Aéroport : Les décideurs déjà sourds

par L’équipe de Fakir 01/04/2006 paru dans le Fakir n°(27) Mars-Avril 2006

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Tandis que des manifestations chassaient le troisième aéroport par la porte, une piste pour Airbus rentrait par la fenêtre. En douce, après une enquête pas du tout publique. Et c’est par hasard que Stéphane a découvert ce pot à kérosène...

Prologue : le bonheur est dans le terrain

Je vais pas dire, on menait une vie tranquille à Cléry, en face de l’écluse. C’est là que je travaille et habiter au boulot, vous savez, c’est être toujours au boulot. Voilà pourquoi, avec Sylvie, on a décidé de déménager. De bâtir, même.

En décembre dernier, on a donc acheté un terrain à Curlu. C’est les plus beaux villages picards par là-bas : calmes, vallonnés, boisés, l’église retapée, etc. « Coin tranquille... Environnement agréable... La bonne affaire, maintenant ou jamais... » comme nous le répétait l’agence Loones. On a versé 2000 E sur le champ pour cet arpent de bonheur, et 34 000 de plus en mars.

Acte 1 : On nous cache tout, on nous dit rien

A l’écluse, début janvier, y a du raffut derrière chez moi : des voitures d’entreprise, des gars en cravate, un cadre de ma boîte, « Voies Navigables de France », se baladent dans la friche. « On va installer un concasseur à cailloux sur la parcelle » m’explique le collègue. Un tas de caillasses, qui culmine à six mètres, presque autant que ma cheminée. Je pourrais grimper y chanter Tout in haut de ch’terri. « Ben oui, c’est pour la piste de Méaulte, qu’il poursuit, les cailloux arrivent de Belgique, on utilise le quai aval d’ici, et on va les malaxer sur place. »

Six mois de chantier, de boucan. Vraiment temps que je change de bled...

Côté Curlu, les voisins m’apprennent qu’une tour radio se construit à 1500 mètres, sur la route Péronne-Albert. Bon, rien de grave a priori. Je me renseigne auprès du maire, quand même : il est au courant de rien, lui, qu’il m’assure, et puis, pour l’agrandissement de la piste, « le tracé passe loin ». Mouais. Mon radar à embrouilles s’éveille : il leur faut une zone d’attente, aux coucous, un super-garage pour les réparations, donc y a du bruit.

Je contacte le directeur général de l’Aviation Civile basé à Beauvais-Tillé, Laurent Breton : je veux les plans de survol et les fréquences de passage. Lui me renvoie sur le « SMER », le « Syndicat Mixte d’Etudes et de la Réalisation de la plate-forme aéroindustrielle de Haute Picardie. »

Je joins ce machin, lié au Département. Monsieur Savary, au SMER, le directeur de la communication, me répond qu’il va « se renseigner sur les plans de vol ». Minute, c’est quoi ce souk : on nous rajoute deux kilomètres de bitume, des Belugas, des avions de transport géants, vont nous tourner au dessus du pif, on nous bâtit un aéroport de proximité, et lui « va se renseigner » ! Et le maire n’est pas au courant, ni les habitants, ni personne ! Ça pue l’arnaque, maintenant.

J’appelle la DDE d’Albert, qui n’a aucune info sur les « zones d’habitats touchées par le bruit ». Ben tiens. Sur Internet, pourtant, on dégote un document de la DDE : à moyen terme, « 14 632 mouvements » sont prévus, le PEB (Plan d’Exposition au Bruit) ne paraît pas clair du tout et surtout, pour ma pomme : Curlu est pile dans le prolongement de la piste...

A l’agence Loones : évidemment, ils ne savaient « rien », les pauvres. Mais c’est trop tard pour se rétracter, on a signé, on a signé.

Acte 2 : Maintenant, ça va chier...

C’est à la sous-préfecture qu’on trouve le bulletin « Info plate-forme » : « les moteurs de cette version sont moins puissants que ceux de la version passagers », « le bruit est vraiment faible » (c’est eux qui soulignent). Tout va très bien, tout va très bien. Mais cette plaquette publi-rédactionnelle, rédigée en mars 2005, les institutions ne l’ont même pas distribuée dans les boîtes à lettres.

