Athacia, ma filleule humanité

par Fabian 07/01/2014 paru dans le Fakir n°(57 ) septembre - novembre 2012

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« Smack ! » La bise avait claqué sur ma joue, il y a neuf ans. Polyhandicapée dans le centre où je bossais, Athacia m’administrait son premier éclat de rire. Ces derniers temps, on s’est marrés ensemble chez elle, au Gabon. Y avait qu’elle pour me sortir de ma Picardie…

Mais qu’est-ce que je fous là ? Un vol d’oiseaux s’échappe d’un arbre. La nuit marche sur l’aéroport de Libreville, en plein Gabon, mais la chaleur m’envahit le visage et tout le corps.
Mais qu’est-ce que je fous là ?
Moi qui voyage, au mieux, chez les cousins belges ? Moi pour qui les villes les plus méridionales sont Nantes ou Châteauroux ? Moi, le plouc picard, qui passe mes vacances à Gardincourt, quinze jours din min gardin et quinze jours din ma cour ? Moi qui ne chante jamais “emmenez-moi au bout de la terre, emmenez-moi au pays des merveilles” ?
Je sais.
« Entendre ton rire, qui lézarde les murs, qui sait surtout guérir mes blessures. »
Je viens entendre les rires d’Athacia.


Je me souviens.
Il y a neuf ans, j’étais éducateur au centre Jules Verne, un foyer pour enfants polyhandicapés à Amiens.
Un matin, je discutais peinard avec les collègues, « smack ! » Le baiser avait claqué sur ma joue ! Et un éclat de rire ! Son rire, le rire d’Athacia. Elle avait six ans, ce bisou était le premier d’une longue série. Y a des gens qui assassinent, qui torturent, Athacia distribue des « tissous », comme elle dit, ma sérial-tisseuse. Y a des gens qui s’entretuent, elle nous apprend à nous entrevivre.


Lorsqu’elle avait un peu plus d’un an, au Gabon, une méningite l’avait privée de ses jambes et de plein de choses – mais pas de sa joie. Et elle m’avait contaminé, sa joie. J’enfourchais mon vélo ravi, à l’époque, avant sept heures du matin, même pendant l’hiver picard, pour aller la réveiller, elle, et ses copains copines du groupe d’internat. À douze ans, elle a dû nous quitter. Partir vers un établissement pour adolescents, dans le centre de la France. « On veut faire un bisou à Athacia, c’est la dernière fois qu’on la voit ! », ils s’exclamaient les collègues, à sa fête de départ. Je me pressais pas dans la file. Elle avait trop ébloui ma vie pour que je la laisse filer comme ça.

À cause d’Aurélie, aussi. Une autre petite fille étonnante, touchée par le syndrome de Clélia Delange. Un nom tout plein mignon pour une forme de trisomie. Aurélie était obsédée par les chaussures, retirait les nœuds de tous les lacets à sa portée, adorait les cassettes audio qu’elle collectionnait volontiers, sans chercher à les écouter... Un jour, sur une feuille, je lui tire le portrait un peu grossièrement. « Han ! », elle s’écrie. Elle me fixe un moment, et s’empare de la feuille. Elle l’avait pas quittée de la journée, elle s’était même couchée avec le soir arrivé. Qu’était-elle devenue ? Je l’ignorais, terrible regret. Avec Athacia, ce serait différent.

Après son départ d’Amiens, avec Mathilde, ma copine, on l’avait retrouvée à Châteauroux. Sous une tempête de neige, c’était Noël. Et je la retrouvais cette nuit en Afrique.
« Je suis contente ! Je suis contente ! », elle rigole Athacia, pendue à mon cou. À genoux sur le sol, elle danse sur des clips de MTV avec un son à vous décalaminer les tympans.
Miss et Divine, ses frangines, et Slowane la cousine sautent sur les pieux.
« Athacia, mon amour, ma raison de vivre, mon éclair au chocolat ! »
Une femme mince et élancée vient d’entrer dans le salon. « Je suis Jessie, la tantine d’Athacia. Je ne voulais pas vous déranger. » J’attrape Athacia par les mains pour l’aider à s’asseoir dans le canapé. Sa tante lui ordonne : « Redresse-toi ! Redresse-toi ! »

