt, j’avais de plus en plus de mal à discerner en eux le capitalisme et son visage hideux. J’ai ignoré cette humanité, à l’époque, voulant créer un, deux, trois Vietnam, et méprisant guévariste ces commerçants, eux dont les copains étaient plombiers, coiffeurs, menuisiers, électriciens qui venaient bouffer leurs cassedalles dans le resto en buvant du gros rouge d’abondance. Leur poujadisme ne passerait pas. Un de leurs potes, André, familiarisait garagiste, et mes nocturnes promenades automobiles avec Stéphanie avaient attiré son attention.
« Dis, tu l’attrapes un peu, cette gamine, dans les fourrés, là-haut ?
— Hein ?
— La Stéphanie, je te dis, me prends pas pour un idiot. Elle te dégorge un peu le poireau ? »

André était porté sur les poireaux, les légumes qu’on pouvait fourrer dans un tas d’endroits diversifiés, les décolletés, les sucettes et les monts de Vénus « qui riment avec anus ».
« Nom de dieu t’as vu ma femme, ce soir ? » Il me montrait sa Véro, sur la terrasse. « Elle pimpe encore, dis pas le contraire ! Tu la ferais pas peuter ? Allez, tu peux me le dire ! » André ne prononçait pas « péter », mais « peuter », et il me garantissait que lui Véro, tel que je le voyais, 65 piges passées !, il « la faisait encore peuter une bonne fois par jour ». Je protestais que je ne peutais ni Véro, ni Stéphanie, ni rien du tout d’ailleurs à mon grand regret, André pestait. « Tu veux pas le dire à ton Dédé... Oh tu sais, il en a vu, le Dédé... Nom de Dieu de te voir, ça me fait remonter des souvenirs... Quand j’avais ton âge, tu sais comment c’est, quand ça te prend ? Bordel de merde, Martine elle s’appelait, je la revois sur ma mobylette, on montait à Genestelle... Elle était à l’arrière... Elle me tripote la quéquette, elle me tripote la quéquette... Je faisais de ces embardées ! Putain à un moment j’en ai eu marre, hop ! Mon vieux, j’arrête mon brellou sur la route, je lui dis “monte !” Un pré bien en pente, en haut une forêt... Elle courait devant moi, mon petit, que je voyais son popotin, putain, ça me montait... On arrive à la cime, hop je te la trousse, allons-y ! Tchouc ! Oh sainte merde, chaque coup de bite que j’y faisais peuter, elle descendait d’un mètre ! Tchouc... Tchouc... On s’est retrouvés sur la route ! Cul nu mon vieux ! Ah ouais ! Cul nu ton Dédé ! »
J’étais très impressionné.

L’année dernière, j’allais voir mes grands-parents, sur une route paumée de Haute-Ardèche. J’ai croisé un panneau publicitaire indiquant à quarante kilomètres une « concession Jean-François Legontier 4x4 de luxe ». Les pourboires de Mme Legontier avaient fini par rapporter de quoi offrir à son fils un petit à-côté. « Notre équipe est spécialisée dans l’entretien, la réparation et la vente des Land Rover, Volkswagen, Seat, BMW. »
Je n’ai pas fait le détour.
Justine a été opérée du dos, elle ne peut plus travailler.
Elle perçoit une pension d’invalidité.
Subaaaaaaru !

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Vos commentaires

  • Le 26 octobre 2013 à 20:45, par Hervé En réponse à : Au resto des cœurs

    Je suis pas de la partie, mais putain, comme vous écrivez bien ! Un vrai plaisir qui roule sous les yeux. Merci pour ce bon moment !
    H

  • Le 15 octobre 2013 à 12:29, par fert En réponse à : Au resto des cœurs

    Bravo FAKIR ! Je n’ai que ça à dire.
    je vous achète tous les deux mois. Et j’attend déjà votre prochain numéro. Je n’ai hélas pas grand sous pour vous soutenir. Voyez avec Mme Bétencourt peut ètre, y parait que c’est le moment.
    Non sans blague : courage et longue vie à vous.