Le secrétaire du sous-préfet, Monsieur Poty, le jurerait presque : « Je n’ai aucune information sur l’enquête publique concernant les couloirs aériens. » Ben tiens. Sur son bureau, les classeurs sont décorés avec des autocollants Airbus...

Le mardi 24 janvier, trois semaines après notre demande, on reçoit du SMER le plan de survol : Curlu est entouré de trois cercles bleus, en plein dans la « zone d’attente » des avions. Bonjour les décibels !

Le soir même, à la permanence de Pierre Linéatte, conseiller général du canton, on lui déballe tout. Il ignore, qu’il assure, et pourtant, lui-même, au Département, a voté une subvention de 12 millions d’E pour ce projet ! Moi quand je signe un chèque de 12 millions, je m’en souviens ! Même montant pour la région. La communauté de communes d’à côté, celle du « Pays du Coquelicot », a versé 2,5 millions d’euros. L’Etat et l’Union européenne, 9 millions. Ne restait à Airbus que 4,5 millions...

Réunion au Hameau de Halles, à Péronne, le jeudi 2 février : après les plaintes sur les aboiements intempestifs et les craquements de branches, on déballe, mon copain Didier et moi, les aménagements mégalo-pharaoniques du coin, la carte avec les couloirs aériens des Béluga. C’est le tollé : « Notre marais est classé zone protégée, parce qu’on a retrouvé une sauterelle, mais une espèce très rare, et là, ils vont raser des arbres, avec la poussière du concasseur, ils vont nous transformer en décharge ! Ouh ouh ! » La canne de Jeannette fend l’air : c’est pas Airbus qui va l’arrêter, elle ! Elle a bien résisté au maire d’avant, le communiste, qui voulait raser sa « chapelle Notre-Dame des Victoires » où on se retrouve ce soir, alors un petit Consortium Européen...

Les trois élus présents, eux aussi, tombent des nues en piqué.

Acte 3 : L’Omerta

C’est un secret d’Etat ou quoi ? Sur le site de la Préfecture, on retrouve pourtant un arrêté, signé de Michel Sappin, daté du 16 février 2005 : le « dossier de plate-forme aéro-industrielle (...) peut être consulté à la préfecture, à la sous-préfecture de Péronne, ainsi qu’en mairies de Méaulte, Bray-sur-Somme et Curlu. » Alors que, soi-disant, le maire, les conseillers municipaux et le sous-préfet ignoraient tout. Et les citoyens davantage encore...

Bonjour l’ « enquête publique » ! D’une redoutable discrétion...

Fort de cette trouvaille, on se rend à la permanence de Stéphane Demilly, député d’Albert : « Ah oui, c’est vous qui travaillez à VNF, vous avez acheté un terrain à Curlu...? » Avec mon ramdam, je suis fiché. Le ton monte quand je lui sors les documents : « C’est faux !

– C’est le plan de la DGAC !

– Breton se permet de distribuer les plans, maintenant !

– Nan, nan, c’est le SMER. » (présidé par son père Fernand.)

Mouvement de recul, je l’ai mouché : « Tous ces chiffres sont des extrapolations !! » Voilà un partisan de la transparence...

Epilogue : le doute subsiste

Bon, maintenant, LA question : est-ce que cette méga plate-forme va se transformer en « troisième aéroport bis » ? Est-ce que, chassé par la porte, il est en train de nous revenir par la fenêtre et par étapes ? Je n’en sais rien.

Je n’en sais rien, mais je me méfie : vu comment ils nous endorment, dissimulent tout, ne consultent personne juste pour un « agrandissement » (qu’on découvre le matin où les bulldozers démarrent), on imagine combien la démocratie locale fonctionnera merveilleusement pour un projet d’une autre ampleur...

(devenu, entre temps, vice-président de la toute fraîche « association des Amis d’Halles », pour le jeu de mots, mais aussi parce qu’on a les boules.)

(article publié dans Fakir N°27, mars 2006)

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