Elle m’explique :
« Je suis convaincue qu’elle est faite pour marcher. Je la suis spirituellement.
– Comment ça ?
– Je suis de l’église éveillée. Vous savez, un jour, je priais à l’église, et j’ai eu une vision de personnes paralysées. L’homme d’église a dit qu’il savait que quelqu’un priait pour les paralysés. Je suis allée le voir à la fin de la messe, je lui ai demandé :
“Comment avez-vous su ?” “Vous savez, dans l’évangile selon Saint Matthieu, la fille d’Abraham a le dos courbé pendant dix-huit ans. C’était un démon. Il a été chassé à coups de prières !” »
Cette évangéliste enlace alors sa nièce… Elle lui chuchote des mots à l’oreille… Prie… Appelle « Papa », le petit nom de Dieu… Elle L’invite à chasser le mal d’Athacia… Qu’Il aide ses parents, aussi... C’est intense maintenant… Jessie entre en transe.
« Rhaaaaaaaaaaaaaaaa ! »

Athacia panique.
Elle râle, se dégage de l’emprise de Jessie, et vient poser la tête sur ma jambe. Sa thérapeute l’observe un instant, étonnée, et termine sa prière enfiévrée…
Quant elle reprend ses esprits, la « tantine » demande aux sœurs d’applaudir, et à Athacia de répéter deux fois «  Jésus est bon ».
« Jéhu é bon... Jéhu é bon… »
Jessie m’éclaire : « Jésus va lui retirer les mauvaises choses. Athacia va se lever et portera sa parole ! Allez, au revoir Athacia, mon amour, ma raison de vivre, mon éclair au chocolat ! »
Athacia demeure la tête posée sur ma jambe, le regard perdu au loin.

Serrés à neuf dans le 4x4, le coffre est plein de passagers – plus le fauteuil roulant de ma « filleule africaine  ».
« On va où, Athacia ? À la plage ?  »
Les routes abimées, au bitume incertain, alternent avec la terre battue. On saute… On rebondit… Athacia s’esclaffe… Serrée contre moi... Les feux rouges sont posés par ci, par là… Tout le monde s’en fout… Ça fait joli… On s’écrase contre les portières… Les flics sur la route ont la trouille des bolides… Ils osent à peine utiliser leurs sifflets… On les fait dégager à coups de klaxons ! Les automobilistes annoncent des concerts sur leurs plaques d’immatriculation… Sur les bas-côtés, le long de l’estuaire, des dizaines de Gabonais cherchent un covoiturage.
Fini le tour de manège. Sous les regards curieux – un Blanc qui aide une Noire, on n’a guère l’habitude ici, l’inverse choque moins –, je pousse Athacia dans son fauteuil jusqu’à la plage. Au loin, on aperçoit la Pointe Saint-Denis, paradis friqué où touristes et Gabonais aisés se baignent loin de la populace. Les roues du fauteuil s’enfoncent dans le sable mou, je galère sérieux. Les footeux d’à-côté nous repèrent, et voilà les quarante gaillards qui suspendent leur match pour nous laisser traverser leur terrain ! Bonheur pour la chaise roulante…

Je me souviens.
Ce jour-là aussi, je poussais Athacia dans son fauteuil pour l’amener dans la salle à manger du foyer. Elle avait levé la tête : « Tonton !  »
La confiance dans le regard ! Et sans conditions... J’ai su ce jour-là que je n’avais pas le droit de l’abandonner, elle, fillette désarmée... C’est ce jour qui m’a mené à la plage de Libreville, à déguster pour la première fois une noix de coco, moi qui préfère les fruits d’min coin...

