A quoi sert une chanson…

par François Ruffin 27/10/2014 paru dans le Fakir n°(65) mai - juin 2014

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« Grãndola vila morena… » Juste quelques lignes gribouillées, au départ, pour remercier des camarades. Et voilà qui devient, dix ans plus tard, le chant d’une révolution. Et qui est repris, encore aujourd’hui, contre la troïka. Quand l’art épouse le peuple…

Et si la fraternité ne dure qu’une minute, il faut la prendre, la mordre à pleines dents, en retenir le goût, de cette chaleur, pour tous les jours sans tendresse.
Surtout José Alfonso.
Depuis l’enfance, lui va de déchirements en arrachements. D’avec ses parents, d’abord, dès ses trois ans, eux partis pour les colonies portugaises, pour l’Angola, pour le Timor, tandis que le petit, à la santé fragile, est balloté entre les oncles et tantes. D’avec sa femme, ensuite, à cause de la misère, des dettes, et lui qui ne renonce pas à chanter, marginal sans avenir. D’avec ses enfants, aussi, après le divorce, confiés à leurs grands-parents, alors au Mozambique. Et le voilà balloté, maintenant, toujours, enseignant sans diplôme, remplaçant, de Mangualde à Lagos, de Faro à Coimbra, la mélancolie vissée à l’âme, sans famille, mal à sa place et mal dans sa classe.

Alors, ce soir, ce dimanche 17 mai 1964, à Grãndola, au sud du Portugal, dans le local de la SMFOG – la Société musicale, ouvrière, qui l’invite – José Alfonso savoure. La petite salle est bondée, deux cents personnes, tellement pleine à craquer que Zéca donne tout son récital, même sa chanson maudite, Os Vampiros, les Vampires, qui a éclaté comme un tonnerre :

« Ils sont les intendants
De l’univers entier
Maîtres par la force
Commandants sans lois.
Ils remplissent leurs granges
Et boivent le vin nouveau.
Ils mangent tout
Ils mangent tout
Ils mangent tout
Et ne laissent rien. »

Mais la foule est si dense, si enthousiaste, que la police politique n’ose pas sévir, dans cette région prolétaire, anti-fasciste. Elle ne sait pas davantage, la Pide, que sous les pieds du chanteur, sous la scène, sont cachés des rayons de livres séditieux, résistance discrète qui, sous la dictature de Salazar, prend le masque de la culture. Et comment est financé tout ça ? Par les gens, par les habitants, par ce médecin, démocrate, qui verse chaque mois une journée de consultations en soutien.
José Alfonso se sent bien, tout simplement bien, parmi les siens. C’est si rare, ces instants, où l’on aime son peuple pleinement, où l’on est du peuple fondu en lui, confondu avec lui.

Trois jours plus tard, pour remercier, pour en retenir le goût aussi, sans doute, le chanteur adresse un poème à ces camarades de la Société musicale fraternité ouvrière de Grãndola :

« Grândola, ville brune
Terre de fraternité
Seul le peuple ordonne
En ton sein, ô cité

À chaque coin un ami
Sur chaque visage, l’égalité
Grândola, ville brune
Terre de fraternité

À l’ombre d’un chêne vert
Dont je ne connaissais plus l’âge
J’ai juré d’avoir pour compagne
Grândola, ta volonté. »

Trois petits couplets, papier perdu dans un dossier, dans un tiroir, parmi cent papiers, oublié.
Sept années s’écoulent.
José Alfonso se remarie, part au Mozambique, retrouve ses enfants, conteste le colonialisme, perd son poste, rentre à Lisbonne les poches vides, est poursuivi par la police, se fait chasser de l’enseignement.
Fin de son gagne-pain.
Tant pis.
Faisons d’un mal pour un bien : Zéca devient chanteur à plein temps. Alors que, jusqu’ici, lui gravait ses 33 tours, en une seule prise, dans un monastère en ruines où picoraient des poules, voilà qu’un producteur mise sur lui, veut financer ses prochains disques, les faire enregistrer dans des studios de pointe, même, à l’étranger...
A l’automne 1971, il ressort donc le petit papier de ses cartons.
L’album « Cantiques de mai » sort et, curieusement, alors que toutes ses chansons sont d’habitude censurées, alors que Zéca ne passe ni à la télévision ni à la radio, alors que ses disques ne circulent que sous le manteau, celui-ci n’est pas prohibé. Il est vendu chez les disquaires. Le public se l’arrache.
C’est que le pouvoir hésite entre carotte et bâton.
S’assouplit, puis se durcit.
Diffuse même « Grãndola vila morena  » sur les ondes, une inoffensive ballade, mais emprisonne son auteur, durant trois semaines, au printemps 1973. C’est l’indice, parmi mille, d’une fébrilité des dirigeants : face à la sédition, des étudiants et lycéens, des intellectuels également, mais surtout des militaires dans les colonies, le dictateur Caetano a perdu leur fil. Il tergiverse, autorise un congrès de l’opposition puis fait tirer sur la foule, permet un concert géant à Lisbonne mais prétend en contrôler chaque strophe…
C’est l’occasion.
Ils sont venus, ils sont tous là, les artistes contestataires, ce 29 mars 1974, au Coliseu dos Recreios, devant cinq mille spectateurs, plus des centaines qui n’ont pu rentrer. Et comment concluent-ils la soirée, si manifestement politique ? Tous ensemble, tous sur la scène, entonnant avec le public :

« Grândola, ville brune
Terre de fraternité
Seul le peuple ordonne
En ton sein, ô cité… »

Et un mois plus tard, sur Ràdio Renascença, la radio privée de l’Eglise catholique, à minuit et vingt minutes, le mercredi 24 avril, quel message les capitaines rebelles choisissent-ils comme signal de l’insurrection ?

