Après la Bastille, la prise de l’OPAC

par L’équipe de Fakir 27/05/2006 paru dans le Fakir n°(27) Mars-Avril 2006

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« Faut venir à l’OPAC à 15h15, qu’on va l’occuper avec trois cent familles, des femmes des enfants, que moi je ramène tout le monde, ma parole je parle la vérité, etc. »

Au téléphone, Monsieur Abdi, le président de l’ANRA (l’Association Nationale des Rapatriés d’Algérie) me promet la Révolution. Par sympathie pour le bonhomme, j’enfourche mon vélo jusqu’à l’office HLM.

C’est le bazar dans le hall. Une cinquantaine de personnes poireautent, debout, une maman des gosses pleins les bras, un gamin qui déchire des papiers et en parsème la moquette, des hommes surtout, arabes la plupart, un dossier sous le bras – tandis que Monsieur Abdi négocie à l’accueil :

– Je veux voir le directeur !

– Il est absent, balbutie la dame.

– Dites lui que c’est le Président...

– Mais il n’est pas là, ou en réunion.

Alors Monsieur Abdi s’énerve, et il ne faut pas énerver Monsieur Abdi. Il hurle dans les oreilles de l’hôtesse (on se couvre les tympans) : « Moi j’étais reçu par le ministre, plus de 40 000 adhérents j’ai dans toute la France. »

Le jeune gars à côté de moi approuve : « Ici, faut gueuler pour avoir quelque chose. » Luc, il s’appelle. Il me sort ses papiers, me raconte son histoire : « C’était mon beau-père (il désigne sa compagne, Lydia, enchanté) qui nous hébergeait dans son logement de fonction, une boucherie. Mais là, il a perdu son boulot et donc le propriétaire veut nous expulser. « Dans quatre jours, il nous a dit. Quatre jours. » Déjà, il a coupé l’eau, l’électricité, le chauffage, le bébé on lui met des couvertures et des draps dessus pour la nuit et ici ils nous répondent quoi ? « Allez en foyer. » Depuis 2002 on réclame, dans tous les organismes, l’OPSOM, l’OPAC, la SIP. « On a 6 000 demandes en attente » ils nous répondent. Dans leur ordinateur, ils ne sont même pas capables de nous trouver un petit truc, même au quartier Nord... C’est la galère pour le boulot, conclut Lydia, c’est la galère pour le logement, bientôt ça sera la galère pour trouver une école. Faut pas exagérer... »

En sourdine, Monsieur Abdi ne décolère pas : « Je suis un balai, moi, vous savez ce qu’est un balai ? Je ramasse toute la poussière du quartier et je vous l’amène ici. » Face à lui, la responsable de la clientèle a une extinction de voix, « mais non, le directeur ne peut pas vous recevoir. » Le Président tonne et se résigne : « C’est un avertissement, alors, aujourd’hui, mais en mars je reviens avec deux mille personnes », et il rugit une dernière fois, « Vous endormez les gens ! » avant de vider les lieux.

C’est comme ça à chaque fois, avec lui : 1789 s’arrête avant la prise de la Bastille.

VIP

Sauf qu’un miracle se produit : à l’instant où l’assistance se tâte, on fait quoi ? on s’en va ?, « Maxime » entre, et aussitôt l’hôtesse prévient que « Monsieur Bachelet va vous recevoir dans un petit quart d’heure... »

– Très bien, on a le temps, on est prêt à camper, les sièges du conseil d’administration sont très confortables. Est-ce que vous pourriez relever le nom de tous ces gens-là, sortir leurs dossiers ?

– Oui oui, je vous apporte une feuille.

Un attroupement se crée autour du député :

– Ils nous parlent, maintenant ! ironise une dame.

– Ouais,
confirme Luc, avant on n’existait pas et là...

– Chut chut ! (Gremetz apaise les esprits.) Je suis là pour ça, l’essentiel c’est de m’utiliser !

Applaudissements.

Cinq minutes plus tard, le directeur-absent descend les escaliers et serre la main du parlementaire... « Bon, on va prendre les cas un par un. » Eux pénètrent dans un petit bureau, un volet déployé sur la porte.

Décalage

Carnet en main, je dresse un inventaire des « cas » : un couple avec enfant qui vit dans un studio de 12 m2 (le monsieur me montre, sur son portable, les appartements vides à Léo Lagrange qu’on refuse de lui attribuer). Une mère célibataire qui loue dans le privé à 450 € par mois avec ses allocations. Un couple avec sept enfants dans un F4. Encore un couple avec enfant dans un studio de 12 m2. Un harki, à neuf dans un F4 (sa fille de huit ans sort sa carte d’ancien combattant, recopie son adresse sur mon calepin pour leur rendre visite). À neuf dans un F5 à Brossolette (plus trois expulsés d’ailleurs qui vont les rejoindre). Des jeunes mariés chez les beaux-parents, dix dans un F5, etc.