« Athacia fait la crise ! »
Myriam, sa nounou, est venue nous chercher au pas de course. Ma protégée est couchée sur le canapé, les muscles contractés, les yeux hagards, quelques spasmes l’agitent. Elle semble nous entendre mais ne réagit pas – l’épilepsie. Souvent, Athacia sort de sa crise dans un éclat de rire, avant de s’endormir épuisée. Cette fois-ci, l’épisode se prolonge, et dans le stock de médicaments, je ne trouve pas d’ampoule de Valium. « Mettez-lui sur le nez un mouchoir imbibé de vinaigre ! », nous préconise sa mère au téléphone.
Guère efficace cette fois-ci... Athacia finit quand même par revenir avec nous : « Il faut la laisser se reposer, je conseille à Myriam. Elle ira se laver plus tard. »
Dans la cuisine, tandis que le repas se prépare, Tatie Jacqueline s’épanche autour d’un apéro : « C’est dur pour une jeune mère d’avoir une enfant comme Athacia. Lorsqu’elle pleure, parfois, je lui dis : “Tu as de la chance, tu as pu l’envoyer se faire soigner en France. Le père d’Athacia a les moyens. Il y a d’autres enfants ici, on les lave, on les sort le matin dans la cour, on leur amène à manger et on les rentre le soir.” »
Au Gabon, un seul établissement accueille des enfants handicapés, pour un pays comptant plus d’un million et demi d’habitants. Il croule sous les demandes. Et il n’est pas certain qu’il fonctionne correctement...
« Tu veux travailler au Gabon, Fabian ? », me demande la mère d’Athacia. Plutôt que d’expatrier sa fille en France – où des médecins, adeptes de la préférence nationale, menacent parfois de la renvoyer dans son pays –, elle aimerait monter un centre à Libreville. Pas certain que ce soit une priorité pour le gouvernement d’Ali Bongo…

« Merci, merci pour tout. »
Sans cesse, on me remercie.
Pourquoi pas.
Mais alors, merci à toi, Athacia. C’est grâce à toi que je suis sorti de mon bled. Grâce à toi que j’ai découvert ton peuple, ses danses Okoukoué, traditions au cœur. Grâce à toi que j’ai franchi l’équateur. Grâce à toi que j’ai vu pour la première fois un Pygmée – en pleine forêt, il nous réclamait l’aumône pour boire un Coca lors de la fête de l’Indépendance. Grâce à toi que j’ai croisé ces contremaîtres chinois, portant chapeaux pointus et surveillant les travaux de construction. Grâce à toi que j’ai ambiancé toute une nuit dans une discothèque. Grâce à toi que j’ai découvert ces poétiques boutiques, « super-cordonnier », « sapeur  », « boucherie anti-crise  », « creuseur de WC professionnel  », « M. Abdou Aboubacar, dit Commando, circoncisions à domicile quel que soit l’âge ». Ces salons de coiffures ornés par de superbes portraits – les enseignes lumineuses sont rares –, voisinant de petites annonces murales pour guérir l’impuissance sexuelle.

C’est grâce à toi qu’on s’est baladé dans les populeux quartiers Ozangué, Plaine Niger, Kembo, le chaud bouillant Lalala, ou encore aux Sablières, où réside le gratin et les « expat’ ». Là même où la dynastie Bongo a élu domicile. Ici, pas de déchets sur les trottoirs, pas d’odeurs d’égouts qui vous remontent dans les narines, pas de cimetières de voitures en pleine rue. Ici, tout est propre. Tout est calme. De longs et hauts murs s’étalent parfois sur plusieurs centaines de mètres, masquant d’immenses villas dont les jardins donnent directement sur la mer. Ici, on aperçoit des colonnes supportant un fronton, presque des temples – et nous voilà non plus au Gabon, mais en Grèce. C’est grâce à toi, à ton Tonton Francis, que me fut révélé un bout de Françafrique : « Mon père s’appelait Jean-Hilaire Aubame. Il a été élu député du Gabon à l’Assemblée nationale en 1946. Avec Senghor, ils formaient le groupe des Indigènes d’outre-mer, proches de la SFIO. Plus tard, en 1964, un coup d’état sans un coup de feu avait été organisé par une partie de l’armée. Elle demande à mon père de prendre la tête du pays, et de créer un gouvernement provisoire. Mais la France ne l’entend pas de cette oreille… Le général de Gaulle et son monsieur Afrique, Jacques Foccart, rétablissent leur homme de paille au pouvoir, Léon Mba, à l’aide d’une intervention militaire. »
C’est grâce à toi, Athacia, que j’ai voyagé sans être vraiment touriste.
Mais tout cela n’est rien.
Merci pour tout le reste, ce truc que je sens en plein dedans, sans trop arriver à le raconter.
Et si c’était toi, Athacia, qui veillait sur moi, sur nous ? Sur notre capacité à nous émouvoir, à demeurer humains ? Malgré les chiffres, malgré la crise, et tout le baratin qui cherche à nous assommer ? Et si c’était toi, Athacia, et toutes tes copines, et tous tes copains, qui étiez les anges gardiens de notre humanité ?


