Asunaça de esquerra

par François Ruffin 10/03/2010 paru dans le Fakir n°(44) février - mars 2010

Version imprimable de cet article Enregistrer au format PDF

On a besoin de vous

Le journal fakir est un journal papier, en vente dans tous les bons kiosques près de chez vous. Il ne peut réaliser des reportages que parce qu’il est acheté ou parce qu’on y est abonné !

Dans le grand bazar de « la gauche de gauche », une région nous montre le chemin…

Comment je fais pour expliquer ça à ma mère ?
Dans ma région, en Picardie, une partie des élus communistes s’allie dès le premier tour avec le PS, d’autres cocos forment le Front de Gauche avec le PG et la Gauche Unitaire, la bande à Gremetz s’en va toute seule, le NPA aussi, et Lutte Ouvrière sans doute, pour le Parti des Travailleurs je ne sais pas. Va falloir qu’elle s’accroche, maman, pour piger les divisions des sous-fractions, les subtilités tactiques, les finesses dialectiques, les nuances stratégiques. Et comment je fais, pour convaincre des copains, ou les ouvriers de chez Conti, ou des employées de Pimkie, que cette « gauche de gauche » n’est pas éternellement condamnée à la défaite, à l’impuissance, à la puérilité – et même au ridicule ?
Dans ce grand bazar, une région faisait exception : le Languedoc-Roussillon. Une liste unique, avec le PC, le NPA, le PG, la FASE, les Alternatifs, et même « les objecteurs de croissance » !
Ils avaient fait comment, eux ?
Suffisait d’y aller et de leur demander.

A l’arrachée

« On s’est fait chier, y a pas de secret. »
Devant le Parc des Expositions de Montpellier, Thierry Angles descend de sa moto (une 1150 BMW, pour les amateurs). « Il a fallu les rattraper par la manche quand les portes étaient claquées à Paris. Les inviter à une réunion de la dernière chance, et que ça dure jusqu’à trois heures du matin. Deux mois de négo. Mais à la fin, on y est. » On y est : dans le hall, avant le « meeting unitaire », les drapeaux du NPA, du PC et du PG flottent côte à côte. C’est qu’il a fallu un Georges Frêche, aussi, un con parfait, assez raciste, traître, mégalo, pour mettre tous ses adversaires d’accord :
« Vous pourriez pas le cloner et en envoyer un en Picardie ? – Je ne vous le souhaite pas. »

Il a fallu, surtout, surtout, des militants obstinés : en 2005, ils avaient bien oeuvré ensemble pour le « non » – et remporté une magnifique bataille. Pourquoi ne pas poursuivre, ensemble ? Ils avaient essayé, dans les CUAL en 2007 autour de la candidature Bové, dans la Fédération depuis, tous ces machins qui apparaissaient comme des impasses, des nids à bavardages, à engueulades, à chapelles et courants. Eh bien, ce sont eux qui l’ont obtenue, ici, à l’arrachée, l’unité.
« Ça me fait plaisir. »
A l’entrée de la salle, Georges Doumenc salue Marie-Georges Buffet. Lui ne serre pas seulement les mains, il les tapote aussi par-dessus, ému.
Ce sépulcre blanchi, à l’écharpe rouge, est entré au PC en 1944, dans la clandestinité. Et il a rendu sa carte en 2007, navré par son Parti – qui s’obstinait à partir à la présidentielle en solitaire. « C’est un long chemin. Depuis vingt ans, je le pense, qu’il faut qu’on s’accorde avec l’extrême-gauche. Mais je me faisais traiter d’anarcho ! »

L’histoire Bisounours

Ça grince encore, évidemment. Olivier Besancenot, ce vendredi 29 janvier, s’est désisté : il avait piscine – ou un débat à Argenteuil. A la tribune, dans son pourtant long discours, la secrétaire du Parti Communiste oublie volontiers le NPA. Dès que les micros sont tournés, les leaders du NPA local moquent volontiers les « cars de retraités du PC », « les vieux staliniens », et Untel qui « a une gueule de bourgeois à adhérer au PG ». Rien que sur une soirée, placée sous le signe de l’ « Unité », y en aurait un catalogue à recenser, de ces amabilités. Et franchement, on se dit que s’ils remportaient la Région, tous « unis » comme ça, au bout de quinze jours, ça serait un fameux bordel…

N’empêche qu’ils sont là.
Trois mille cinq cents.
A écouter le tribun Mélenchon, à vibrer, à applaudir, à entonner l’Internationale pour finir. Et que, grâce à eux, d’un petit pas, l’histoire avance cahin-caha. Cette histoire populaire qui ne s’écrit pas avec une plume d’ange tombée du ciel, dessinant sur une page encore vierge des hommes et des femmes qui danseraient en rond autour d’un feu de bois aux cris de « Youkaïdi, youkaïda, nous sommes tous frères ». Eh non, rien de pur. Elle s’écrit avec toute la pâte humaine, c’est-à-dire avec des mesquineries, des calculs, de l’hypocrisie, des egos, des ambitions, mais aussi avec générosité, espoir, abnégation, courage. Elle s’écrit trop lentement, surtout : une décennie, deux même, que la « gauche de gauche » se décompose et se recompose et se redécompose. Mais combien d’années a-t-il fallu, à Jaurès et Guesde, à la fin du XIXe, pour réunir toutes les « sectes socialistes »  ?

(article publié dans Fakir N°44, février 2010)

Écrire un commentaire

Attention, votre message n’apparaîtra qu’après avoir été relu et approuvé.

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.