« À chaque coin un ami
Sur chaque visage, l’égalité
Grândola, ville brune
Terre de fraternité. »

A l’écoute de ça, dans toutes casernes du pays, les militaires putschistes se mettent en branle :

« À l’ombre d’un chêne vert
Dont je ne connaissais plus l’âge
J’ai juré d’avoir pour compagne
Grândola, ta volonté. »

La révolution des œillets est en marche : en quelques heures, elle va bousculer un régime installé depuis presque un demi-siècle.

C’est sous la dictature que, au fond, peut-être, ces hommes ont vécu leurs plus beaux moments, luttant ensemble au coude-à-coude. Ensuite sont venues les brouilles et les embrouilles, entre communistes et modérés, révolutionnaires et conservateurs. L’amertume s’est mêlée à tout ça, pour Zéca aussi, un peu, pris dans les bourrasques, dans les arrachements et les déchirements entre amis.
Lui tombe malade, trop vite.
Il meurt en 1987 et à ses funérailles, à Sétubal, devant trente mille personnes, devant le cercueil couvert d’un drap rouge, la fanfare de la SMFOG est là, pour entonner encore «  Grãndola vila morena ».
Et vingt-six ans plus tard, quarante après sa création, le 15 février 2013, comment intervient, au Parlement portugais, le collectif « Que se lixe a Troïka  », « que la Troïka aille se faire foutre  » ? Avec « Grãndola vila morena ». Et le Premier ministre garde son calme, va même jusqu’à les complimenter les agitateurs : « De toutes les façons dont une session peut être interrompue, voilà celle de meilleur goût. » Et quinze jours plus tard, c’est un million de personnes qui, lors d’une manifestation monstre, reprennent « Grãndola » sur les rives du Tage…

J’ai vu, moi aussi, sous mes yeux, renaître une chanson.
C’était le 29 janvier 2010, à Montpellier, lors d’un meeting Front de Gauche pour les régionales. Les organisateurs avaient prévu, pour finir, pour sortir, une petite musiquette de jazz branchouille, diffusée par des enceintes. Mais au fond de la salle, immense, y avait des cars descendus des Cévennes, des anciens mineurs, des cocos purs souche, et alors ils ont repris leur chant, notre chant, depuis un siècle et plus :

« Debout, les damnés de la terre !
Debout, les forçats de la faim ! »

Et poings dressés, lentement, rangée après rangée, le chant est alors remonté jusqu’à la tribune, jusqu’aux leaders qui ont suivi, Marie-George Buffet, René Revol, etc., entonnant à leur tour le refrain :

« C’est la lutte finale
Groupons-nous et demain
L’Internationale
Sera le genre humain. »

Durant dix ans, ou plus, vingt peut-être, on ne l’avait plus entendu, tant on devait en avoir honte, de lui, psalmodié en russe, sur la place Rouge, par des maréchaux grabataires. Tant on devait le renier, lui, et tout un héritage. Mais il avait survécu dans des cœurs fidèles, et il était revenu, en force même, concluant en 2012, avec la Marseillaise, les meetings géants de Mélenchon. Et comme c’était bon, alors, comme c’est toujours bon, de faire chœur, de faire corps, taisant les arrachements et les déchirements, les brouilles et les embrouilles, fraternité le temps d’une chanson…

F.R.

Ce récit est tiré du livre – qui se lit fort bien – Grãndola vila morena, de Mercedes Guerreiro et Jean Lemaître, éditions Aden, 2014 (140 pages, 12 €). On regrettera seulement que ce texte évoque un poète, mais sans poésie, raconte le « roman d’une chanson » mais sans que sa langue ne chante

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Vos commentaires

  • Le 26 novembre 2014 à 18:58, par gomes En réponse à : A quoi sert une chanson…

    Merci, certes je connais bien cette histoire je suis un réfugié de cette période. il faut continuer à saluer la rébellion. Il n’y a pas de rébellion sans raison. Pour paraphraser le poète " Quand la vérité est belle rien ne terni le miroir.
    Viva la luta.

  • Le 5 novembre 2014 à 11:50, par Jacques En réponse à : A quoi sert une chanson…

    Bonjour,
    Ici à Bordeaux, notre petite chorale (encore en formation) de la Coordination des Intermittents et Précaires de Gironde a repris à son répertoire cette chanson de Zéca Afonso. On ressent toujours une émotion particulière quand nous la chantons. Personnellement, j’ai eu l’occasion aussi de la chanter au mois d’avril dernier à Pessac dans une salle remplie d’immigrés franco-portugais pour le 40ème anniversaire de la Révolution des Œillets.
    Il y avait sur scène la troupe de l’AJAN qui évoquait le renouveau de la chanson protestataire avec José Afonso, et dans la salle les membres d’O Sol do Portugal et à la fin du spectacle on a entonné tous ensemble et debout ce magnifique « Grândola ».
    Fraternellement,
    Jacques

  • Le 2 novembre 2014 à 10:35, par Christian En réponse à : A quoi sert une chanson…

    Merci ! Merci ! Merci !

  • Le 28 octobre 2014 à 09:57, par Gilles En réponse à : A quoi sert une chanson…

    Merci pour cette découverte. Juste une note : c’est Grândola, pas Grãndola.