C’est notre dernière soirée au Gabon.
« Tayan, este là. Este là... », me supplie Athacia.
Je suis effaré. Des mots nouveaux, qu’elle n’avait jamais utilisés. On ne sait pas, personne ne sait ce que comprend des conversations un enfant polyhandicapé. Mais bien avant qu’on en parle, Athacia avait senti les choses. Ses câlins se faisaient plus nombreux. Elle s’accrochait plus longuement à moi. Je l’accompagne jusque dans sa chambre. C’est un grand moment, notre moment.
Il me replonge quelques années en arrière.
À l’internat, lorsque nous la laissions pour la nuit, Athacia angoissait terriblement et pleurait toutes les larmes de son corps. Pour la rassurer, je m’installais à ses côtés en chantant Frère Jacques. Ou je me sauvais en sprintant sur la pointe des pieds, au son de ses éclats de rire.
Mais Athacia a cheminé depuis, et ce soir, elle s’endort paisiblement.
Elle aussi progresse, elle aussi grandit.
À l’hôpital d’Amiens, elle suivait un programme de rééducation, et malgré les efforts des médecins, des kinés, elle restait immobile. J’étais entré dans la chambre, et à la surprise des soignants, elle avait bougé pour me dire bonjour.
Au-delà des techniques, par-delà les médicaments et les opérations, le lien soigne aussi.

Pour découvrir Athacia en rires et en os, vous pouvez regarder des extraits du film Les Zazous, de Marc Dubois avec les liens suivants :
http://vimeo.com/28505705
http://www.youtube.com/watch?v=FzmkbjC4hz0

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Vos commentaires

  • Le 3 avril à 20:14, par Meggane En réponse à : Athacia, ma filleule humanité

    Quel poignant témoignage ! C’est bien eux, tous nos copains, qui nous rendent chaque jour un peu plus humains. Un pas en avant, un sourire, une main tendue, un mot, un regard, la moindre petite chose, la moindre évolution, aussi minime soit-elle, nous rend fièrs de nos loulous, de leurs progrès, fièrs de leur offrir de notre temps.

  • Le 6 mars 2014 à 14:49, par virginie nini En réponse à : Athacia, ma filleule humanité

    c’était vraiment très beau... merci a Athacia.

  • Le 10 janvier 2014 à 17:23, par Marie En réponse à : Athacia, ma filleule humanité

    Que de souvenirs nous avons avec Athacia !!!! . Son rire résonne encore...... Merci pour ce témoignage si touchant....Bisous

  • Le 7 janvier 2014 à 12:30, par jahma En réponse à : Athacia, ma filleule humanité

    Merci pour ce magnifique article. Maman d’une fillette polyhandicapée du syndrôme Cornelia delange (comme la puce dont vous n’avez pu avoir de nouvelles), je trouve que ces enfants n’ont pas le handicap dont nous, valides, souffrons et que vous décrivez si bien. J’ajoute un gros cri de révolte devant l’absence de structures. En France, c’est déjà dur alors, là-bas... J’espère de tout coeur que tout ira au mieux pour Athacia. Pour le Gabon aussi.