Cette tournée finie, je feuillette les prospectus sur le présentoir, le JDA de la semaine : « Des logements pour tous les Amiénois ! » C’est la tribune du « Groupe « Tous pour Amiens » », les élus de la majorité municipale. « Etre bien chez soi et avoir « son » logement conditionne souvent les projets de toute une vie », voilà le début, et ça se termine pareil : « Nous voulons que ce bonheur légitime d’être « bien chez soi » soit partagé par tous », avec du blabla au milieu sur « la pleine satisfaction des demandes » et « l’attractivité d’une capitale régionale ».

Je regarde autour de moi, et j’ai l’impression d’assister à un gag : un tel décalage, en direct, entre les mots et les choses, entre le discours et la réalité. « Des logements pour tous les Amiénois » et Luc sort de l’office. Alors ? « Y a rien, pour l’instant y a rien. Faut qu’on aille déposer une lettre à la Préfecture. » Pas mieux pour Malik, la quarantaine : divorcé depuis juin dernier, lui continue de vivre avec son ex-épouse. « Ils m’ont expliqué, faut que ma femme me foute à la porte pour que je sois SDF. Sinon, pour moi, y a rien. Je ne suis pas public prioritaire.

– C’est un concours à qui sera le plus dans la merde ?

– Ouais, c’est ça. »

Lui réajuste ses lunettes et regagne son foyer...

Pétage de plombs

Plus de trois heures, maintenant, qu’on patiente. Un jeune transmet, par téléphone portable, les résultats à sa copine : « Nan, ils ne donnent rien à personne. » Un mec, un maghrébin costaud, se tourne vers moi et proteste : « C’est nous qui construit, qui se tape la merde, la poussière, moi coffreur-maçon qualifié P2, lui peintre, lui tapissier... des centaines j’en ai bâti, à la Vallée des Vignes, à la Hotoie, des pavillons, des immeubles, des stades, on pose le carrelage, la faïence, on se tape le brun et c’est nous qui reste dans le pétrin... Là, on se serre à trois, bientôt quatre avec ma femme enceinte, quatre dans un studio pour célibataire, lui pareil, le papier-peint qui se décolle... Alors, on lutte pour sortir de la misère, pas par les kalashnikovs, non, par les brouettes qu’on porte, l’enduit, le ciment et quelle chance on nous offre ? Aucune. »

Il se dirige vers l’entrée du bureau, où quatre cinq font la queue debout :

« Je peux passer ? J’ai ma femme qui m’attend dehors dans la voiture...

– Non, je ne donne pas ma place !

– J’en aurai pour deux minutes !

– Moi aussi j’ai un bébé à la maison... »

Et ça démarre en arabe, messib schif goulou anaboulou, le ton monte, roya makhrouf goulou chacun s’emmêle, on a des gosses, des malades, etc.

– Ils sont forts, je remarque. Ils réussissent à ce qu’on se déchire, qu’on s’engueule entre nous alors qu’on devrait se liguer contre eux.

– C’est vrai, ils approuvent.

Et le maçon profite de l’accalmie pour rentrer : très vite, derrière la porte, ça tonne.

– Ça rend fou, commente un ancien. Vivre les uns sur les autres, à l’intérieur, ça rend fou. (Il se saisit la tête à deux mains.)

– Je comprends qu’ils mettent des caméras, des boutons d’alarme. Les gens, ils viennent ici, ils pètent un câble !

Priorités aux classes moyennes

Les derniers « clients » passés, 20h07 à l’horloge, je questionne le directeur : combien de demandes en attentes ? « Espace Habitat en recense 6 à 7 000 », mais lui « relativise », plus des mutations que des SDF, etc.
Je plaide mon « cas » : moi aussi, en 2002, plus par jeu que par nécessité, j’ai déposé un formulaire à la « Maison du Logement », ce « guichet unique » qui devait tout résoudre, et aucune nouvelle depuis. « Alors, si on ne gueule pas, on n’a rien ?

– C’est clair qu’on souffre d’un manque. Tout le monde le reconnaît, tous les partis. »

Se manifester et manifester ramène le dossier sur le dessus de la pile. Si un député surveille du coin de l’œil en plus...

– À la Hotoie ils construisent,
analyse Gremetz, mais quoi ? Pas du social. A la ZAC Paul-Claudel, pas du social. A Amiens-Nord, ils ont détruit avant de bâtir...

– Mais vous ne croyez pas que c’est volontaire ? Qu’ils mènent une politique d’expulsion des pauvres, des ouvriers vers les campagnes ?

– Mais si ! Et les cas qui ont défilé cette après-midi, j’en discutais avec le directeur, ils sont très significatifs : des gens qui habitent ici, à Amiens, depuis des années, ils ont des revenus, ils veulent changer, d’accord... Mais pour une petite maison, par exemple, on ne leur donne pas priorité à eux, d’abord les gens qui viennent de l’extérieur...

– Des classes moyennes ?

– Voilà. Ou des personnes âgées. On répond à ceux-là en premier.

Dehors, la nuit est tombée depuis un bail. Je rentre dans ma maison de privilégié : un F6 pour moi tout seul...

(article publié dans Fakir N°27, mars 2006)

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